La Guerre de Sept ans dans La Grande Encyclopédie de F.-Camille Dreyfus et André Berthelot (1885-1902 )

La Grande Encyclopédie de F.-Camille Dreyfus et André Berthelot est publiée en fascicules (778 livraisons) puis en volumes (31 tomes) de 1885 à 1902. L’article « Sept Ans (Guerre de) », signé A.-M. B., est l’œuvre d’André Berthelot.

SEPT ANS (Guerre de). L’une des principales guerres du XVIIIe siècle, poursuivie en Europe, Amérique, Asie et Afrique, entre la France alliée à l’Autriche d’une part, l’Angleterre alliée à la Prusse de l’autre. Elle assura à l’Angleterre, avec l’empire des mers, la prépotence dans l’Amérique du Nord et dans l’Inde et, à la Prusse, la supériorité militaire en Europe.

La guerre commença par des conflits de frontière entre les colons français du Canada et les colons anglais de la Nouvelle Angleterre, sur l’Ohio et vers l’Acadie. Elle fut marquée, en 1754 par l’assassinat de Jumonville qui pèse sur la mémoire de Washington, par la capture de ce dernier, suivie de la défaite de l’Anglais Braddock dans une nouvelle tentative contre Fort-Duquesne (1755). Ces incidents n’étaient que des prodromes ; bientôt eut lieu une attaque préméditée : une escadre française portant des troupes au Canada fut guettée à l’embouchure de Saint-Laurent par l’amiral anglais Boscawen, lequel captura deux navires (8 juin 1755). L’ambassadeur français fut rappelé de Londres ; mais l’incapable Louis XV ne déclara pas la guerre ; les Anglais la lui faisaient ; en juillet, Hawke prit la mer et croisa devant le cap Finistère, s’emparant de 300 navires et de 6.000 marins, alors que nominalement la paix existait. Les deux puissances négocièrent des alliances continentales. De ce côté, l’antagonisme de la Prusse et de l’Autriche dominait la situation ; Marie- Thérèse voulait recouvrer la Silésie que lui avait arrachée Frédéric II et recherchait l’alliance française, favorisée par la Pompadour ; son ministre Kraunitz vint la négocier à Paris, faisant espérer aux Bourbons la cession des Pays-Bas autrichiens. La tsarine Elisabeth de Russie marchait d’accord avec l’impératrice. Frédéric II précipita les événements en signant avec l’Angleterre le traité de Westminster (16 janv. 1756), par lequel il s’engageait à empêcher les Français d’envahir le Hanovre, point vulnérable du roi d’Angleterre, dont c’était le domaine patrimonial. Cette trahison rompit l’entente franco-prussienne, et le 1er mai 1756 fut signé le traité de Versailles, alliance défensive de l’Autriche et de la France. Frédéric II, suivant l’exemple de l’Angleterre, commença la guerre sans la déclarer. Prétextant les armements de l’Autriche et les intrigues du ministre saxon Brühl, il envahit la Saxe avec 70.000 hommes (29 août 1756), bloqua dans Pirna l’armée saxonne et occupa Dresde (9 sept.). L’armée autrichienne de Browne fut attaquée à Lobositz et repoussée (1er oct.) ; les Saxons capitulèrent ; Auguste III se retira dans son royaume de Pologne. La guerre générale était commencée.

L’Angleterre l’avait déclarée le 17 mai, la France le 20 juin 1756 ; dans la Méditerranée, elle débuta par la conquête de l’île de Minorque, enlevée par les Français aux Anglais (28 juin). En novembre, les Génois cèdent aux Français les ports de la Corse. Montcalm a l’avantage au Canada, et les Anglais perdent Calcutta dans l’Inde. Mais la France n’avait que 63 vaisseaux de ligne contre 130 anglais, et la Grande-Bretagne, où le ministère énergique du duc de Devonshire (avec Pitt aux affaires étrangères) venait de prendre le pouvoir, déclara audacieusement tous les ports français en état de blocus. Tandis que la France divisait ses efforts entre la mer et le continent, l’Angleterre se bornait à subventionner le roi de Prusse et concentrait ses forces pour la guerre maritime et coloniale. La prise de Louisbourg (1758), de Québec (1759), de Montréal (8 sept. 1760) marquèrent les principales étapes de la conquête du Canada ; le blocus de l’escadre de Brest et la garde du détroit de Gibraltar empêchèrent l’exécution des projets français de descente en Angleterre ; l’escadre de Toulon fut détruite ou dispersée par Boscawen, entre Cadix et le cap Saint-Vincent (18 août 1759), l’escadre de Brest, battue à Belle-Isle (20 nov. 1759). Les Anglais demeurent maîtres de la mer, malgré les pertes que leur font éprouver les corsaires français (3.300 navires de 1756 à 1761). Dans l’Inde, Clive prend Chandernagor, écrase le nabab du Bengale, allié de la France (23 juin 1757) ; sur la côte de Coromandel, l’issue de la lutte est plus longtemps douteuse ; malgré l’incapacité de Lally, tant qu’il est appuyé par l’escadre de d’Aché, gouverneur de l’Ile-de-France, les Anglais ne peuvent prévaloir. La prise de Pondichéry (janv. 1761) consomme le triomphe des Anglais.

La France tente de suppléer à l’insuffisance de ses forces navales par une alliance avec l’Espagne qu’exaspérait la constante violation des droits des neutres. Le Pacte de famille (15 août 1761) solidarise les deux branches de la maison de Bourbon. Le 4 janv. 1762, l’Angleterre déclare la guerre à l’Espagne ; la conquête de la Martinique (12 févr.) et des petites Antilles paralyse les corsaires français. Pocock se rend maître de la Havane (10 août), les officiers anglais de l’Inde s’emparent de Manille (sept. 1762) ; une invasion espagnole en Portugal est repoussée. Autant la guerre de Sept Ans fut marquée sur l’Océan et hors d’Europe par d’éclatants et décisifs succès de l’Angleterre, autant sur le continent elle demeura indécise et sans autre résultat que d’exalter le génie de Frédéric II et la résistance militaire de la Prusse.

Celle-ci eut à combattre une coalition formidable sur le papier. L’agression commise contre la Saxe entraîna l’intervention du Saint-Empire contre l’agresseur (17 janv. 1757) ; la Russie promit à l’Autriche un corps auxiliaire de 100.000 hommes (22 janv.) ; la France en promit 150.000 et un subside annuel de 12 millions de florins ; la Suède, garante des traités de Westphalie, déclara aussi la guerre au roi de Prusse. Du succès qu’on espérait, la France devait retirer les places d’Ostende, Nieuport, Ypres, Mons, plus Chimay et Beaumont ; le reste des Pays-Bas autrichiens passerait à l’infant Philippe qui rétrocéderait à l’Autriche Parme, Plaisance et Guastalla ; des dépouilles de la Prusse on attribuait à l’Autriche la Silésie et Crossen ; à la Saxe. Magdebourg, Halberstadt, le cercle de la Saale ; au Palatinat, Clèves et la Haute-Gueldre ; à la Suède, la Poméranie antérieure. Frédéric II serait réduit à son marquisat de Brandebourg. Mais il disposait de 200.000 hommes et résista énergiquement. Vainqueur à Prague (6 mai 1757), il fut battu à Kolin par Daun (18 juin) ; l’armée hanovrienne fut défaite par d’Estrées à Hastenbeck (26 juil.) et obligée de capituler à Clostersevern (8 sept.). Les Russes d’Apraxin, vainqueurs à Grossjægersdorf (30 août), occupèrent la Prusse ; un corps autrichien fut momentanément maître de Berlin (oct. 1757). Frédéric II se sauva par la victoire de Rossbach, remportée sur l’armée impériale et les Français (3 nov.) ; il reprit ensuite Breslau (24 nov.) et gagna la sanglante bataille de Leuthen (5 déc), qui lui rendit la Silésie. Pitt fit décider la violation de la capitulation de Clostersevern, et par un nouveau traité d’alliance alloua au roi de Prusse un subside de 4.500.000 thalers (11 avr. 1758).

En 1758, Frédéric II reprend l’offensive, enlève Schweidnitz (16 avr.), envahit la Moravie, échoue devant Olmutz, court livrer aux Russes la sanglante bataille de Zorndorf (25 août), perd contre Daun celle de Hochkirch (14 oct.) mais conserve la Silésie. A l’O. de l’Allemagne, son lieutenant, le duc Ferdinand de Brunswick, refoule les Français hors de Westphalie et les bat à Krefeld (23 juin). L’année suivante, le duc de Brunswick, battu à Bergen (13 avr. 1759), reprend le dessus à Minden (1er août). Mais Frédéric II, qui n’a plus que 130.000 soldats à opposer aux 250.000 Russes et Autrichiens, ne peut empêcher leur jonction et perd la bataille de Kunersdorf (12 août). La désunion de ses adversaires le sauve, et Daun se borne à occuper la Saxe et à capturer à Maxen le corps prussien de Finck (21 nov.). — En 1760 Landon envahit la Silésie, écrase Fouqué à Landeshut et prend Glatz, mais est battu par Frédéric II à Liegnitz (15 août); après quoi le roi regagne la Saxe par la victoire de Torgau (3 nov.). En 1761, privé des subsides anglais par la mort de Georges II, le roi de Prusse semble à bout de forces ; il n’a plus que 96.000 soldats dont beaucoup sont des enfants ; il se retranche au camp de Bunzelwitz en Silésie, tandis que ses adversaires Russes et Autrichiens agissent lente- ment et sans bien s’entendre et que les Français se lais- sent encore battre à Villingshausen (16 juil.) par le duc de Brunswick.

Frédéric II fut sauvé par la mort de la tsarine Elisabeth (5 janv. 1702) à laquelle succéda Pierre III, admirateur du roi de Prusse ; il s’empressa de signer avec lui la trêve de Stargard (16 mars), puis la paix de Saint-Pétersbourg (5 mai), de lui restituer ses prisonniers et ses provinces, d’inciter la Suède à traiter de son côté (paix de Hambourg, 22 mai). En juin, il signe une alliance avec Frédéric et lui envoie 20.000 Russes sous Tchernitchev. Celui-ci, malgré la chute de Pierre III et l’avènement de Catherine (9 juil. 1762), aide son allié à reconquérir la Silésie sur Daun (batailles de Burkendorf le 21 juil. et de Reichenbach le 16 août, prise de Schweidnitz le 9 oct.). Catherine demeure neutre, et l’Autriche, laissée à elle- même, reperd la Saxe par la bataille de Freiberg (29 oct. 1762), tandis que les Français sont chassés de liesse par la défaite de Wilhelmsthal (24 juin) et la perte de Cassel (31 oct.). Une armée prussienne conduite par Kleist s’avance jusqu’au Danube et rançonne Nuremberg (nov. 1762).

L’épuisement général impose la paix, également souhaitée par tous les belligérants. Par les préliminaires de Fontainebleau (3 nov. 1762), l’Angleterre s’entend avec la France et l’Espagne. Elle acquiert le Canada, tous les pays à l’E. du Mississipi (sauf la Nouvelle-Orléans) (y compris la Floride), la Dominique, Saint-Vincent, Tabago, Grenade ; on lui rend Minorque (et, en compensation, la France dut céder la Louisiane à l’Espagne) ; dans l’Inde, la France ne garde que des comptoirs, sans droit de les fortifier. Le traité définitif, signé à Paris le 10 fév. 1763, confirma ces clauses. En Allemagne, la paix fut conclue au château saxon d’Hubertusberg le 15 fév. 1763 et rétablit le statu quo ante bellum. — La guerre de Sept ans, d’où la Prusse ne tira qu’un profit moral par l’accroissement de son prestige militaire, fonda définitivement l’empire britannique. C’est là de beaucoup sa conséquence la plus importante. A. -M. B.

Bibl. : V. les art. Louis XV, Frédéric II, Marie-Thérèse, Georges II, Georges III, Pitt, etc. — Mahan, Influence de la puissance maritime (trad. franc.), 1889. — Masslowski, la Guerre de Sept ans au point de vue russe (en russe). — Gesch. des Siebenjæhrigen Kriegs (par le grand état-major prussien) ; Berlin, 1827-47, 8 vol.

André Berthelot, « Sept Ans (Guerre de) », in La Grande Encyclopédie. Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres, t. 29, Paris, Société anonyme de la Grande Encyclopédie, 1885-1902, pp. 1023-1025.

N.B. : l’orthographe et la typographie de l’article sont conservées ; les majuscules sont accentuées.