« The battle of November 20, 1759, was the Trafalgar of this war » écrit Mahan au chapitre VIII de son Influence de la puissance maritime dans l’histoire (1890). La bataille oppose les flottes anglaise et française, en baie de Quiberon, pendant la guerre de Sept Ans. On lui donne d’abord en France le nom de l’officier de marine qui commandait la flotte française, avant de la désigner du nom des récifs qui marquent l’entrée de la baie au sud-est d’Hœdic. « Celle-ci fut appelée la bataille de M. de Conflans, écrit Mouffle d’Angerville dans sa Vie privée de Louis XV (1781), du nom du lâche maréchal, sans doute pour que le souvenir ne s’en perdît pas, et qu’il restât à jamais l’exécration de la postérité ». Pour les Anglais, c’est la Battle of Quiberon Bay.
Projet d’invasion de l’Angleterre. — Dans la dernière partie de l’année 1758, la France était découragée par le sentiment de son insuccès sur le continent, humiliée et harcelée par les descentes des Anglais sur ses côtes. Ces débarquements l’avaient particulièrement inquiétée cette année-là, et, voyant l’impossibilité où elle se trouvait de faire face avec ses ressources pécuniaires à la guerre continentale et maritime en même temps, elle résolut de frapper directement l’Angleterre. Celle-ci entretenait un commerce grandissant, tandis que celui de son ennemie était anéanti. Les marchands de Londres se vantaient de trouver dans la guerre, grâce à l’administration de Pitt, un instrument de prospérité de leur négoce. Cette situation florissante réagissait sur la guerre continentale et la vivifiait par l’argent prodigué aux ennemis de la France.
En ces conjectures, Louis XV appela au pouvoir un nouveau ministre à l’esprit actif, Choiseul. Dès le commencement de 1759, des préparatifs furent faits dans les ports de l’Océan et de la Manche. Des bâtiments plats, destinés à transporter des troupes, furent mis en chantier au Havre, à Dunkerque, à Brest et à Rochefort. On voulait envahir l’Angleterre avec une armée de 50 000 hommes, tandis qu’un corps de 12 000 soldats serait dirigé sur l’Ecosse. Deux escadres, chacune d’une force respectable, furent équipées, l’une à Toulon, l’autre à Brest. La réunion des deux escadres à Brest devait inaugurer la grande entreprise. Elle en constituait la première opération.
Boscawen et de La Clue (1759). — Ce fut précisément cette concentration préliminaire qui échoua, grâce à la supériorité maritime des Anglais, solidement établis à Gibraltar. Et n’est-il pas incroyable qu’un esprit aussi ferme, aussi confiant en ses ressources que celui de William Pitt, ait pu songer, en 1757, à offrir à l’Espagne de lui rendre le poste d’observation d’où l’Angleterre surveillait la route de l’Atlantique à l’Océan ? Cette restitution devait être le prix du concours des Espagnols à la reprise de Minorque. Heureusement pour l’Angleterre, l’Espagne refusa. En 1759, l’amiral Boscawen commandait l’escadre anglaise de la Méditerranée. Quelques-uns de ses navires, en attaquant des frégates sur la rade de Toulon, avaient été assez endommagés pour le forcer à faire route, avec toute son escadre, vers Gibraltar. Il comptait s’y réparer. Mais il eut soin de placer en observation des frégates assez rapprochées l’une de l’autre et d’adopter une combinaison de signaux à coups de canon qui lui permettait d’être informé à temps de l’approche de l’ennemi. Profitant de cette absence, et en exécution de ses ordres, le chef de division français, de La Clue, quitte Toulon le 5 août. Il a sous ses ordres 12 vaisseaux de ligne. Le 17 du même mois, il est au détroit de Gibraltar. Une fraîche brise d’est le pousse dans l’Atlantique. Tout semble favoriser les Français, car un brouillard épais et l’approche de la nuit les dérobent à la vue des observateurs à terre, tout en leur permettant de se voir les uns les autres. Mais une frégate anglaise apparaît tout à coup dans le voisinage. Dès qu’elle aperçoit l’escadre, certaine d’avoir affaire à des ennemis, elle court vers la terre et fait des signaux à coups de canon. Il est inutile de la poursuivre ; fuir est la seule ressource. Avec l’espoir de donner le change aux navires qui vont se lancer à sa poursuite, le commandant français fait route à l’ouest-nord-ouest, vers la haute mer, et masque tous ses feux. Mais soit négligence soit mauvais vouloir (ce dernier motif est indiqué par un officier de marine français), 5 vaisseaux sur 12 courent au nord et, au jour suivant, ne voyant plus leur chef, se réfugient à Cadix. Quel découragement dut éprouver de La Clue lorsque la clarté du jour lui montra ses forces ainsi diminuées ! À 8 heures, quelques voiles se montrent et, pendant un instant, il espère que ce sont les bâtiments absents. Tout au contraire, ce sont les éclaireurs de l’escadre de Boscawen ; 14 vaisseaux de ligne les appuient, en pleine poursuite. Les Français se forment sur une ligne au plus près du vent et forcent de voiles. Mais, comme il faut s’y attendre, la vitesse de leur escadre est inférieure à celle des meilleurs marcheurs ennemis.
Les Anglais comprenaient bien, à cette époque, la règle générale des chasses, où le poursuivant a une supériorité bien marquée. Cette règle prescrit de rester en ordre seulement dans la mesure nécessaire pour ne pas laisser les vaisseaux les plus avancés s’écarter des plus lents au-delà d’une distance raisonnable. Les derniers doivent pouvoir arriver au secours des premiers avant qu’ils ne soient écrasés séparément. Boscawen se conforme à cette règle, jugeant avec raison l’occasion bonne pour une mêlée. D’autre part, le commandant du dernier bâtiment français, digne émule de l’Étenduère se dévouant pour sauver son convoi, imite cette noble conduite. Rejoint à 2 heures par le premier bâtiment anglais, bientôt entouré par quatre autres, il oppose pendant cinq heures une résistance opiniâtre. Il n’espère pas se sauver ; mais il cherche à arrêter assez l’ennemi pour laisser aux meilleurs voiliers le temps de s’échapper. Son dévouement n’est pas inutile. Grâce aux avaries infligées aux assaillants et à leur propre marche, les autres vaisseaux français évitent, pour ce jour-là, une action à courte distance et son résultat obligé, la capture. Lorsqu’enfin il amène son pavillon, ses trois mâts de hune sont brisés ; son mât d’artimon tombe bientôt après. Sa coque est pleine d’eau et l’on a toutes les peines du monde à l’empêcher de couler. M. de Sabran (ce nom est digne de ne pas être oublié) a reçu onze blessures en se défendant vaillamment, donnant ainsi l’exemple le plus signalé du rôle que doit remplir et des services que peut rendre une arrière-garde, en vue de retarder une poursuite. Pendant la nuit, 2 bâtiments français laissent porter, courent à l’ouest et s’échappent ainsi. Les autres quatre continuent à fuir comme auparavant ; mais, dans la matinée du jour suivant, leur chef désespère de leur salut, court vers la côte du Portugal et les échoue tous entre Lagos et le cap Saint-Vincent.
L’amiral anglais les suit, les attaque, prend deux d’entre eux et brûle les autres, sans plus d’égard pour la neutralité du Portugal. Cette insulte ne recevra d’autre réparation qu’une excuse faite pour la forme. Le Portugal était trop à la merci de l’Angleterre pour être pris en considération sérieuse. Dans une lettre écrite au sujet de cette affaire, au ministre d’Angleterre au Portugal, Pitt lui recommandait d’apaiser la susceptibilité du Gouvernement portugais. Mais, disait-il en même temps, il ne fallait pas laisser entendre qu’il pût être question de rendre les navires capturés ou de blâmer l’amiral pour sa brillante conduite.
Hawke et Conflans (1759). — L’escadre de Toulon, détruite ou dispersée, l’invasion de l’Angleterre devenait impossible. Cependant, les cinq navires réfugiés à Cadix restaient un sujet d’inquiétude pour sir Edward Hawke, qui croisait devant Brest. Choiseul, forcé de renoncer à son dessein principal, persistait dans son projet d’envahir l’Écosse. L’escadre française de Brest comptait 20 vaisseaux de ligne, en outre de frégates. Elle était commandée par le maréchal de Conflans, un officier de marine, malgré son titre. Les troupes destinées à être embarquées sont estimées par les uns à 15 000, par les autres à 20 000 hommes. Tout d’abord, on voulait seulement faire escorter le convoi des transports par 5 vaisseaux de ligne et d’autres petits navires. Mais Conflans insistait pour que toute l’escadre accompagnât les troupes. Le ministre de la Marine n’avait pas, dans les talents de tacticien de l’amiral, une confiance assez grande pour le croire capable d’arrêter l’ennemi, de le maintenir, et de conduire ainsi, sans risquer une action décisive, le convoi au point de rendez-vous, près de la Clyde. Il croyait un engagement général très probable ; et, dans son opinion, mieux valait combattre avant de faire appareiller les transports. Si le sort des armes était défavorable aux Français, le convoi, du moins, ne serait pas sacrifié. Si, au contraire, Conflans était vainqueur, la route serait libre.
Les transports étaient assemblés non à Brest, mais dans les ports situés au sud de cette ville, jusqu’à l’embouchure de la Loire. L’escadre française, en prenant la mer, s’attendait donc à combattre l’ennemi. C’était même son intention. Comment mettre son attitude ultérieure d’accord avec ce dessein et avec les instructions minutieuses que l’amiral, avant d’appareiller, avait données en vue du combat ?
Vers le 5 ou le 6 novembre, un terrible coup de vent d’ouest se déclare. Après trois jours de lutte contre la tempête, Hawke laisse porter et se réfugie à Torbay. Il y attend un changement de vent, gardant son escadre prête à prendre la mer au premier signal. Le même coup de vent empêche les Français de sortir de Brest, tandis qu’une petite division commandée par M. Bompart, et revenant des Antilles, profite de l’absence de Hawke pour entrer en rade. Conflans, cependant, pousse activement ses préparatifs, répartit sur ses navires assez mal armés les équipages de Bompart, et appareille le 14. Une brise d’est facilite sa sortie. Il met le cap au sud, se flattant d’avoir échappé à Hawke. Ce dernier avait appareillé de Torbay le 12. Forcé d’y retourner, il appareille pour la seconde fois le 14, le jour même où Conflans quittait Brest. Il arrive bientôt à son poste de croisière, pour apprendre que l’ennemi a été vu dans le sud, courant à l’est. Il en conclut facilement sa destination à la baie de Quiberon et, forçant de voiles, il se dirige vers ce mouillage. À 11 heures du soir, le 19, l’amiral français s’estimait à soixante-dix milles dans le sud-ouest-quart-ouest de Belle-Isle. Le vent avait sauté à l’ouest et fraîchi. Conflans faisait route sous petite voilure, le cap sur Belle-Isle, la brise fraîchissant toujours et halant l’ouest-nord-ouest. Au jour, plusieurs navires sont en vue sur l’avant. On reconnaît bientôt l’escadre anglaise du commodore Duff, chargée de bloquer Quiberon. Le signal est fait de courir à l’ennemi, et les Anglais prenant chasse se séparent en deux divisions. L’une court vent arrière ; l’autre tient le vent, le cap dans les environs du sud. La plus grande partie de l’escadre française continue sa route vers le premier de ces groupes, c’est-à-dire vers la côte, mais un navire vient au vent, cherchant à atteindre le second groupe. Immédiatement après, les bâtiments de guerre français signalent des voiles au vent. On les voit de la mature du bâtiment amiral. C’est probablement au même moment qu’une frégate de l’escadre anglaise, placée en avant comme éclaireur, informa son amiral de la présence des navires sous le vent ; grâce à son activité Hawke avait rejoint Conflans. Celui-ci, d’après son rap- port officiel, ne croyait pas possible que l’ennemi pût avoir, dans le voisinage, des forces supérieures ou même égales aux siennes. Conflans ordonne maintenant à sa division de queue de tenir le vent pour secourir le vaisseau en chasse vers le sud-est. Quelques instants plus tard, il peut compter dans l’escadre signalée au vent 23 vaisseaux de ligne, et parmi eux plusieurs trois-ponts. Lui-même a seulement 20 vaisseaux. Il rappelle donc les chasseurs et se prépare au combat. Mais il lui reste à régler sa conduite suivant des circonstances imprévues. Le vent d’ouest-nord- ouest est maintenant très frais. Tout indique du mauvais temps. L’escadre française se trouve au vent d’une côte dangereuse, en présence d’un ennemi très supérieur en nombre, car les 4 vaisseaux de 50 canons de Duff vont renforcer les 23 de Hawke. Tout cela détermine Conflans à courir vers la côte et à conduire son escadre dans la baie de Quiberon. Il croit fermement qu’avec le mauvais temps, son adversaire n’osera pas le suivre. La rade est représentée en effet par les documents français comme semée de bancs et de haut-fonds, bordée de récifs dont la vue inspire au navigateur un tel effroi, qu’il ne tente jamais le passage sans émotion. Au milieu de ces terribles dangers, 44 navires vont combattre pêle-mêle. La place manque pour des manœuvres d’es- cadre. Conflans se flatte de pouvoir entrer le premier et serrer le vent en rangeant le rivage à l’ouest de la baie. Si l’ennemi le suit, il sera ainsi forcé de se placer entre les vaisseaux français et la côte sous le vent, distante d’environ six milles. Aucune de ces espérances ne se réalisera.
Conflans prend la tête de son escadre en retraite. Cette mesure pouvait se justifier par la nécessité de montrer son intention, car le seul moyen pour cela était de conduire lui-même la colonne ; le public n’y vit que le fait du chef fuyant le premier, et la réputation de l’amiral en souffrit. Quant à Hawke, il ne se laisse pas un instant intimider par les dangers qui l’environnent ; marin habile, il les apprécie cependant exactement. Mais son caractère calme autant que vaillant pèse les risques auxquels il s’expose, sans les exagérer comme sans se les dissimuler. Il ne nous a pas laissé les motifs de sa décision. Cependant, selon les probabilités, il réfléchit que les Français lui servent en partie de pilotes, montrant la route et touchant avant lui. Il juge ses officiers, élevés à la rude école du blocus, supérieurs aux Français par la trempe de leur caractère et par leur expérience. Il sait, d’ailleurs, les exigences de son Gouvernement et de son pays. Pour eux, l’escadre ennemie ne doit pas s’échapper et se réfugier sans encombre dans un autre port où elle trouverait un abri. Ce même jour, où il suit les Français au milieu des dangers, dans des circonstances qui ont rendu cette bataille navale dramatique entre toutes, on le brûle en effigie à Londres, pour avoir laissé échapper son adversaire. Comme Conflans, à la tête de son armée, double les Cardinaux (c’est le nom des roches les plus au sud, à l’entrée de la baie de Quiberon), les vaisseaux de tête anglais commencent le combat contre son arrière-garde. Nous sommes en présence d’un autre cas d’une chasse générale se terminant par une mêlée. Mais les circonstances empruntent ici un caractère exceptionnel de grandeur et d’intérêt, au coup de vent, à la grosse mer, à la proximité du rivage auquel les navires sont acculés, à la vitesse extrême des combattants, à la rapidité avec laquelle ils doivent diminuer leur voilure, enfin au grand nombre de bâtiments engagés. Un vaisseau français de 74, serré de près par plusieurs ennemis, s’aventure à ouvrir sa batterie basse ; la mer s’engouffre par les sabords et le vaisseau s’enfonce, entraînant tout son équipage, à l’exception de 20 hommes. Un second vaisseau est coulé par le feu du bâtiment-amiral anglais. Deux autres, dont l’un porte le guidon de chef de division, amènent leurs pavillons.
Dispersion de l’escadre de Brest. — Le reste est dispersé. Sept d’entre eux fuient vers le nord-est et mouillent à l’entrée du petit fleuve la Vilaine. Ils réussissent ensuite à le remonter à la pleine mer, en deux marées (chose qu’on n’avait jamais faite encore). Sept autres trouvent un refuge dans le sud-est, à Rochefort. Gravement avarié, un vaisseau s’échoue à l’entrée de la Loire et se perd. Le navire-amiral, nommé le Soleil-Royal comme celui que Tourville avait brûlé à la Hougue, mouille à la chute du jour devant Le Croisic, un peu au nord de la Loire. Il y reste en sûreté pendant la nuit. Le lendemain, l’amiral se voit complètement seul ; avec quelque précipitation, ce semble, il échoue son bâtiment pour ne pas le laisser tomber aux mains des Anglais. Les Français ont blâmé cette décision, mais sans raison, car Hawke n’aurait jamais permis au vaisseau-amiral français de s’échapper. La grande escadre française était anéantie, car les quatorze navires échappés à la destruction ou à la capture étaient divisés en deux groupes. Ceux qui se trouvaient dans la Vilaine réussirent seuls à s’échapper.
Les Anglais perdirent deux vaisseaux échoués sur un banc (a) et avariés au point de ne pouvoir espérer être renfloués. Peu d’hommes périrent dans le combat, du côté des Anglais. À la nuit, Hawke mouilla son escadre et ses prises à la place marquée (b) sur la figure.
Après le désastre de la flotte de Brest, il ne pouvait plus être question d’envahir la Grande-Bretagne. La bataille du 20 novembre 1759 fut le Trafalgar de cette guerre. Les escadres anglaises étaient maintenant libres d’opérer contre les colonies de la France et plus tard de l’Espagne, sur une plus large échelle qu’auparavant, tout en continuant le blocus des navires réfugiés dans la Vilaine et à Rochefort. La même année où fut livrée cette grande bataille, où Québec capitula, vit aussi tomber la Guadeloupe aux Antilles, Gorée sur la côte ouest d’Afrique, tandis qu’après trois combats indécis entre le chef de division d’Aché et l’amiral Pocock les Français quittaient les mers de l’Inde. La ruine de la puissance française dans l’Inde s’ensuivait fatalement.
A. T. Mahan, Influence de la puissance maritime dans l’histoire (1660-1683), trad. Émile Boise, Paris, Société française d’éditions d’art L.-Henry May, 1899, pp. 328-336.
La bataille dans La guerre de Sept Ans de Waddington (1899-1914)
En résumé, le combat des Cardinaux, ou la bataille de M. de Conflans, comme on l’appela à l’époque, fit peu d’honneur à la marine de Louis XV. C’est à bon droit que l’historien Mahan parle de l’affaire comme du Trafalgar de la guerre de Sept ans. L’amiral français, s’il ne mérita pas l’accusation de lâcheté qui a été quelquefois lancée contre lui, justifia le verdict d’incapacité que lui a décerné l’histoire. Bien qu’inférieur de quelques unités aux Anglais, il aurait moins souffert dans un engagement au large de Belle-Isle que dans l’entonnoir où il entraîna son escadre. Hawke, qui avait 27 vaisseaux, dont 4 de 50 canons, à opposer aux 21 de Conflans, sut tirer parti de sa supériorité ; il montra beaucoup d’audace en poursuivant son adversaire et en pénétrant avec lui, par gros temps, sans pilotes et avec le vent soufflant à terre, dans des parages inconnus et semés de récifs. De côté et d’autre, peu de vaisseaux prirent réellement part à l’affaire ; dans l’escadre française, seuls, le Formidable, le Magnifique, le Héros, le Juste, le Thésée, appartenant presque tous à l’arrière-garde du brave du Verger, furent successivement engagés. La plupart des bâtiments réfugiés à Rochefort n’eurent que des pertes insignifiantes ; ceux qui étaient entrés dans la Vilaine furent encore moins éprouvés. Comment, en l’occurrence, expliquer l’isolement dans lequel se trouva l’amiral français dans la matinée du 21 novembre ? La cour de Versailles, bénigne selon son habitude, ne soumit à aucune enquête les capitaines qui avaient abandonné leur chef ; elle se contenta de laisser sans commandement le pauvre Conflans et de faire attendre à Beauffremont et à Villars de la Brosse leur promotion au grade supérieur. L’opinion des contemporains fut plus sévère : « Les circonstances de cette journée, écrivait un officier de l’escadre, sont à la honte de notre marine et ne prouvent que trop qu’elle a peu d’officiers qui aient de la volonté, du courage et du talent, et qu’il est impossible de s’en servir à moins de la refondre entièrement et de lui donner des chefs capables de la conduire. »
Richard Waddington, La guerre de Sept Ans : histoire diplomatique et militaire, tome III, libraire de Paris, Firmin-Didot et Cie, imprimeurs-éditeurs, 1904, pp. 375-376.