22. RÉCEPTION DE LA DÉLÉGATION ALLEMANDE
M. le président. — Mesdames, messieurs, mon rôle de président est facile aujourd’hui, puisqu’il consiste à interpréter les sentiments unanimes de l’Assemblée en adressant un chaleureux souhait de bienvenue aux représentants de l’Allemagne qui viennent prendre place parmi nous.
Cet événement est, pour la Société des Nations, doublement heureux et mémorable.
Il marque tout d’abord une nouvelle étape dans la voie de cette universalité à laquelle la Société tend naturellement, en dépit de difficultés que nous espérons passagères.
En second lieu, le but essentiel de la Société des Nations étant le maintien de la paix, l’admission d’une grande puissance européenne est un heureux présage pour l’avenir pacifique du continent le plus éprouvé par la guerre.
Nous avons donc, à la fois, l’heureuse fortune d’accomplir aujourd’hui un acte que la Société des Nations n’a cessé d’appeler de ses vœux et d’y voir le prélude de nouveaux succès pour sa mission pacifique, succès préparés l’an dernier et cette année-ci au dedans et au dehors de cette enceinte, mais rendus possibles par la volonté de cette Assemblée qui s’est exprimée avant-hier avec une unanimité dont l’importance symbolique n’aura échappé à personne.
Je suis heureux de voir l’Allemagne prendre parmi nous la place qui revient à un grand peuple désireux de seconder nos efforts vers la sécurité et l’entente internationales.
En conviant cordialement les distingués représentants de l’Allemagne à s’associer à nos travaux, je salue leur présence comme un gage nouveau de succès pour la collaboration pacifique des peuples.
La parole est à M. le Dr Stresemann, premier délégué de l’Allemagne.
Le Dr Stresemann (Allemagne) prononce son discours en allemand.
Traduction : Monsieur le président, mesdames, messieurs, M. le président de l’Assemblée, ainsi que M. le président du Conseil de la Société des Nations ont bien voulu saluer l’entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations en exprimant leur grande satisfaction. En prenant la parole devant vous, à cette tribune, je considère donc comme mon premier devoir de dire, de mon côté, à ces deux hommes d’État les remerciements de l’Allemagne et d’étendre l’expression de cette reconnaissance à la Haute Assemblée tout entière. J’y joins mes remerciements à l’adresse du gouvernement de la Confédération helvétique qui, selon sa grande tradition, accorde désormais la généreuse hospitalité de ce beau pays aussi à l’Allemagne en sa qualité de membre de la Société des Nations.
Plus de six années se sont écoulées depuis la fondation de la Société des Nations. Il a donc fallu une certaine évolution avant que la situation politique générale ait été de nature à rendre possible l’entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations. Cette année encore, de grandes difficultés ont dû être aplanies avant que la résolution de l’Allemagne fût suivie de la décision unanime des Membres de la Société. Il n’entre nullement dans mes intentions de faire revivre le passé. La génération actuelle doit diriger ses regards sur le présent et vers l’avenir. Toutefois, laissez-moi insister sur un point. Lorsqu’un événement comme l’entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations ne se réalise qu’au bout d’une évolution aussi longue, il y a lieu d’espérer que, précisément pour cette raison, cet événement comporte une garantie toute particulière de permanence, de solidité et d’efficacité.
L’Allemagne fait aujourd’hui son entrée parmi des nations dont les unes lui sont attachées depuis de longues années par des liens d’amitié que rien n’a pu troubler, et dont les autres se trouvaient alliées contre elle dans la Grande Guerre. Le fait que l’Allemagne et ses anciens adversaires se réunissent, à l’heure actuelle, dans la grande Société de Genève pour une collaboration paisible et permanente, est, certes, d’une importance historique toute particulière. Ce fait montre plus clairement que ne pourraient le faire des paroles ou des programmes, que la Société des Nations peut être appelée à donner à l’évolution politique de l’humanité une orientation nouvelle. C’est précisément aujourd’hui que la civilisation humaine serait gravement menacée si l’on ne réussissait pas à donner aux peuples la garantie qu’ils pourront remplir dans le calme, dans une coordination paisible de leurs efforts, les tâches qui leur sont assignées par le destin.
Les bouleversements profonds provoqués par une guerre effroyable ont rappelé à la conscience de l’humanité les tâches qui sont assignées aux nations. Dans nombre d’États, nous voyons l’effondrement de couches sociales, intellectuelles et économiques des plus précieuses et indispensables à la vie des États. Nous assistons à la genèse de nouvelles formes d’organisation économique et à la disparition de formes anciennes. Nous voyons la vie économique passer par-dessus les vieilles frontières nationales et aspirer à des formes nouvelles de coopération internationale. La vieille économie mondiale ne basait sa coopération ni sur des statuts ni sur des programmes, elle reposait sur la loi non écrite de l’échange traditionnel des marchandises. C’est à nous de rétablir cet échange. Mais si nous voulons assurer à la vie économique du monde un développement continu, cela ne se fera pas par des barrières dressées entre les territoires, mais par la suppression de tout ce qui a séparé jusqu’à présent les différents systèmes économiques nationaux.
Mais ce qui est bien plus important que les faits matériels, c’est l’âme des Nations. Parmi tous les peuples, une grande effervescence se fait sentir. Les uns défendent les principes de la concentration nationale et ils rejettent l’idée d’une entente internationale parce qu’ils ne veulent point substituer au résultat de leur histoire nationale l’idée plus vaste de l’humanité. J’estime, quant à moi, qu’aucune Nation, en faisant partie de la Société des Nations, n’abandonne sa personnalité nationale. Le grand architecte divin n’a pas fait de l’humanité un ensemble uniforme. Il a donné aux peuples un sang différent ; il leur a donné, comme sanctuaire de leur âme, leur langue maternelle ; comme patries, des pays de nature différente. Mais l’ordre universel, tel que la divinité l’a institué, ne peut avoir pour but de voir les humains se dresser les uns contre les autres dans leurs suprêmes efforts nationaux et de les voir ainsi reculer toujours à nouveau la marche générale de la civilisation. L’humanité sera le mieux servie par celui qui, profondément enraciné dans la vie de son peuple, développera au plus haut point le patrimoine moral et intellectuel qu’il a recueilli et qui, s’élevant ainsi au-dessus de sa nation, sera à même de rendre service à l’humanité tout entière, comme l’ont su faire les grands esprits de toutes les Nations dont les noms sont inscrits dans le livre de l’histoire humaine.
C’est ainsi que les idées de nation et d’humanité s’unissent sur le terrain intellectuel ; c’est ainsi qu’elles peuvent s’unir également dans le domaine des aspirations politiques, du moment où l’on est décidé à servir, dans cet esprit, l’évolution commune.
Pour réaliser ces idées au point de vue politique, les Nations ont l’obligation morale de se vouer à une coopération paisible. Cette obligation s’impose également en ce qui concerne les grands problèmes de l’humanité Pour ceux-ci, aucune autre loi ne saurait valoir que celle de la justice.
La coopération des nations, au sein de la Société des Nations, doit avoir pour résultat que les problèmes d’ordre moral qui se posent devant la conscience des peuples recevront, eux aussi, une solution juste et équitable. En effet, la paix n’a pas de base plus solide qu’une politique fondée sur un respect mutuel des peuples.
Déjà avant d’entrer dans la Société des Nations, l’Allemagne s’est efforcée de travailler dans cet esprit de coopération pacifique. La preuve en est dans l’initiative allemande qui a conduit aux accords de Locarno. La preuve en est, en outre, dans les traités d’arbitrage qui unissent, à l’heure actuelle, l’Allemagne à presque toutes les nations voisines. Le Gouvernement allemand est fermement résolu à poursuivre cette politique. Il est heureux de constater que ces idées, après avoir été d’abord vivement discutées en Allemagne, ont progressivement conquis la conscience du peuple allemand. Ainsi, le Gouvernement allemand est vraiment l’interprète de la plus grande partie du peuple allemand lorsqu’il déclare vouloir prendre part avec un entier dévouement aux tâches de la Société des Nations.
La Société des Nations se préoccupe depuis six ans de ces travaux, et elle en a fait progresser un nombre important. La délégation allemande n’ignore pas qu’elle n’a pas l’expérience dont peuvent se réclamer les autres membres de l’Assemblée. Nous croyons cependant pouvoir émettre l’avis qu’en poursuivant ces travaux, on devrait prêter une attention particulière à tous les domaines permettant aux nations d’augmenter leurs facultés individuelles en acceptant des institutions communes. À côté d’autres créations de la Société des Nations, je songe ici notamment aux efforts tendant à établir un ordre juridique international, efforts qui ont déjà trouvé une expression tangible dans la fondation de la Cour permanente de justice internationale.
Il faut constater, en outre, l’importance particulière qu’ont, pour la consolidation de la paix entre les nations, tous les efforts tendant au désarmement. Le désarmement total de l’Allemagne a été, par le Traité de Versailles, institué comme le préliminaire du désarmement général. Il est à souhaiter que, par un travail actif, on se rapprochera de ce désarmement général, prouvant ainsi que, d’ores et déjà, une grande force positive s’attache aux idéals élevés de la Société des Nations.
Il est vrai que les relations de l’Allemagne avec la Société des Nations ne sont pas uniquement déterminées par la possibilité qu’elle a actuellement de coopérer aux grands buts d’ordre général que poursuit la Société. En effet, la Société des Nations est aussi, à beaucoup d’égards, l’héritière et l’exécutrice des traités de 1919. Il en est résulté, dans le passé, j’ose le dire en toute franchise, de nombreuses divergences entre la Société des Nations et l’Allemagne. Je me plais à espérer que notre collaboration future, au sein de la Société des Nations, facilitera le règlement des problèmes en question. Dans ce domaine également, la confiance réciproque se révélera au point de vue politique d’une plus grande force créatrice que toute autre méthode. Il est incompatible avec l’idée de la Société des Nations de diviser les nations membres en nations sympathiques et antipathiques, au point de vue de la collaboration.
Je tiens à déclarer que de pareilles sympathies ou antipathies n’ont jamais dicté à l’Allemagne son attitude, dans les affaires de la Société des Nations. L’Allemagne n’a que le désir de collaborer sur la base d’une confiance réciproque avec toutes les nations représentées dans la Société et dans son Conseil.
Pour le moment, la Société des Nations n’est pas encore parvenue à englober toutes les puissances du monde. S’il est vrai que l’entrée de l’Allemagne constitue un pas important vers l’universalité, nous n’en devons pas moins exprimer notre vif regret de ce que le Brésil a fait connaître son intention de se retirer de la Société. Ce regret est d’autant plus vif que l’Allemagne est d’avis que la notion de l’universalité de la Société des Nations comporte l’idée qu’il ne convient pas d’attribuer à un continent un rôle prépondérant au détriment d’autres continents. D’autre part, nous nourrissons, avec les nations réunies ici, le ferme espoir que la collaboration si précieuse de l’Espagne sera conservée à la Société des Nations. Nous sommes persuadés que l’appel adressé à l’Espagne par toutes les puissances montrera à ce grand pays, à ce grand peuple espagnol, quel préjudice serait porté aux grandes idées dont il est lui-même le champion, venait à rester absent de Genève pendant une période prolongée.
Ce n’est que l’universalité qui garantira la Société des Nations du danger d’employer sa force politique à d’autres fins qu’à des fins purement pacifiques. Ce n’est que sur la base d’une communauté enveloppant tous les États, sans distinction et sur un pied d’égalité parfaite, que les idées d’assistance mutuelle et de justice deviendront les vraies étoiles directrices de la destinée humaine. Ce n’est que sur cette base que peut se réaliser le principe de la liberté pour lequel lutte chaque nation comme tout être humain. L’Allemagne est décidée, dans sa politique, à s’inspirer de ces sublimes idées. À tous les peuples ici réuni s’applique la parole du grand poète qui a dit : « Nous appartenons aux êtres qui, des ténèbres, aspirent à la lumière ». Puissent les travaux de la Société des Nations s’accomplir en se fondant sur les grands principes de la paix, de la liberté et de la concorde. C’est alors que nous nous rapprocherons du but vers lequel nous aspirons tous. Dans cette œuvre l’Allemagne vous promet, avec une volonté et une joie sincères, sa collaboration tout entière.
M. le président. — La parole est à M. Briand, premier délégué de la France.
M. Briand (France). Monsieur le président, mesdames, messieurs, je remercie bien sincèrement mes collègues du Bureau d’avoir bien voulu admettre qu’après le représentant distingué de l’Allemagne, celui de la France pût monter à cette tribune pour saluer la délégation allemande dès son entrée dans cette Assemblée et pour vous apporter l’assurance de l’esprit cordial et sincère dans lequel nous sommes décidés à collaborer avec elle à l’œuvre de pacification internationale. Mes collègues ont compris sans doute, et je les en remercie, que la présence du délégué de la France, dans ce moment, à cette tribune, après les paroles éloquentes et élevées que vous avez entendues, ne serait pas négligeable pour souligner le caractère de cette journée, pour en mieux montrer la portée, en marquer les conséquences, exprimer les espérances que les peuples ont le droit d’en concevoir.
Ah ! messieurs, les ironistes, les détracteurs de la Société des Nations, ceux qui se plaisent journellement à mettre en doute sa solidité et qui périodiquement annoncent sa disparition, que pensent-ils s’ils assistent à cette séance ? N’est-ce pas un spectacle émouvant, particulièrement édifiant et réconfortant, que, quelques années à peine après la plus effroyable guerre qui ait jamais bouleversé le monde, alors que les champs de bataille sont encore presque humides de sang, les peuples, les mêmes peuples qui se sont heurtés si rudement se rencontrent dans cette Assemblée pacifique et s’affirment mutuellement leur volonté commune de collaborer à l’œuvre de la paix universelle.
Quelle espérance pour les peuples ! Et comme je connais des mères qui, après cette journée, reposeront leurs yeux sur leurs enfants sans sentir leur cœur se serrer d’angoisse.
Messieurs, la paix, pour l’Allemagne et pour la France, cela veut dire : c’en est fini de la série des rencontres douloureuses et sanglantes dont toutes les pages de l’histoire sont tachées ; c’en est fini des longs voiles de deuil sur des souffrances qui ne s’apaiseront jamais ; plus de guerres, plus de solutions brutales et sanglantes à nos différends ! Certes, ils n’ont pas disparu, mais, désormais, c’est le juge qui dira le droit. Comme les individus, qui s’en vont régler leurs difficultés devant le magistrat, nous aussi nous réglerons les nôtres par des procédures pacifiques. Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage, à la paix !
Un pays ne se grandit pas seulement devant l’histoire par l’héroïsme de ses enfants sur les champs de bataille et par les succès qu’ils y remportent. Il se grandit davantage si, au travers d’événements difficiles, dans les heures d’irritation, où la raison à souvent beaucoup de peine à faire entendre sa voix, il sait résister aux entraînements, patienter, demander au droit la consécration de ses justes intérêts.
Nos peuples, messieurs les représentants de l’Allemagne, au point de vue de la vigueur, au point de vue de l’héroïsme, n’ont plus de démonstration à faire. Tous deux ont su faire montre d’héroïsme sur les champs de bataille, tous deux ont fait dans les combats une ample moisson de gloire. Ils peuvent désormais chercher d’autres succès sur d’autres champs.
Nous avons, M. Stresemann et moi, pendant de longs mois, travaillé à une œuvre commune. Il a eu confiance. J’ai eu confiance. Je ne m’en plains pas, et j’espère qu’il n’aura pas non plus l’occasion de s’en plaindre. Avec l’aide d’un homme dont vous connaissez tous la noblesse, la générosité, la loyauté, je veux parler de mon collègue et ami, M. le premier délégué de l’Empire britannique, sir Austen Chamberlain, nous avons travaillé. Il fallait que les uns et les autres nous apportions quelque courage dans la poursuite d’un but alors si lointain. A vol d’oiseau, Locarno et Genève ne sont pas très éloignés, mais les routes qui les relient ne sont pas des plus faciles : elles doivent contourner bien des obstacles, et s’il est vrai qu’il faut admirer que la foi puisse transporter des montagnes, nous devons nous féliciter qu’elle ait pu amener le lac de Locarno à voisiner de si près avec le lac de Genève.
Messieurs, si, dès l’abord, nous nous étions rebutés, si, subissant l’influence de certaines manifestations de doute, d’incertitude, de méfiance qui se produisaient dans nos pays, nous nous étions arrêtés dans notre effort, c’était fini. Bien loin qu’un pas nouveau eût été fait vers la paix, au contraire, entre des pays déjà divisés, de nouveaux germes de défiance eussent été semés.
J’ai le droit, à cette tribune, de me féliciter particulièrement d’avoir pu participer à la manifestation d’aujourd’hui ; j’y vois avec une grande satisfaction la consécration d’un effort personnel — mais c’est bien peu de chose — j’y vois surtout la certitude que, demain, il ne sera plus possible de nous faire revivre les événements terribles que nous avons traversés dans les années dernières.
Pour aboutir à cette journée, il a fallu régler certains problèmes délicats au moyen de tractations particulières, que nous avaient du reste recommandées les assemblées précédentes, qui ont su faire montre d’un grand esprit politique. Elles avaient compris que, si certains rapprochements n’étaient pas réalisés en dehors de la Société des Nations, si certaines concessions réciproques ne pouvaient pas être obtenues, si certaines conversations ne pouvaient pas préparer les solutions qui vous seraient proposées, la tâche que nous poursuivions en commun ne pourrait être accomplie. Lors de l’assemblée dernière, nous avons passé bien près du danger. Je me félicite de n’avoir pas douté alors du résultat final et d’avoir fait voter la motion qui a permis au représentant de l’Allemagne de quitter Genève avec la certitude que, moralement, il était admis par l’unanimité de l’Assemblée.
Entre-temps, nous avons discuté, nous avons préparé des solutions de conciliation. Ce genre de travail — je me hâte de le dire — n’est pas dans le véritable esprit de la Société des Nations. Tout doit se passer au grand jour et en collaboration avec la totalité des nations réunies au sein de la Société. Et je puis bien affirmer, avec la certitude de ne pas être démenti par mes amis, que, demain, il ne sera plus nécessaire de recourir à des tractations de cette nature.
La Société des Nations doit collaborer par tous ses Membres, grands, moyens et petits, sans distinction, à la poursuite des buts que nous assigne le Pacte.
Si, dans les circonstances difficiles que nous avons traversées, certains d’entre vous ont pu croire qu’il était dans nos intentions de les tenir à l’écart de nos délibérations, qu’ils soient bien certains de s’être trompés. Les délégués de la France sont, autant que personne, décidés à faire en sorte qu’à l’avenir les travaux de la Société s’accomplissent au grand jour, avec la collaboration de tous.
Je n’ai rien à reprendre aux paroles qu’a prononcées l’honorable représentant de l’Allemagne sur la manière dont il comprend la collaboration avec nous au sein de la Société des Nations. En ce qui concerne le représentant de la France, les délégués de l’Allemagne peuvent entièrement compter sur la loyauté de sa coopération.
Sans doute, ce n’est pas parce que vous et nous siégeons dans la même Assemblée et que nous pouvons communier dans le culte d’un même idéal que les obstacles disparaissent. Il en subsiste entre nous ; vous l’avez indiqué avec beaucoup de tact et je ne les ignore pas. Nous sommes, M. Stresemann et moi, chacun dans notre pays, placés à un poste qui nous permet de les apercevoir et ce n’est pas parce que nous aurons quitté, lui la Wilhelmstrasse, et moi le quai d’Orsay, pour venir dans ce beau pays de Genève, que tous les obstacles auront disparu sous la bonne volonté de nos propos.
Mais il suffit que, les uns et les autres, traduisant le sentiment profond de nos pays — et je puis vous assurer que c’est le sentiment du mien — nous ayons la bonne volonté d’affronter toutes ces difficultés avec la résolution de les régler par la conciliation ; il suffit que cela soit pour qu’aucun conflit ne dégénère entre nous en une lutte armée.
Ce sont précisément les peuples qui ne se sont pas toujours entendus qui, plus que d’autres, ont besoin de la Société des Nations. Car, s’il est vrai qu’il y a peut-être un plan divin qui détourne les peuples de se faire la guerre, l’honorable M. Stresemann voudra bien reconnaître que, au cours d’un long passé, ce plan a été singulièrement méconnu. Je voudrais bien qu’à partir d’aujourd’hui il commençât à s’exécuter. Ce n’est pas moi, soyez-en sûr, qui y ferai obstacle. Mais si vous êtes ici, vous comme Allemand et seulement comme Allemand, et si je m’y trouve, moi, comme Français et seulement comme Français, l’accord ne sera pas très facile. Si, sans perdre de vue nos pays respectifs, nous venons ici comme des citoyens associés, à l’œuvre universelle de la Société des Nations, tout deviendra facile, nos esprits communieront avec ceux de nos collègues dans cette atmosphère si particulière de Genève.
Vous disiez que vous êtes inexpérimenté ; ce ne sera pas pour bien longtemps. Vous avez l’intuition, qui est la grande qualité des hommes d’État, et votre discours suffit à démontrer que vous avez des antennes qui vous ont permis de percevoir ce qu’est l’esprit de la Société des Nations.
Je me suis vu souvent arriver à Genève, ou dans telle ville où siégeait le Conseil, avec l’angoisse de me trouver aux prises avec des problèmes insolubles ; les discussions de la presse, les débats des hommes politiques les avaient parfois obscurcis. Dans ces rencontres, souvent je me disais : nous allons partir divisés et sans avoir trouvé la solution. Or, toujours nous l’avons trouvée. C’est que, aussitôt mis en face les uns des autres, sous la sauvegarde tutélaire du Pacte, saisis par l’esprit du lien, grandis vis-à-vis de nous-mêmes par la noblesse du but, sentant la responsabilité morale qui pesait sur nous, non pas seulement à l’égard de nos nations particulières, mais à l’égard du monde entier, nous nous redressions, nous faisions un effort suprême et, au moment le plus délicat, alors qu’il semblait que la solution s’éloignât pour toujours, par une espèce de prodige que je ne veux pas essayer d’expliquer, il arrivait que nous nous mettions d’accord ; c’était à la stupéfaction de tous, et particulièrement de ceux qui, peut-être, n’avaient pas désiré le succès de nos efforts.
Mais un tel résultat ne se peut obtenir qu’à une condition, que je vais vous dire : je la dis pour vous comme pour moi, car je suis aussi capable que d’autres, dans ma fragilité, de me laisser entraîner à ce genre d’erreurs. J’en ai un long passé à déplorer et je voudrais bien que ce que je vais dire ne soit pas compris comme un conseil, mais, pour une large part, comme une confession.
Il y a deux manières de venir ici : on y vient avec l’esprit d’objectivité ou dans un esprit de combativité. Si la Société des Nations apparaît comme un champ clos ; si, sous l’impulsion des polémiques, guidés par des amours-propres nationaux surexcités, nous arrivons ici comme des champions qui vont se battre, avec la volonté d’emporter le terrible succès de prestige, alors tout est gâté. Le succès de prestige, c’est l’apparence d’un résultat. Que de ravages n’a-t-il pas faits dans le passé ! Il excite les imaginations, il exaspère les intérêts égoïstes, il pousse les nations à des manifestations fiévreuses d’amour-propre, il les dresse contre les hommes d’État, qui ne sont plus dès ce moment les maîtres de la raison, les maîtres des solutions mesurées ; incapables désormais de travailler dans un esprit de conciliation, ils sont dressés l’un contre l’autre, leurs peuples les regardant avidement, se demandant quel est celui qui aura le dessus. Cela, c’est l’esprit de guerre ; il ne doit pas exister ici, ici moins que partout ailleurs.
Pour ma part, Messieurs, je vous jure de faire sur moi-même l’effort nécessaire pour ne pas apporter ici un tel esprit, et je compte sur l’intelligence, sur l’esprit pacifique et sur la noblesse des sentiments des délégués de l’Allemagne pour faire le même effort.
Si l’on nous excite les uns contre les autres, si l’on nous presse, dans des interviews et dans des discours, de nous heurter, écartons les mauvaises tentations, éloignons-les de nous ! Cela, c’est la route du sang, ce sont les routes du passé, couvertes de morts, de deuils, d’incendies. Ce n’est point notre route.
Désormais, notre route, c’est celle de la paix et du progrès, et nous grandirons nos pays en les portant à taire leur amour-propre, à faire le sacrifice de certains désirs au service de la paix du monde. Ce sacrifice ne fera pas diminuer, mais grandir nos patries.
Il faut bien le dire, si l’Europe retrouve son équilibre économique, son équilibre moral, si les peuples ont conscience qu’ils sont en sécurité, ils pourront secouer de leurs épaules les lourds fardeaux qu’imposent les inquiétudes de la guerre ; ils pourront collaborer à l’amélioration de leur situation respective ; il se créera enfin un esprit européen. Il ne sera pas né de la guerre, et il n’en sera que plus noble, plus généreux, plus digne d’admiration.
À nous de faire cet effort. Condamner les peuples, c’est facile ; la plupart du temps, ce sont leurs dirigeants qui méritent surtout cette condamnation, parce qu’ils ont le devoir de faire effort sur eux-mêmes, de comprendre les événements, de les interpréter toujours dans un sens favorable aux tentatives de conciliation.
L’arbitrage ! Ce mot a maintenant tout son prestige et toute sa force ; les traités d’arbitrage se multiplient ; de peuple à peuple, on se promet de ne plus se battre, de recourir à des juges. La paix chemine à travers toutes ces entreprises, et c’est l’esprit de la Société des Nations qui les anime ; c’est elle, par conséquent, que tous les peuples doivent défendre du plus profond de leur amour, du plus profond de leur cœur, la mettant à l’abri des attaques, la dressant au-dessus de tout.
Avec elle, la paix ! Sans elle, tous les risques de guerre et de sang dont les peuples n’ont que trop pâti.
Mesdames et messieurs, la journée d’aujourd’hui doit être marquée d’une pierre blanche. Les bonnes paroles de collaboration que l’Allemagne et la France viennent d’échanger dans un esprit d’égale sincérité, elles aussi doivent être marquées du même signe : ce n’est certainement pas par moi que la couleur de cette pierre changera.
Et maintenant, en m’excusant d’avoir été si long, d’avoir tant abusé de votre patience, qu’il me soit permis de dire que si la Société a fait aujourd’hui, par l’entrée de l’Allemagne, un pas vers son but d’universalité, et s’il faut s’en réjouir, malgré tout, notre joie s’assombrit du fait que deux grandes nations sociétaires ne sont pas parmi nous.
Je m’associe aux paroles que vous avez prononcées, et pour le Brésil et pour l’Espagne. Ces deux grands pays étaient profondément imprégnés de l’esprit qui nous anime tous. Que de services, dans des circonstances difficiles, n’ont-ils pas rendus au sein de la Société des Nations ! Il n’est pas étonnant que, même dans notre joie d’aujourd’hui, nous éprouvions quelque chagrin de les voir absents. Mais nous ne perdons pas l’espoir ; et je garde la conviction profonde que nous reverrons bientôt parmi nous les représentants de l’Espagne et du Brésil.
La Société des Nations ne tend pas à se rétrécir. Son avenir est dans un élargissement toujours plus grand. Aujourd’hui, elle a fait un pas ; demain, elle en fera un autre. Notre présence, à vous et à nous, a une grande signification.
Je me félicite d’avoir pu assister à cet événement. II tiendra, j’en suis sûr, une grande place dans l’histoire. À nous de nous employer pour qu’aucune imprudence des uns ou des autres ne vienne compromettre les espérances des peuples.
M. le président. — Profondément ému comme vous tous, messieurs, des deux discours que nous venons d’entendre, je suis persuadé que l’Assemblée tout entière sera d’accord avec moi pour exprimer nos remerciements aux deux orateurs, M. le Dr Stresemann et M. Briand, et pour les assurer que leurs paroles pathétiques et sincères sont allées droit à nos cœurs.
Quel spectacle impressionnant que de voir les délégués de l’Allemagne et de la France monter à la même tribune, animés du même esprit, pour y exprimer leur foi profonde et leur conviction inébranlable dans l’avenir de la Société des Nations ! Je pense que ces paroles pourront avoir — qu’elles auront certainement une influence déterminante non seulement sur les travaux qui vont se dérouler ici, mais également sur l’avenir tout entier de notre grande association des peuples.
Sir Austen Chamberlain (Empire britannique) :
Traduction : Messieurs, je propose que les discours prononcés par M. le président et par les honorables représentants de l’Allemagne et de la France soient imprimés in extenso dans le Journal de l’Assemblée.
M. le président. Les applaudissements de l’Assemblée prouvent qu’elle a adopté la proposition du Premier délégué de l’Empire Britannique.
Je pense que, vu la profonde émotion qui nous a envahis tous, il ne serait pas raisonnable d’aborder l’examen de la suite de l’ordre du jour dans la séance de ce matin. C’est pourquoi je vous propose de renvoyer cette discussion à cet après-midi.
(Il en est ainsi décidé.)
La séance est levée à douze heures quinze.