Candide, ou l’Optimisme paraît au début de 1759, mais la rédaction date de l’année précédente et l’idée remonte peut-être à 1756, première année de la guerre de Sept Ans. On y trouve des allusions au conflit sur ses différents théâtres. La guerre franco-britannique, en Amérique et sur les mers, apparaît au chapitre XXIII : son origine américaine « pour quelques arpents de neige vers le Canada », l’exécution de l’amiral Byng à Portsmouth (14 mars 1757) après la bataille navale de Minorque (20 mai 1756). Au chapitre III, l’auteur donne le récit de la bataille des Abares et des Bulgares, une bataille rangée sur le continent européen. On s’accorde à reconnaître les Prussiens dans les Bulgares et Frédéric II dans la personne de leur roi. On s’interroge en revanche sur les Abares et sur la bataille elle-même : les Autrichiens à la bataille de Lobositz (1er octobre 1756), les Français et les Impériaux à la bataille de Rossbach (5 novembre 1757), les Russes à la bataille de Zorndorf (25 août 1758).
CHAPITRE III.
COMMENT CANDIDE SE SAUVA D’ENTRE LES BULGARES, ET CE QU’IL DEVINT.
Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un village voisin ; il était en cendres : c’était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
« Candide, ou l’Optimisme » in Œuvres complètes de Voltaire, t. 21, Paris, Garnier frères, 1879, pp. 141-142.
Gravure : « Abbildung der sehr grossen und blutigen Feldschlacht, welche am 25. August 1758. bei Zorndorf, ohnweit Cüstrin… », 1758, die Online Sammlung des Wien Museums, CC0.