L’historien et les mémoires de la guerre dans Le Chagrin et le Venin de Pierre Laborie

L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France


Sujet

ÉTUDE CRITIQUE DE DOCUMENT

L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France

On s’interrogera, à partir du document, sur les rapports qui unissent le travail de l’historien et la construction des mémoires collectives de la Seconde Guerre mondiale en France.

Document : Le Chagrin et le Venin de Pierre Laborie (extraits)

Bien que privé d’une projection à la télévision pour laquelle il avait été réalisé — mais peut-être aussi, et en partie à cause de cela — le film [Le Chagrin et la Pitié] bouscula par son audience les prévisions les plus optimistes. De plus, son retentissement se prolongea en profitant de l’effervescence provoquée par la polémique qui entourait la sortie du livre de Robert Paxton. Le jeune historien américain bouleversait lui aussi la vision convenue du passé et rendait encore plus convaincant le discours démystificateur du Chagrin. En confirmant des intuitions ou des hypothèses antérieures mais passées inaperçues, et en s’appuyant sur des sources allemandes, La France de Vichy, paru au début de 1973, marquait une rupture fondamentale dans l’historiographie de la période. […]

Ce n’est mésestimer en rien l’importance du livre que de relever le bénéfice qu’il a pu retirer du débat d’opinion déclenché par le choc du Chagrin et la Pitié. À l’inverse, il faut rappeler que la force du propos de Marcel Ophuls a pris, avec le temps, une dimension nouvelle grâce à la caution savante apportée par la légitimité scientifique des apports innovants de Robert Paxton. Non sans ambiguïté. C’est en effet sur un aspect second du livre, et sur sa partie la moins convaincante – l’étude des comportements –, que l’autorité de l’auteur était convoquée pour affirmer la véracité de la leçon d’histoire enseignée par le film de Marcel Ophuls. […]

Bien que discutable, l’analyse de l’historien sur l’adhésion durable des Français au régime de Vichy, sur la notion de collaborateurs fonctionnels, et sur des conduites collectives commandées par la seule évolution des événements, donnait de la crédibilité à l’image grisâtre qui ressortait du film. Elle allait d’autant plus pénétrer et habiter l’air du temps qu’elle se retrouvait en phase avec le monde binaire et le langage irrésistiblement réducteur des médias. […]

C’est cette sorte d’instrumentalisation d’un nom et d’un travail scientifique qui justifie de s’y arrêter un instant. Avec beaucoup de mesure, en se fondant sur ses recherches menées à Clermont-Ferrand qui prouvaient une désaffection à l’égard de Vichy « bien avant » l’introduction du travail forcé, son compatriote John F. Sweets (1) posait une bonne question. Il demandait pourquoi Robert Paxton faisait des Français attentistes des « collaborateurs au sens fonctionnel du terme » et n’interprétait l’apathie apparente que dans le sens d’un soutien au régime. […]

Il est légitime de s’interroger sur les raisons de cette inclination, une fois resituée dans le contexte de sa rédaction, 1968-1970, en pleine guerre du Vietnam (2). À la fin du second conflit mondial, Robert Paxton était un jeune adolescent dans une Virginie où la mémoire portait encore les séquelles de la guerre civile (1860-1865). Une vingtaine d’années plus tard — à Washington, à Lee University ou à Harvard… — qu’en était-il du statut des stéréotypes sur les Français dans l’opinion ordinaire américaine, et spécialement sur ceux des années de guerre ?

Pierre Laborie, Le Chagrin et le Venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard, 2011, pp. 66-255.

(1). Né en 1945, John F. Sweets publie Choices in Vichy France. The French under Nazi Occupation en 1986 (New York-Oxford, Oxford University Press). Une traduction française est publiée en 1996 sous le titre Clermont-Ferrand à l’heure allemande (Paris, Plon). Le choix de Clermont-Ferrand, écrit l’historien dans sa préface, s’explique pour partie par la découverte du film Le Chagrin et la Pitié, lequel sort aux États-Unis en 1971 sous le titre The Sorrow and the Pity.

(2). Dans son avant-propos à la seconde édition de La France de Vichy (traduction française, 1973, seconde édition, 1997), Robert Paxton évoque sa « répulsion devant la guerre menée au Vietnam par [son] propre pays ».


Éléments de corrigé


1. L’HISTORIEN CONTRIBUE À LA CONSTRUCTION DES MÉMOIRES

L’historien contribue par son travail à la construction ou à la déconstruction des mémoires collectives puisqu’il établit des faits conformément à la méthode historique, révise les représentations du passé, fait de la mémoire un objet d’histoire.

1.1. L’historien établit des faits en se fondant sur des « sources »

L’historien états-unien Robert Paxton publie une histoire du régime de Vichy (1940-1944) au début des années 1970 : il s’appuie sur des « sources allemandes » et produit un travail pourvu d’une « légitimité scientifique ».

— « Des sources », une « légitimité scientifique » : l’historien est un chercheur qui réunit des documents, les analyse, les soumet à la critique et les recoupe ; c’est un savant qui reconstitue les faits du passé, en construit une relation scientifique, conformément à la méthode historique.

— « Des sources allemandes » : les premières recherches de Robert Paxton (1960) se heurtent à la fermeture des archives françaises à l’exception d’une collection de documents publiée par le gouvernement français ; elles portent principalement sur des archives allemandes conservées à Washington et Londres.

1.2. L’historien révise les représentations du passé, celles de l’historiographie comme celles de la mémoire collective

Le livre de Paxton marque une « rupture fondamentale dans l’historiographie de la période » et bouleverse la « vision convenue du passé ».

— Une « rupture fondamentale dans l’historiographie de la période » : Paxton réfute l’historiographie aronienne (Histoire de Vichy, 1954), montre que la collaboration s’engage à la demande Vichy, établit une corrélation entre la Révolution nationale et la collaboration.

— Un bouleversement de la « vision convenue du passé » : Paxton ébranle le « mythe résistancialiste », une représentation qui reste ancrée dans la mémoire officielle, sinon dans la mémoire collective.

1.3. L’historien fait de la mémoire un objet d’histoire

Dans son livre Le Chagrin et le Venin (2011), l’historien français Pierre Laborie s’interroge sur le tournant mémoriel des années 1970 : le « discours démystificateur » du film Le Chagrin et la Pitié, la « caution savante » du livre de Paxton, le passage d’une légende dorée à une légende noire.

2. L’HISTORIEN N’A PAS LE MONOPOLE DE LA REPRÉSENTATION DU PASSÉ

Pierre Laborie montre néanmoins que l’historien n’a pas le monopole de la représentation du passé : la bonne réception de son travail n’est jamais assurée ; elle dépend avant tout des circonstances et peut donner lieu à des malentendus.

2.1. La bonne réception de son travail n’est jamais assurée

Pierre Laborie rappelle que Paxton a des devanciers : son travail confirme « des intuitions ou des hypothèses antérieures mais passées inaperçues ».

— « Des intuitions ou des hypothèses antérieures » : dans les années 1960, l’historien français Henri Michel présente la collaboration comme un choix délibéré du gouvernement de Vichy unanime (Vichy, Année 1940, 1966) ; l’historien allemand Eberhard Jäkel (La France dans l’Europe de Hitler, 1968) montre à son tour que la collaboration n’est pas imposée par l’Allemagne, mais demandée par Vichy.

— « Des intuitions ou des hypothèses […] passées inaperçues » : les deux livres ne bouleversent pas dans l’immédiat la mémoire collective ; la mémoire officielle, sinon la mémoire collective, reste empreinte de « résistancialisme ».

2.2. La réception de son travail dépend des circonstances

Pierre Laborie souligne que la réception en France du livre de Paxton bénéficie du « débat d’opinion déclenchée par le choc du Chagrin et la Pitié« .

Le film date de 1969 : conçu pour la télévision, il n’est pas diffusé par l’ORTF en raison de l’opposition du gouvernement, ce qui suscite la curiosité du public ; sa sortie au cinéma (1971) provoque une forte affluence.

Autres éléments d’explication : Mai 1968, la démission puis la mort du général de Gaulle, l’affaire Touvier, la fin des Trente Glorieuses.

2.3. La réception de son travail peut donner lieu à des malentendus

Pierre Laborie explique la mémoire collective s’empare avant tout d’un « aspect second du livre », « sa partie la moins convaincante ».

— Un « aspect second du livre » : le livre de Paxton porte avant tout sur le régime de Vichy, mais il aborde aussi la question des « comportements » et fait des « Français attentistes » des « collaborateurs fonctionnels » : une France lâche, attentiste, sinon complice de l’occupant ou de Vichy.

— « Sa partie la moins convaincante » : Pierre Laborie est lui-même un historien des comportements (L’Opinion française sous Vichy, 1990) : à la notion de « collaborateurs fonctionnels », il oppose celle de non-consentement, pour décrire le comportement des Français qui, sans être dans la Résistance, lui étaient néanmoins favorables.

3. LE TRAVAIL DE L’HISTORIEN EST LUI-MÊME LE PRODUIT DE SON TEMPS

3.1. Paxton : les années 1960

La rédaction du livre de Paxton est contemporaine de la guerre du Vietnam, or l’historien réprouve la politique de son gouvernement, comme le comportement de ceux qui l’acceptent, par patriotisme, ce qui expliquerait sa sévérité à l’encontre des Français sous le régime de Vichy. Son travail s’inscrirait lui-même dans une mémoire collective : les souvenirs de la guerre civile, les « stéréotypes » propres à la société américaine sur les Français sous l’occupation.

3.2. Sweets : les années 1970

Les travaux de John Sweets sont postérieurs à la révolution paxtonienne : c’est la découverte du Chagrin et la Pitié qui le conduit à s’engager dans des recherches sur Clermont-Ferrand, puis à s’interroger sur les conclusions de Robert Paxton.

3.3. Laborie : le tournant du siècle

Pierre Laborie publie Le Chagrin et le Venin en 2011, plus d’un quart de siècle après l’installation d’une « légende noire » qu’il entend réfuter…


Chronologie indicative

1954 : publication du livre Histoire de Vichy (Fayard) de Robert Aron (1898-1975), avec la collaboration de Georgette Elgey (née en 1929). « Tous deux, écrit l’essayiste, à propos de Pétain et de Gaulle, étaient également nécessaires à la France. Selon le mot que l’on prêtera successivement à Pétain et à de Gaulle : “Le Maréchal était le bouclier, le Général l’épée.” »

1966 : publication de deux livres sur Vichy, celui d’Henri Michel, Vichy, année 1940, celui de l’historien allemand Eberhard Jäckel, Frankreich in Hitlers Europa. Die deutsche Frankreichpolitik im Zweiten Weltkrieg (Stuttgart). Dans sa conclusion, Henri Michel écrit : « La collaboration n’est donc pas le résultat d’un plan allemand méthodique, obstinément poursuivi, auquel une partie des dirigeants de Vichy se serait dérobée, tandis qu’une autre s’y serait soumise, avec plus ou moins de résignation ou d’empressement. C’est une politique imaginée par le gouvernement de Vichy, unanime, derrière le maréchal Pétain, et ce sont les Allemands qui, après l’avoir envisagée un moment avec faveur, n’ont plus voulu s’y engager, quand ils n’y ont plus découvert d’intérêt. »

1968 : publication d’une traduction française du livre d’Eberhard Jäckel, La France dans l’Europe de Hitler.

1970 : premier colloque sur l’histoire de Vichy, « Le gouvernement de Vichy et la Révolution nationale (1940-1942) » ; il est organisé par l’historien René Rémond (1918-2007) et la Fondation nationale des sciences politiques.

5 avril 1971 : sortie du film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la Pitié, dans une salle parisienne, au Studio Saint-Séverin. Le film date de 1969 : il est conçu à l’origine pour la télévision, mais l’ORTF renonce à le diffuser.

23 novembre 1971 : grâce de Paul Touvier par le président de la République, Georges Pompidou. Condamné à mort à la Libération, Touvier échappe à la justice. La peine de mort est prescrite en 1967. La grâce présidentielle porte sur deux des trois « peines accessoires » (confiscation de ses biens et interdiction de séjour dans plusieurs départements).

18 juin 1972 : manifestation silencieuse de protestation à Paris devant le Mémorial des martyrs de la déportation ; inauguration le même jour, par le président Pompidou, du Mémorial de Colombey-les-Deux-Églises.

21 septembre 1972 : lors d’une conférence de presse, le président Pompidou déclare : « Allons-nous éternellement entretenir saignantes les plaies de nos désaccords nationaux ? Le moment n’est-il pas venu de jeter le voile, d’oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas, s’entre-déchiraient et même s’entre-tuaient ? »

1973 : publication en France du livre La France de Vichy ; l’auteur, Robert Paxton (né en 1932), est un historien états-unien (Vichy France, Old Guard and New Order, New York, 1972), auteur d’une thèse sur l’armée d’armistice en 1966 (Parades and Politics at Vichy: French Officer Corps Under Marshal Petain, Princeton, 1966).

Mars et mai 1973 : l’amiral Auphan, ancien secrétaire d’État à la Marine du gouvernement de Vichy et président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, publie deux tribunes dans le journal Le Monde : « Un pamphlet pour justifier une opinion » (22 mars 1973), « Une affaire à traiter entre Français », (17 mai 1973).

Janvier 1974 : dans la Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (no 93), Henri Michel présente le livre de Paxton comme « la meilleure étude d’ensemble parue à ce jour sur l’État français, ses dirigeants et leur politique », mais ajoute : « un léger parfum d’hostilité à la France se dégage peut-être d’un livre dont la documentation et les interprétations méritent tant d’éloges ».

1985 : publication par Henry Rousso (né en 1954), dans la revue Vingtième siècle, d’un article intitulé « Vichy, Le grand fossé ».

1987 : publication par Henry Rousso du livre Le Syndrome de Vichy.

1990 : publication du livre de Pierre Laborie, L’Opinion française sous Vichy.

26-27 septembre 1997 : réunion à New York d’un colloque international sur l’œuvre de Robert Paxton : To Overcome a Past: Vichy France and the Historians. A Symposium in Honor of Robert O. Paxton.

6 avril 2006 : publication du Dictionnaire historique de la Résistance.

2011 : publication du livre de Pierre Laborie (né en 1936), Le Chagrin et le Venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues.

2012 : colloque de Besançon sur les comportements collectifs en France et dans l’Europe allemande ; publication des actes en 2015 : Pierre Laborie et François Marcot (dir.), Les comportements collectifs en France et dans l’Europe allemande. Historiographie, normes, prismes (1940-1945), Rennes, PUR, 24 avril 2015.

2014 : colloque de Rennes sur les représentations de ces comportements après la guerre ; publication des actes en 2016 : Jacqueline Sainclivier, Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie (dir.), Images des comportements sous l’Occupation : Mémoires, transmission, idées reçues, Rennes, PUR, 17 mars 2016.