La guerre irrégulière selon Clausewitz

Clausewitz (1780-1831), dans De la guerre (1832), traite avant tout de la guerre classique ou régulière, mais n’ignore pas la guerre irrégulière. Au chapitre XXVI du livre VI — Volksbewaffnung, l’armement du peuple, la nation en armes ou la guerre populaire —, il envisage la participation armée des populations à la guerre. C’est une réponse possible à l’invasion du territoire, un moyen de faire échec à l’envahisseur et de rétablir l’équilibre. Clausewitz n’emploie pas le terme de guerre irrégulière et subordonne l’action des milices populaires à celle de l’armée régulière, mais décrit précisément les moyens, les conditions et les avantages de la guerre asymétrique, ceux de la petite guerre ou guérilla, de la guerre de partisans ou de la guerre populaire. Reposant sur une tactique — et une stratégie — dite du faible au fort, la guerre asymétrique place l’adversaire devant le dilemme suivant : concentrer ses forces pour mener la guerre régulière, les disperser pour répondre à la menace irrégulière. Selon Raymond Aron, Clausewitz formule en particulier le double principe « défense stratégique, offensive tactique », lequel caractérise la première des trois phases de la guerre populaire prolongée selon Mao Zedong : 1. Défensive stratégique ; 2. Équilibre stratégique ; 3. Offensive stratégique, c’est-à-dire le retour à la guerre classique. On trouvera ci-après le texte intégral du chapitre XXVI du livre VI dans deux traductions françaises du XIXe siècle, celle du major d’artillerie belge d’origine luxembourgeoise Jean-Baptiste Neuens (1812-1881) et celle du lieutenant-colonel Bourdon de Vatry (1828-1891). La première est publiée par le libraire-éditeur parisien Joseph Corréard (1792-1870) dans son Journal des sciences militaires des armées de terre et de mer (1849-1852), avant d’être reprise en trois volumes : De la guerre par le général Charles de Clausewitz (1849-1851). La seconde est publiée en quatre volumes — trois tomes suivis d’une introduction regroupant les deux premiers livres — par la Librairie militaire de L. Baudoin et Cie sous le titre Théorie de la grande guerre (1886-1889).


La traduction du major d’artillerie Neuens (1851)

CHAPITRE XXVI

ARMEMENT DU PEUPLE

Dans l’Europe cultivée, la guerre d’insurrection est un phénomène du dix-neuvième siècle. Elle a ses partisans et ses détracteurs. Ces derniers se fondent, soit sur des motifs politiques, en considérant cette ressource comme impliquant une légalisation de l’anarchie, aussi dangereuse pour l’ordre social intérieur que pour l’ennemi extérieur, soit par des motifs militaires, parce qu’ils pensent que l’efficacité du moyen ne répond pas à la dépense de forces qu’il suppose. La première objection n’a rien de commun avec nos recherches, car nous ne considérons l’insurrection que comme moyen de combat, et par conséquent dans ses rapports avec l’ennemi. Quant à la seconde, elle nous amène à remarquer qu’en général l’insurrection doit être considérée comme une conséquence de l’irruption moderne de l’élément de la guerre à travers les vieilles digues artificielles ; c’est une extension et un accroissement d’intensité dans l’effervescence que nous appelons guerre. Le système de réquisition, l’obligation générale au service militaire, qui firent enfler les armées jusqu’à des masses énormes, l’emploi des gardes nationales, toutes ces innovations ont une même tendance, lorsqu’on les voit du point de vue du système militaire circonscrit qui était autrefois en vigueur. Or, la levée en masse ou l’armement populaire est un terme de la même série. Si les premiers de ces nouveaux moyens d’action sont une conséquence naturelle et nécessaire d’un renversement de barrières, et s’ils ont si énormément accru la puissance de celui qui s’en est servi le premier, que les autres ont été entraînés, et obligés d’y recourir aussi, alors il doit en être de même de l’armement populaire. En général, la nation qui se servirait de ce moyen avec intelligence, devrait acquérir une prépondérance proportionnée sur celles qui le dédaignent. Si tout cela est vrai, il ne reste plus qu’à savoir si ce nouvel accroissement de l’élément de la guerre est salutaire ou non au point de vue de l’humanité. Or, cette question sera probablement résolue de la même manière que celle de la guerre elle-même ; nous les abandonnons toutes deux aux philosophes. Mais on pourrait penser aussi que les forces dépensées pour l’insurrection, pourraient être plus utilement employées si on les appliquait à d’autres moyens militaires ; or il ne faut pas un long examen pour découvrir que la plus grande partie de ces forces n’est pas disponible, et ne se laisse pas employer à volonté. Une portion essentielle de ces forces, consistant dans les éléments moraux, ne reçoivent même l’existence que lorsqu’elles sont employées de cette manière.

Nous ne demandons donc plus ce que coûte à une nation la résistance qu’elle offre en courant tout entière aux armes ; mais nous demanderons quelle influence aura cette résistance, quelles en sont les conditions et les moyens d’action. Il ressort de la nature des choses qu’une telle résistance n’est pas appropriée aux grands coups concentrés dans l’espace et dans le temps. Les effets de ce moyen sont inhérents à la surface comme le phénomène de l’évaporation dans la nature. Plus cette surface et le contact avec l’armée ennemie sont grands, plus l’armement du peuple produira d’effet. Semblable à une combustion par ignition lente et graduelle, elle corrode les liens dont la sûreté de l’armée dépend. Comme il faut du temps à cette armée pour obtenir des résultats, les deux éléments hostiles en contact finissent par produire une tension. Cette tension peut se dissoudre, lorsque l’insurrection est étouffée sur des points isolés, tandis qu’elle s’éteint insensiblement sur d’autres. Mais elle peut aussi aboutir à une crise lorsque les flammes de cet incendie général enveloppent l’armée ennemie de toutes parts, et la forcent à se retirer pour éviter une catastrophe complète. Pour qu’une telle crise put être amenée par l’insurrection seule, il faudrait que l’État envahi eût une surface comme aucun État européen n’en a, excepté la Russie ; ou bien il faudrait entre la surface du pays et la force de l’armée d’invasion une disproportion comme il n’en existe jamais. Si l’on ne veut donc pas courir après une ombre, il faut concevoir l’insurrection populaire alliée à la guerre que fait l’armée permanente, et les moyens, combinés dans le plan d’ensemble.

Les conditions indispensables pour que l’insurrection puisse devenir efficace, sont les suivantes :

1o Que la guerre soit conduite à l’intérieur du pays.

2o Qu’elle ne se termine pas par une catastrophe unique.

3o Que le théâtre de la guerre embrasse une portion considérable du territoire.

4o Que le caractère national soit propice à la mesure.

5o Que le pays soit très coupé et difficile à l’accès, soit par des montagnes, soit par des forêts et des marais, soit par la nature de la culture du sol.

Que la population soit grande ou petite, cela ne constitue pas une différence essentielle, car ce sont les hommes qui manquent le moins dans ce cas. Que les habitants soient riches ou pauvres, cela n’exerce pas non plus, ou ne devrait pas exercer une influence absolument décisive ; cependant il est impossible de ne pas reconnaître qu’une classe d’hommes pauvres, habitués à un travail fatigant et aux privations, ne se montre habituellement plus vigoureuse et plus apte à la guerre.

Il existe une particularité dans la culture du sol qui favorise extraordinairement l’effet de la guerre d’insurrection. C’est l’éparpillement des habitations des cultivateurs, tel qu’il existe dans plusieurs provinces de l’Allemagne. Cette circonstance rend le pays plus couvert et plus coupé et les chemins plus mauvais, quoique plus nombreux. Elle oppose aussi au logement des troupes des obstacles immenses, et reproduit en détail le caractère qui est propre à la guerre d’insurrection en général, et qui consiste en ce que le principe de la résistance existe partout sans qu’on puisse l’atteindre nulle part. Lorsque les habitants sont agglomérés dans des villages, on loge des troupes dans ceux qui sont les plus turbulents, on les brûle, ou on les livre au pillage pour les châtier. Mais des moyens semblables ne peuvent pas atteindre une organisation comme celle des campagnards westphaliens.

L’emploi des levées en masse, et des rassemblements de peuple armé, ne peut et ne doit pas être dirigé contre les forces principales de l’ennemi, ni même contre des corps isolés de quelque importance. L’insurrection ne peut pas écraser le noyau, elle ne peut que le ronger suivant la surface. Elle doit relever la tête dans les provinces voisines du théâtre de la guerre, où l’ennemi n’arrive pas en force et les soustraire entièrement à son influence. Ces nuées d’orages doivent s’amonceler et s’étendre derrière l’armée ennemie à mesure qu’elle avance. Là où l’ennemi n’a pas encore paru, on ne manque pas de courage pour s’armer, et cet exemple contagieux étend peu à peu le soulèvement à la masse des populations circonvoisines. Le feu s’étend ainsi comme l’incendie dans une bruyère, et arrive enfin à la surface du sol sur laquelle l’agresseur est basé ; il atteint la ligne de communication et dévore graduellement les organes vitaux de l’existence de l’armée ennemie. Sans se faire une idée exagérée de la toute-puissance de l’insurrection, sans la considérer comme un élément intarissable et indomptable, que la force d’une armée est aussi impuissante à arrêter que l’homme l’est pour commander au vent et à la pluie ; bref, sans fonder son jugement sur les écrits superficiels des rhéteurs, on est cependant obligé d’avouer que l’on ne peut pas pousser devant soi une bande de paysans armés, comme on le fait pour une troupe de soldats. Ceux-ci se pelotonnent toujours et vont droit devant eux comme un troupeau. Ceux-là, au contraire, se dispersent en tous sens lorsqu’ils sont chargés, et n’ont pas besoin pour cela d’un plan artificiel. Or, cette circonstance rend très dangereuse toute marche d’une petite subdivision à travers une contrée coupée par des montagnes, des bois, ou de toute autre manière ; car la marche peut se convertir à chaque instant en combat, et quand même il n’est plus question depuis longtemps d’aucune troupe ennemie, les mêmes paysans dispersés déjà par la tête d’une colonne peuvent reparaître à toute heure à la queue. Lorsqu’il s’agit de gâter des chemins et de barrer des défilés étroits, les moyens qu’emploient des avant-postes ou des détachements de coureurs sont à l’égard de ceux qu’accumule une masse de paysans soulevée, comme les mouvements mécaniques d’un automate à ceux d’un homme. L’ennemi ne peut recourir à d’autre moyen contre les effets de l’insurrection que de faire beaucoup de détachements pour convoyer ses transports, pour occuper ses stations militaires, les défilés, les ponts, etc. Lorsque les premières tentatives de l’insurrection seront faibles, ces détachements seront probablement exigus, parce qu’on craint d’éparpiller ses forces. Or, ce sont ces faibles détachements qui alimentent précisément le feu de l’insurrection. Il arrive que de côté ou d’autre la multitude les accable par le nombre ; le courage et le goût de la lutte s’en accroissent chez les insurgés, et dès lors l’intensité de ce combat ne cesse d’augmenter jusqu’à ce qu’elle arrive au point culminant qui doit décider de l’issue.

D’après la manière dont nous concevons la guerre d’insurrection, elle doit par sa forme ressembler à un gaz ou une vapeur, ne se condensant sur aucun point en corps de résistance. Autrement l’ennemi dirige sur ce noyau des forces supérieures, et le détruit en faisant un grand nombre de prisonniers. Alors le courage s’évanouit, chacun croit la question principale résolue, et tout effort ultérieur inutile, puis le peuple laisse tomber les armes de ses mains. D’un autre côté, il est nécessaire que l’insurrection se concentre sur certains points jusqu’à une densité supérieure, et y forme des nuages menaçants qui lancent parfois un coup de foudre formidable. Ces points sont situés surtout vers les flancs du théâtre de guerre de l’ennemi. Dans ces régions, l’armement populaire doit déjà prendre l’importance d’unités plus considérables et plus organisées. On y ajoute un petit noyau de troupes afin que l’ensemble prenne quelque peu l’aspect d’un corps régulier, et puisse risquer des entreprises d’un ordre plus élevé. À partir de ces points, l’intensité de la force insurrectionnelle doit décroître jusque sur les derrières de l’ennemi où elle est exposée aux coups les plus énergiques. Ces masses plus consistantes sont destinées à tomber sur les garnisons de quelque importance que l’ennemi détache en arrière. En outre, elles inspirent de l’inquiétude et des craintes, et augmentent l’impression morale de l’ensemble. Sans elles l’effet collectif manquerait de puissance, et ne serait pas assez inquiétant pour l’ennemi.

Pour organiser ainsi à volonté la forme de l’action populaire, le moyen le plus simple que puisse employer le général en chef, consiste à la soutenir et à la fomenter par de petits détachements pris dans l’armée. Sans l’encouragement de ce soutien, que leur prêtent quelques troupes de l’armée permanente, les habitants manquent le plus souvent de la confiance et de l’impulsion nécessaires pour prendre les armes. Or, plus les détachements qu’on y destine sont grands, plus leurs forces d’attraction seront considérables, ainsi que les avalanches insurrectionnelles auxquelles ils servent de noyaux. Toutefois, il existe une limite à cela. D’abord il serait désastreux d’éparpiller toute l’armée en la dissolvant pour ainsi dire dans les masses insurgées ; ensuite il paraît aussi résulter de l’expérience que lorsqu’il y a trop de troupes régulières dans une province, l’insurrection perd en énergie et en efficacité. Cela provient en partie de ce que cette circonstance attire trop de troupes ennemies dans la province, en partie de ce que les populations croient pouvoir se reposer sur les efforts de leurs propres forces régulières, et enfin de ce que la présence de quantités notables de troupes, attire trop les facultés des habitants dans une autre direction, en leur imposant des logements, des transports, des fournitures, etc.

Un autre moyen d’empêcher l’ennemi de réagir trop efficacement contre l’insurrection, constitue en même temps un principe fondamental de l’emploi de cette force. Ce principe est de diriger toujours ce puissant moyen stratégique de manière à éviter toute défense tactique. Le caractère d’un combat d’insurgés est celui de tous les combats qu’on doit livrer avec des troupes de qualité inférieure, savoir : beaucoup d’élan et d’ardeur dans l’attaque, mais peu de calme et de constance lorsque le combat se prolonge. D’ailleurs il importe peu qu’une masse insurrectionnelle soit vaincue et dispersée, car elle est préparée à ce résultat ; mais il ne faut pas qu’elle soit détruite, en laissant un grand nombre de morts, de blessés et de prisonniers ; de pareilles défaites ne tarderaient pas à étouffer l’ardeur. Le combat défensif exige une action soutenue, lente, systématique, et implique des risques considérables. Un simple essai, qu’on abandonne aussi vite qu’on le veut, ne peut mener à aucun résultat en fait de défense. Si donc les insurgés doivent entreprendre quelque part la défense d’un obstacle du terrain, il ne faut jamais que l’on en arrive à un combat défensif capital ; car ils y courraient à leur perte, quelque favorables que leur fussent les circonstances. Ils peuvent donc défendre aussi longtemps que possible des défilés de montagnes, les digues des marais, les passages d’une rivière ; mais aussitôt que la ligne est forcée, ils doivent plutôt se disperser, pour continuer leur défense au moyen d’attaques inattendues, que de se concentrer dans quelque dernier refuge, dans une vraie position défensive, où ils seraient enfermés. Quelque vaillant que soit un peuple, quelque guerrières que soient ses mœurs, quelque grands que soient sa haine de l’ennemi et l’avantage du terrain, l’insurrection ne peut pourtant pas se soutenir dans un milieu trop chargé de danger. Si par conséquent les éléments combustibles de ce moyen doivent s’accumuler quelque part en un foyer considérable, ce doit être sur des points éloignés de l’ennemi, où la pression du danger n’existe pas, et où il n’est pas possible de l’étouffer par un grand coup.

Ces considérations résultent plutôt d’une intuition sommaire de la vérité, que d’une analyse positive. Le phénomène ne s’est pas encore produit assez fréquemment, et ceux qui ont pu l’observer en personne, n’en ont pas suffisamment rendu compte, pour qu’on puisse en dire davantage. Il nous reste à faire voir que le plan de défense stratégique peut comprendre de deux manières la coopération insurrectionnelle ; savoir : comme dernière ressource après la perte d’une bataille décisive, ou comme auxiliaire naturelle avant qu’une bataille décisive ne soit livrée. Le dernier cas suppose la retraite à l’intérieur, et le mode de réaction dilatoire que nous avons décrit au chapitre XXIV de ce livre. Il nous reste donc seulement quelques mots à ajouter concernant l’appel à l’insurrection après la bataille perdue.

Aucun État ne doit croire son sort, c’est-à-dire toute son existence, attachée à l’issue d’une seule bataille, fût-elle des plus décisives. Dans le cas d’une défaite, la reproduction de nouvelles forces, ou l’affaiblissement naturel qu’éprouve l’attaque à la longue, peut amener un revirement dans les événements, ou bien il peut arriver des secours extérieurs. Il n’est jamais trop tard pour périr ; et de même que celui qui se noie saisit instinctivement jusqu’à un fétu de paille, de même il est dans l’ordre naturel du monde moral qu’une nation épuise jusqu’au dernier moyen de salut, lorsqu’elle se voit lancée au bord de l’abîme.

Quelque petit et quelque faible que soit un État comparativement à son ennemi, il ne doit pas s’épargner cet effort suprême, ou bien on devrait dire qu’il n’a plus d’âme. Cela n’exclut nullement la possibilité de se sauver d’une perte complète au moyen d’une paix onéreuse, de même que l’intention de recourir à ce dernier moyen n’exclut pas de son côté l’utilité de nouvelles mesures défensives. Ces mesures ne rendent pas la paix plus difficile ; elles la rendent au contraire plus facile et meilleure. Elles sont encore plus nécessaires lorsque nous attendons des secours de la part de ceux qui s’intéressent à notre conservation. Par conséquent, un gouvernement qui après une bataille perdue ne pense plus qu’à faire goûter le plus vite possible les douceurs de la paix à la nation, qui se laisse accabler par le sentiment d’un grand espoir anéanti, et qui ne se sent plus le courage ni l’envie de stimuler toutes les forces qui restent à sa disposition, un tel gouvernement commet par faiblesse une grande inconséquence, et se montre indigne d’une victoire, qu’à cause de cela peut-être il a été incapable de remporter.

Quelque décisive que soit donc la défaite éprouvée par un État, il faut pourtant qu’avec la retraite de l’armée dans l’intérieur du pays il tente l’effet des places fortes et de l’insurrection. Sous ce rapport, il est avantageux que les ailes du théâtre de guerre principal soient limitées par des montagnes ou en général par des terrains très difficiles, qui s’avancent dès lors comme des bastions, dont le flanquement stratégique se fait sentir à l’agresseur.

Lorsque le vainqueur est au milieu de ses travaux de siège, lorsqu’il a partout laissé de fortes garnisons pour former sa ligne de communication, ou qu’il a même détaché des corps pour se faire jour sur ses flancs et comprimer les provinces voisines ; lorsqu’il se trouve déjà affaibli par mainte perte en personnel et en matériel de combat, alors le moment est arrivé pour l’armée du défenseur de rentrer en lice et de lui porter dans sa position gênée un coup bien appliqué qui le fasse trébucher.

« De la guerre, livre VIe, chap. XXVI », Journal des sciences militaires des armées de terre et de mer, 4e série, t. XX, 27e année, Paris, Librairie militaire, maritime et polytechnique de J. Corréard, 1851, pp. 51-63.


La traduction du lieutenant-colonel de Vatry (1886)

Le XIXe siècle a produit le phénomène, jusqu’alors inconnu de l’Europe civilisée, de l’organisation armée des populations. Cette mesure a ses partisans, elle a aussi ses détracteurs. Les derniers se divisent en deux catégories. Les uns, ne considérant que le côté politique de la question, regardent l’organisation de la nation en milices comme la légalisation de l’anarchie ; pour eux, armer le peuple, c’est armer la révolution et créer une puissance qui menace tout d’abord l’ordre social intérieur. Les autres, jugeant uniquement la mesure au point de vue militaire, affirment que l’action que peut produire l’armement général de la nation ne répond pas à la dépense de forces qu’il exige. La première de ces objections sort de notre cadre ; nous n’avons à étudier le sujet qu’au point de vue défensif, c’est-à-dire dans ses rapports avec l’ennemi. Or, à ce point de vue, on peut généralement considérer l’organisation des milices nationales comme la conséquence forcée de l’extension et de l’intensité sans cesse croissantes que les guerres ont prises depuis l’époque, encore rapprochée de nous, où elles ont commencé à sortir des limites conventionnelles dans lesquelles elles s’étaient maintenues jusqu’alors. C’est cet accroissement incessamment progressif de l’élément de la guerre, qui, en raison des énormes effectifs des armées modernes, a tout d’abord conduit au système actuel des réquisitions, puis au service obligatoire général et à l’emploi de la landwehr, et qui paraît enfin mener, comme dernière conséquence, à l’armement en masse des populations ou appel du landsturm. Or, de même que toutes les nations ont été entraînées à suivre l’exemple de celle d’entre elles qui, sortant la première des anciennes limites conventionnelles, a su tirer un si puissant parti des réquisitions et des gros effectifs, il est certain que si l’armement général des populations produit un jour quelque part de bons résultats, cette organisation sera aussitôt adoptée par toutes les puissances. Il paraît, d’ailleurs, tout d’abord logique de supposer que la puissance qui, la première, saurait faire un emploi opportun de ce nouvel élément de force, en tirerait une supériorité relative réelle sur un adversaire qui aurait négligé d’y avoir recours. S’il doit en être véritablement ainsi, nous laissons aux philosophes le soin et le souci de résoudre la question de savoir si cet accroissement de puissance de l’élément de la guerre sera, dans ses suites, utile ou nuisible à l’humanité. Ils ont souvent envisagé la guerre elle-même à ce point de vue. Nous continuerons donc notre étude sans nous arrêter à ce côté de la question.

Ce serait faire une objection sans portée que de prétendre que, en les employant autrement, la défense pourrait généralement tirer un meilleur parti des forces que lui procure la participation armée de ses populations à la guerre. Ce ne sont pas là, en effet, pour la plupart, des forces indifféremment disponibles, c’est-à-dire que l’on puisse à volonté transporter d’un objet sur un autre. Il en est même une notable partie, les éléments moraux particulièrement, qui ne trouvent à produire leurs effets que dans l’application seule de ce procédé.

Nous n’avons donc pas à rechercher ce que coûte à une nation la résistance à main armée que sa population oppose à l’invasion, mais bien quelle influence cette résistance peut avoir, quelles en sont les conditions, et quelles applications il convient d’en faire.

Il va de soi, tout d’abord, qu’une résistance ainsi disséminée est absolument impropre aux opérations de longue durée et de forte concentration. Obéissant à une loi semblable à celle qui régit le phénomène de l’évaporation, l’insurrection agit en raison de la surface. Plus l’invasion occupe d’espace, plus les populations ont de points de contact avec elle, et plus grande devient l’action du soulèvement de ces populations. Cette action mine graduellement les bases sur lesquelles repose la puissance de l’ennemi. Comme une combustion sourde, elle poursuit lentement son œuvre, et, par ce fait même, crée un état de tension incessante qui épuise l’élément sur lequel elle s’acharne. Cette tension diminuera sur certains points ; sur d’autres, quelques opérations vigoureuses la feront même parfois complètement disparaître, mais, en somme, au moment où l’embrasement général étendra partout ses flammes, elle contribuera puissamment à forcer l’envahisseur à vider le sol de la patrie, sous peine d’y trouver son tombeau. Hâtons-nous cependant de dire que, pour qu’une population insurgée pût à elle seule amener une pareille crise, il faudrait admettre des dimensions territoriales telles que la Russie en possède seule en Europe, ou une disproportion si extraordinairement avantageuse pour la défense entre la surface du pays envahi et l’armée envahissante, que le cas ne s’en produira jamais dans la réalité. Si donc on ne veut pas poursuivre un fantôme dans l’étude de cette question, il convient de se représenter toujours l’emploi des populations insurgées comme uni à celui d’une armée permanente, et le plan général des opérations militaires basé sur l’action combinée de ces deux instruments.

Les conditions qui peuvent seules rendre productive la participation armée des populations à la guerre sont les suivantes :

1o La guerre doit être entraînée dans le cœur du pays.

2o La capacité de résistance de la défense doit être telle qu’une catastrophe unique ne la puisse épuiser.

3o Le théâtre de guerre doit s’étendre à une portion considérable du territoire.

4o Le sentiment national et le caractère des populations doivent appuyer la mesure.

5o Des montagnes, des forêts, des marais, ou le mode de culture du pays doivent en rendre l’accès très difficile.

Ce sont les hommes qui font le moins défaut dans ce cas, il importe donc peu que la population soit nombreuse ; qu’elle soit riche ou pauvre n’a pas non plus grande valeur, ou, du moins, n’en devrait pas avoir. On ne saurait méconnaître, cependant, qu’une population habituée à de rudes labeurs et à de grandes privations offre plus de garanties d’aptitude et de résistance aux fatigues de la guerre.

Le théâtre de guerre présente une circonstance particulièrement favorable à l’insurrection lorsque, ainsi que cela se rencontre dans de nombreuses provinces en Allemagne, les habitations des paysans, au lieu d’être agglomérées, sont très distantes les unes des autres. Le terrain en devient à la fois plus couvert et plus coupé ; les chemins, bien que plus nombreux, sont plus mauvais ; le cantonnement des troupes est soumis à des difficultés toujours renaissantes ; enfin, c’est surtout dans ces circonstances que se retrouvent, en petit, toutes les conditions générales qui favorisent l’action des populations insurgées. Lorsque, au contraire, les paysans habitent réunis dans des villages, l’attaque peut laisser des garnisons dans les localités les plus turbulentes ou même les faire piller ou incendier par mesure de répression, méthode qu’il serait, par exemple, impossible d’appliquer en Westphalie.

L’action des levées en masse et des bandes populaires armées ne doit pas être dirigée contre la force principale ou les gros détachements de l’ennemi. Ne pouvant menacer le cœur, elles doivent, au début, agir sur les côtés du théâtre de guerre, cherchant à soustraire à l’influence de l’attaque les provinces où celle-ci ne peut parvenir qu’en forces médiocres. S’amoncelant ensuite comme des nuées d’orage sur les derrières de l’ennemi, elles le doivent dès lors suivre pas à pas dans la mesure même de sa marche de pénétration. C’est, tout d’abord, en dehors de l’atteinte de l’invasion que les populations se préparent à la lutte. L’exemple est contagieux ; l’enthousiasme se propage, et, de proche en proche, s’empare de la masse des habitants. Le feu s’étend ainsi comme l’incendie dans les bruyères, gagne les provinces voisines du théâtre de guerre et, parvenu enfin à la base d’opérations de l’attaque, dévore graduellement les lignes de communications, c’est-à-dire les organes mêmes de l’existence de l’ennemi. Sans accorder à l’action insurrectionnelle la toute-puissance que lui prêtent certains auteurs bavards, il faut bien reconnaître, en effet, qu’on ne pousse pas régulièrement devant soi des bandes de paysans insurgés comme on le peut faire de détachements de vrais soldats. Obligés de céder, ceux-ci cherchent toujours à se réunir, tandis que ceux-là se dispersent dans toutes les directions. Il en résulte, pour peu que la contrée soit montagneuse ou boisée ou simplement coupée, lors même que depuis longtemps on n’a plus rien à redouter des troupes régulières de la défense, que la marche des petites subdivisions de l’attaque est sans cesse menacée de dégénérer en combat, les mêmes paysans, déjà dispersés par les têtes des colonnes, pouvant à chaque instant reparaître sur les derrières. S’agit-il, d’autre part, de défoncer les routes et d’obstruer les défilés, les moyens dont disposent les avant-postes et les corps de partisans sont incomparablement inférieurs à ceux que possède une population insurgée. L’envahisseur n’a à opposer à l’action des masses populaires armées que de nombreux détachements auxquels il confie l’escorte de ses convois, la garde de ses stations d’étape et de ravitaillement, ainsi que celle des défilés, ponts, etc., etc. Or, l’insurrection ne pouvant au début produire que des effets très limités, l’attaque, dans la crainte de se trop morceler, ne lui oppose tout d’abord que de faibles détachements. C’est précisément ce manque d’énergie contre leurs premiers efforts qui enflamme l’ardeur des populations et les encourage à courir toutes aux armes. Que quelques détachements de l’attaque succombent, l’énergie de l’insurrection s’en accroît encore, et l’intensité de l’élément va ainsi sans cesse en grandissant jusqu’au moment suprême où la solution se produit.

Ce serait une grande faute de la part de la défense de laisser l’insurrection se concentrer en un seul grand foyer. L’ennemi n’aurait, en effet, qu’à diriger des forces suffisantes sur ce centre de résistance pour l’enfoncer et y faire un grand nombre de prisonniers. Le courage des populations ne résisterait pas à un pareil désastre, elles croiraient le coup décisif porté, tout effort consécutif impossible, et déposeraient aussitôt les armes. Mais, sans se concentrer aussi formellement, les milices et les citoyens insurgés peuvent très opportunément se réunir en masses plus fortes et mieux ordonnées sur certains points des flancs de l’ennemi. On leur adjoint alors de petits détachements de l’armée, de façon à leur donner déjà quelque peu l’aspect de troupes régulières, et à les rendre propres à des opérations d’un ordre plus élevé, telles par exemple que de surprendre et de harceler les garnisons d’une certaine importance que l’ennemi laisse sur ses derrières. Ainsi dirigées et soutenues, les populations armées et les milices, dont l’action isolée n’inquiéterait que médiocrement l’attaque, deviennent pour elle une cause incessante de soucis et de crainte.

C’est donc en les appuyant par de petits détachements tirés de ses troupes, qu’un général en chef demeure maître de disposer, à son gré et selon ses vues, du soulèvement des populations. Sans cet encouragement, sans cet appui de l’armée régulière, les citoyens manqueraient de la confiance et de l’élan qui les font courir aux armes. Plus les détachements que le général en chef destinera à cet objet seront forts, et plus ils enthousiasmeront et entraîneront les masses. Cependant il ne faudrait pas, en cela, dépasser certaines limites. Il serait, tout d’abord, désastreux de disséminer l’armée entière dans un but qui n’est que secondaire en somme, et de ne l’employer elle-même pour ainsi dire que comme un Landsturm, en ne formant qu’une ligne de défense très étendue et par conséquent faible sur tous ses points, ce qui amènerait infailliblement à la fois la défaite de l’armée et celle des milices. L’expérience semble indiquer, d’ailleurs, que, dans les provinces où les troupes régulières sont trop nombreuses, l’action des populations armées perd proportionnellement de son énergie et de son intensité. Ce phénomène doit être attribué à trois causes : 1o la concentration des troupes de la défense dans la province y attire des masses ennemies trop considérables ; 2o les populations estiment que la présence de l’armée nationale suffit pour les protéger ; 3o enfin, l’entretien, l’approvisionnement et le logement de masses de troupes si considérables réclament déjà une grande partie de l’activité des habitants.

On dispose encore d’un autre moyen de soustraire les milices et les populations armées à l’action trop directe et trop violente de l’ennemi ; c’est de ne les employer que rarement ou jamais à la défense tactique. Instrument de résistance stratégique d’une grande énergie, elles se comportent naturellement dans le combat comme les troupes de qualité inférieure ; elles y apportent beaucoup de puissance et de feu dans l’élan, mais leur sang-froid et leur ténacité s’épuisent vite. Il est certain que la défaite et la dispersion d’un corps de milices ne peut avoir que peu d’influence sur les masses insurgées ; elles savent d’avance qu’il en sera souvent ainsi. Il importe, néanmoins, de ne pas les exposer à de nombreuses pertes en tués, blessés et prisonniers, ce qui éteindrait bientôt toute leur ardeur. Le combat défensif demande une action mesurée, persistante, réfléchie, beaucoup de décision et d’audace, et y procéder par des élans et des à-coups n’y mènera jamais au succès. Les milices ne doivent donc jamais entreprendre de défendre une coupure de terrain dans l’intention d’y prolonger la résistance jusqu’à ses dernières limites. Les employer de la sorte, même dans les circonstances les plus favorables, serait les exposer à une perte certaine. Elles doivent se borner à défendre aussi longtemps que possible les débouchés des montagnes, les chaussées des marais, les gués et les ponts ; mais, dès qu’elles se voient forcées, au lieu de se retirer en masse sur une position défensive, elles doivent se disperser pour commencer bientôt à surprendre et à harceler les troupes envahissantes. Quelque courageux que soit un peuple, quels que soient ses instincts guerriers et sa haine de l’étranger, lors même que le sol du pays se prête particulièrement à la défense, on ne peut méconnaître que l’action insurrectionnelle ne se saurait maintenir dans un milieu trop foncièrement dangereux. Si les grands instincts nationaux doivent quelque part se condenser et former un instrument de résistance effective, ce ne peut donc être que sur des points tels qu’ils y trouvent l’espace nécessaire à leur développement, et n’y soient pas exposés aux coups trop puissants de l’attaque.

Il n’est, d’ailleurs, pas encore possible de traiter le sujet avec une autorité suffisante. C’est un phénomène qui, jusqu’ici, ne s’est que rarement produit, sur lequel il n’existe que peu de témoignages, et dont nous ne pouvons parler que par intuition.

Les milices et les populations armées peuvent coopérer de deux manières différentes au plan stratégique de défense : comme forces auxiliaires avant qu’aucune grande action se soit produite ; comme ressources suprêmes après une bataille décisive perdue.

Nous n’avons ici à tenir compte que du second de ces cas, car le premier laisse supposer un mode de résistance indirecte, tel, par exemple, que celui de la retraite volontaire de la défense dans l’intérieur du pays, sujets déjà traités précédemment aux chapitres VIII et XXIV de ce livre.

Le sort d’un État, son existence entière ne sauraient jamais dépendre de la perte d’une seule bataille, quelque décisive que soit cette bataille. L’appel de nouvelles classes, la levée en masse des citoyens, l’apparition tardive de secours extérieurs, l’affaiblissement progressif auquel l’attaque est soumise peuvent encore amener un revirement des forces. Il est toujours trop tôt pour périr, et, de même que celui qui se noie saisit, d’instinct, le plus petit objet à sa portée, il est d’ordre moral naturel qu’un peuple acculé au bord de l’abîme mette en œuvre les moyens les plus extrêmes pour n’y pas tomber.

Quelle que soit la faiblesse d’un État par rapport à son adversaire, cet État ne saurait, sous peine de déchéance morale absolue, se soustraire à des efforts suprêmes. Ajoutons que ces efforts n’excluent nullement la possibilité, en dernière instance, de se sauver d’une perte certaine par une paix onéreuse, et que les nouvelles dispositions prises par la défense, loin de s’opposer à la paix, ne peuvent qu’en faciliter les conditions et en amoindrir la rigueur.

Un gouvernement qui, écrasé, anéanti par la chute de ses espérances à la suite d’une bataille décisive perdue, ne pense qu’à rendre au plus vite les douceurs de la paix à son peuple et ne se sent ni le désir ni l’énergie de tenter un suprême effort en y consacrant les dernières forces de la nation, commet, par faiblesse, une grande inconséquence, et prouve ainsi qu’il n’était pas digne de la victoire ; et celle-ci ne lui fait peut-être précisément défaut que par cette raison.

Ainsi, et quelle que soit la grandeur de sa défaite, avant que de s’avouer vaincu le gouvernement d’une nation énergique doit avoir recours à la retraite de son armée dans l’intérieur du pays, en s’appuyant sur l’action des places fortes et sur celle des populations armées. Il est alors avantageux que les ailes du théâtre de guerre principal soient limitées par des montagnes ou par des contrées très difficiles qui favorisent l’action stratégique de la défense sur les flancs de l’attaque.

En poursuivant sa marche, l’envahisseur est astreint à bloquer les places fortes de la défense ou à en faire le siège. Il doit forcément laisser de nombreuses garnisons sur ses lignes de communications qui s’allongent sans cesse. Il détache des corps entiers sur ses flancs pour conserver ses coudées franches et garantir de l’insurrection les provinces voisines de celles qu’il traverse. Il s’affaiblit ainsi chaque jour par la diminution croissante de ses effectifs et de son matériel de guerre, et le moment arrive enfin où, rentrant en lice et reprenant la campagne, l’armée de la défense peut et doit, par un coup bien appliqué, faire trébucher l’attaque dans sa situation précaire et gênée.

Général de Clausewitz, Théorie de la grande guerre, tome II, Paris, Librairie militaire de L. Baudoin et Cie, 1886, pp. 281-291.

Gallica-BNF


Gravure : « Disastrous defeat of general Braddock » [bataille de la Monongahela, 9 juillet 1755] in Henry Davenport Northrop, Our Greater Country; Being a Standard History of the United States From the Discovery of the American Continent to the Present Time, Philadelphie, National Publishing Company, 1901, p. 294.

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