Le changement climatique dans les années 1970 : « Notre planète est-elle en train de se refroidir ou de se réchauffer ? »

Dans un article publié par le journal canadien Le Devoir (30 juin 1976), le journaliste Jean-Marc Mendel fait le compte rendu d’un rapport sur le changement climatique publié par l’Organisation météorologique mondiale. Il souligne l’incertitude des prévisions, envisage la possibilité d’un refroidissement, mais rapporte également l’hypothèse d’un réchauffement d’origine anthropique qui « pourrait aboutir à la disparition totale des glaces arctiques, ce qui constituerait une situation exceptionnelle sans précédent depuis des millions d’années ».


NATIONS UNIES (Genève) — À long terme, le climat de notre planète changera très certainement. Mais, en l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de prévoir si nous allons vers un refroidissement ou au contraire vers un réchauffement. Ces conclusions sont celles d’un rapport publié récemment par l’Organisation météorologique mondiale (OMM), rapport qui a été utilisé pour une « déclaration » quelque peu solennelle du conseil exécutif de l’OMM. Cette déclaration avait pour but de donner un point de vue autorisé après les diverses informations « prêtant à controverse » répandues de plusieurs côtés au cours des derniers mois.

Les huit experts réunis par l’OMM pour établir le rapport technique sur les changements climatiques ont fait preuve d’une très grande prudence. Ils rappellent tout d’abord que « depuis deux millions d’années, les climats glaciaires et interglaciaires se sont succédé en alternance, les ères glaciaires ayant tendance à se reproduire environ tous les 100 000 ans ». Nous nous trouvons actuellement dans une phase interglaciaire « relativement plus chaude ».

C’est ainsi que le volume des glaces est plus faible qu’il n’a jamais été au cours des 100 000 dernières années, que les températures des latitudes moyennes sont de 5 à 8 degrés plus élevées et que surtout le niveau de la mer est très haut : de 80 à 100 mètres au-dessus de ce qu’il était il y a 18 000 ans au moment du maximum glaciaire.

Les experts rappellent aussi que la dernière ère glaciaire s’est terminée il y a peu (8 000 à 10 000 années) et que, depuis, le climat a varié dans des limites étroites, avec des cycles successifs de réchauffement et de refroidissement. De 1550 à 1850, le monde a, par exemple, connu le le « petit âge glaciaire » au cours duquel les températures moyennes étaient de 1 à 2 degrés plus basses qu’aujourd’hui. Depuis 1850, les températures semblent avoir connu une remontée, mais il n’est même pas sûr que le « petit âge glaciaire » soit réellement terminé puisque, depuis 1950 environ, les températures ont recommencé à baisser, encore qu’un nouveau réchauffement ait été constaté par certains spécialistes.

Bref, de l’avis des experts de l’OMM, il est encore difficile de déterminer les variations du climat sur une très courte période, et cela d’autant plus que « nous n’avons encore qu’une notion rudimentaire des causes des fluctuations climatiques ». On peut aussi bien mettre en évidence les rapports, très mal connus qui unissent les océans, les zones de neige et de glace, les masses continentales et la végétation, que les variations de l’énergie solaire, de la quantité de particules volcaniques présentes dans la haute atmosphère, ou de la proportion de gaz carbonique contenue elle aussi dans l’atmosphère.

On commence toutefois à avoir une idée relativement précise des effets de l’activité de l’homme sur le climat : ainsi, dans les villes, la température moyenne est nettement plus élevée. C’est « l’effet d’îlot de chaleur urbain ».

Cependant, le principal effet en ce domaine de l’activité de l’homme semble être l’augmentation de la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère. Elle est de 100 pour cent depuis le début du siècle et elle est provoquée par la combustion de carburants fossiles (charbon et pétrole, essentiellement).

Or, écrivent les experts de l’OMM, « si l’on consomme la plus grande partie des réserves connues de carburants au cours des 100 à 200 prochaines années, il est à craindre que le taux de concentration du gaz carbonique dans l’atmosphère atteigne plusieurs fois le taux actuel. »

« Les indications que l’on a pu réunir, ajoutent les experts, donnent à penser qu’une telle augmentation de la quantité de gaz carbonique contenue dans l’atmosphère se traduirait par un très net réchauffement du climat du globe (plusieurs degrés centigrades) qui pourrait subsister plusieurs siècles après épuisement d’une bonne partie des réserves en carburant fossiles, et ce en raison de la lenteur des processus d’élimination. Il est probable que ce réchauffement s’accompagnerait d’autres effets climatiques, dont il est difficile de prévoir la nature et l’ampleur”.

En outre, le gaz carbonique n’est pas seul en cause, puisque les experts de l’OMM n’excluent pas que le développement de la production d’énergie ne produise de telles quantités de chaleur que le climat, à la longue, en serait altéré. Ils redoutent aussi les effets de la pollution par les poussières, l’oxyde d’azote ou les composés fluorés.

Mais, conservant leur prudence, les auteurs du rapport notent que, pour le moment, il n’a été nulle part possible de démontrer avec certitude que « l’homme a pu être de quelque façon et où que ce soit, à l’origine de conditions climatiques exceptionnelles ». « Ce n’est cependant pas une raison suffisante, poursuivent-ils, pour faire preuve de trop d’optimisme en sous-estimant les graves conséquences que les activités de l’homme pourraient entraîner à l’avenir ».

Pour ce qui est des prochaines années, c’est-à-dire des deux ou trois siècles à venir. les experts de l’OMM ne dissimulent pas leurs incertitudes : les hypothèses d’un refroidissement ou d’un réchauffement leur paraissent également acceptables, et ils se bornent à énumérer les arguments qui militent en faveur de chacune des deux possibilités.

Pour le refroidissement joue avant tout l’argument historique : « Ce que l’on sait des climats antérieurs permet de supposer que le réchauffement interglaciaire qui règne depuis quelque 8000 années aboutira finalement à un régime glaciaire plus froid ». Ce changement peut s’amorcer d’ici un certain nombre de siècles ou de millénaires mais « on peut penser qu’il a déjà commencé ».

Toutefois, « il paraît probable que le changement de situation s’effectuera de façon suffisamment progressive pour qu’il soit quasi impossible, avant 100 ou 200 ans, de le distinguer des multiples variations inhérentes au climat ».

Les experts de l’OMM tirent cependant les leçons de l’histoire en précisant : « Il existe pourtant une probabilité, très faible mais réelle, pour que, durant cette période, le climat se refroidisse beaucoup plus rapidement ».

D’un autre côté, l’hypothèse du refroidissement pourrait ne pas se réaliser « si, comme on peut être aujourd’hui fondé à le croire, l’augmentation du taux de concentration du gaz carbonique dans l’atmosphère, associé aux effets d’autres activités humaines, provoque durant les 200 prochaines années, un réchauffement général du climat mondial, ce qui entraînerait probablement une réduction considérable des glaces flottantes dans les régions arctiques. Un réchauffement général du climat pourrait aboutir à la disparition totale des glaces arctiques, ce qui constituerait une situation exceptionnelle sans précédent depuis des millions d’années ».

Bref, il est difficile de savoir ce qui va se passer. En revanche, il faut être attentif, puisque toute la production agricole est organisée en fonction d’un type climatique précis : « Une baisse d’un seul degré centigrade de la température annuelle de la terre pourrait abréger la période d’activité végétale, décaler la limite des principales régions céréalières et diminuer les prises de pêche et la production de bois aux latitudes moyennes et élevées ».

Ce n’est pas un risque hypothétique : au plus fort du « petit âge glaciaire », la limite de la culture du blé est descendue, en Russie, de 600 kilomètres.

Jean-Marc Mendel, « Notre planète est-elle en train de se refroidir ou de se réchauffer ? », Le Droit, 30 juin 1976.