La guerre de Sept Ans dans le Grand Dictionnaire universel (1875)

Sept ans (GUERRE DE). On désigne sous le nom de guerre de Sept ans une lutte européenne qui dura de 1756 à 1763. Elle eut pour causes l’antagonisme de l’Autriche et de la Prusse et le désir de l’Angleterre d’anéantir à son profit l’empire colonial de la France.

Cette guerre peut se diviser en deux parties bien distinctes : la première comprend la lutte soutenue sur le continent par Frédéric II avec l’appui de l’Angleterre contre la France, la Russie, l’Autriche, la Pologne et la Suède ; la seconde comprend la lutte maritime engagée entre la France et l’Angleterre d’abord, puis entre l’Angleterre et la France appuyée par les Espagnols.

Au moment où la lutte va s’ouvrir entre la France et l’Angleterre, la France, dont la flotte a été ruinée en 1748, lorsqu’elle tentait vainement de défendre ses possessions des Indes, ne possédait guère qu’une soixantaine de vaisseaux de ligne, en mauvais état, à opposer aux deux cents vaisseaux que pouvait équiper la marine anglaise ; la marine française était donc d’une réelle infériorité, non seulement sous le rapport du nombre, mais aussi et surtout sous le rapport de l’équipement des navires, qui étaient, sauf une quinzaine récemment construits par le ministre de la marine Machault, dans un mauvais état et avaient besoin d’être réparés. Toutefois, au début de la lutte, l’activité déployée sur les côtes de France fut telle que l’Angleterre craignit un débarquement et s’empressa d’appeler à son aide des mercenaires hanovriens et hessois.

Tandis que la France menaçait les côtes anglaises, afin de détourner son attention du point où elle voulait porter la lutte, de petites escadres partaient de Brest pour les Antilles. Douze gros vaisseaux, escortant cent cinquante transports chargés d’une douzaine de mille hommes, partaient de Toulon sous les ordres de La Galissonnière et abordaient à Minorque le 17 avril 1756. L’armée était commandée par le vieux maréchal de Richelieu.

Les Français descendirent sur la côte occidentale de Minorque, s’emparèrent d’abord de Ciudadela, puis se dirigèrent sur Mahon, capitale de l’île. Les Anglais évacuèrent la ville et se retirèrent dans le fort Saint-Philippe, vaste citadelle qui domine la mer. L’armée française battait en brèche la citadelle depuis huit jours, lorsqu’une escadre anglaise parut le 19 mai dans les eaux de Minorque. Elle comptait 13 vaisseaux et était commandée par l’amiral Byng. Le 20, la lutte commença. L’escadre française, composée de 12 vaisseaux seulement, fut assez maltraitée au début ; mais l’ennemi, qui voulait atteindre jusqu’aux grèves du fort Philippe, manœuvra dans ce sens et ne s’acharna point sur l’avant-garde qu’il eût pu facilement écraser. L’amiral français serra ses lignes afin de barrer le passage aux vaisseaux anglais. La canonnade était fatale aux navires anglais, dont plusieurs faisaient eau de toutes parts. Ils durent s’éloigner, et l’amiral français, qui avait ordre de concentrer tous ses efforts sur le siège, laissa les Anglais se retirer vers Gibraltar. Ce succès électrisa les troupes de terre, et le 27 juin au soir, bien que la citadelle ne présentât point encore de brèche sérieusement praticable, trois des forts qui composaient l’ensemble de la défense furent escaladés ; les Anglais, surpris de tant d’audace, capitulèrent. Un succès eut un grand retentissement en France et en Angleterre, et la fureur fut telle dans ce pays contre l’amiral Byng qu’il fut mis en accusation. Taudis que la France était victorieuse dans la Méditerranée, le sort des armes lui était également favorable eu Amérique. Les Anglais, au nombre de 20 000, menaçaient le Canada et devaient attaquer à la fois par le lac du Saint-Sacrement et par le fort Duquesne. Les Français réussirent à retarder les diverses expéditions en s’emparant d’un fort situé près de New -York et où les Anglais avaient amassé de grands approvisionnements. De leur côté, les Anglais s’emparèrent d’un vaisseau de 56 canons qui portait du renfort à la garnison de Louisbourg. Le général Montcalm, comprenant qu’il fallait brusquer les choses et ne pas attendre que l’armée anglaise se concentrât et pût recevoir tous les renforts qui lui étaient expédiés du continent européen, s’embarqua sur le lac Ontario et descendit devant le poste anglais d’Oswego. Le 14 août, les trois forts qui défendaient le poste furent enlevés et l’ennemi laissa entre nos mains 120 pièces de canon, 7 bricks de guerre, 200 transports et une quantité d’approvisionnements de toute sorte.

La guerre paraissait donc devoir tourner à notre avantage, d’autant plus que la Corse, soulevée contre Gênes à l’appel de Pascal Paoli, était, à la suite d’une convention conclue avec les Génois, occupée par de forts détachements français.

Tout s’annonçait ainsi sous d’heureux auspices ; mais la guerre continentale qu’on allait entreprendre à l’instigation de Mme de Pompadour et de Marie -Thérèse, désireuses toutes deux de se venger du roi de Prusse, allait tout compromettre et faire perdre le bénéfice de cette brillante entrée en campagne. Louis XV ou plutôt sa maîtresse gouvernait alors la France ; ce monarque, aussi bigot que débauché, rêvait une guerre contre l’Allemagne protestante et voyait dans cette espèce de croisade une chance de se faire pardonner ses scandaleuses débauches. D’autre part, sa maîtresse, que Frédéric avait criblée d’épigrammes, ne voulait point entendre parler d’une alliance avec le roi de Prusse. Gagnée par quelques lettres bienveillantes que lui avait adressées Marie-Thérèse, elle résolut de mettre tout en œuvre pour décider Louis XV à rejeter l’alliance prussienne. D’autre part, Frédéric, qui avait longtemps flotté entre l’alliance française et anglaise, se décida, et, le 16 janvier 1756, l’agent de Prusse à Londres signa avec le ministre de George II, comme électeur de Hanovre, un traite défensif contre toute puissance étrangère qui ferait entrer des troupes en Allemagne. Louis XV comptait sur la neutralité de la Prusse et fut fort irrité de l’attitude de Frédéric ; aussi se hâta-t-il de conclure avec Marie-Thérèse un traité tout à l’avantage de l’Autriche.

Ce traité, signé le 1er mai 1756 à Versailles, était l’œuvre de Mme de Pompadour, qui, par des manœuvres trop longues pour être racontées ici, avait su faire écarter les conseils de d’Argenson et de Machault et faire triompher son avis.

« Il consistait, dit M. Henri Martin, en deux conventions séparées : 1o l’impératrice-reine s’engageait à la neutralité dans les différends actuels entre la France et l’Angleterre ; 2o l’impératrice-reine et le roi de France se garantissaient leurs possessions d’Europe et se promettaient un secours mutuel de 24 000 combattants contre tout agresseur. Le cas de la présente guerre avec l’Angleterre était excepté pour l’Autriche. La France ne réclamait aucune exception, pas même en cas de guerre de l’Autriche avec la Turquie.

Ce traité, comme on le voit, était exceptionnellement avantageux pour l’Autriche, puisque celle-ci, en cas de guerre avec la Prusse, devait recevoir de la France 24 000 hommes, tandis que l’Autriche ne s’engageait point à secourir la France contre l’Angleterre. À ce traité, qui devait être connu du public, était annexé un traité secret, dans lequel il était stipulé cependant que l’engagement de secours devenait réciproque si une autre puissance que l’Angleterre venait à attaquer soit les possessions de la France, soit celles de l’Autriche.

Ces dernières stipulations devaient être secrètes, mais Frédéric corrompit un commis de la chancellerie saxonne et en eut connaissance. Aussitôt, il comprit que Marie-Thérèse songeait à précipiter sur lui la France et la Russie et vit qu’il ne lui restait plus qu’une chance de salut, agir avant la formation de cette coalition redoutable. Il fit demander à l’impératrice Marie-Thérèse si elle s’engageait à ne le point attaquer durant les années 1756 et 1757, et sur la réponse de l’impératrice qu’elle ne pouvait prendre cet engagement, ni pour elle, ni pour ses alliés, il entra en Saxe à la tête de 60 000 Prussiens, tandis que le feld-maréchal Schwerin envahissait la Bohême à la tête de 30 000 hommes.

L’électeur Auguste III se retira rapidement dans le camp retranché de Pirna à la tête d’une vingtaine de mille hommes. Frédéric ne tarda point à l’y bloquer avec 40 000 hommes, puis se mit en marche à la rencontre du feld-maréchal Daun, qui s’avançait à la tête d’un corps important de troupes autrichiennes pour dégager les Saxons. Les troupes bloquées à Pirna tentèrent de se porter au-devant des Autrichiens ; mais elles s’égarèrent et tombèrent aux mains de Frédéric, qui laissa le roi Auguste se retirer en Pologne, incorpora les prisonniers, au nombre de 15 000, dans son armée, et prit ses quartiers d’hiver sur les confins de la Saxe et de la Bohême.

Tandis que Frédéric commençait la campagne d’une façon si brillante, William Pitt, en Angleterre, arrivait au pouvoir avec l’intention formelle de faire de vigoureuses réformes à l’intérieur et de mener avec fermeté la guerre contre la France. Dans ce dernier pays, Louis XV, sa maîtresse, sa cour et son conseil s’occupaient de questions relatives au culte catholique, de billets de confession ou de rivalités de moines, et l’orage, pendant qu’on se passionnait pour de semblables niaiseries, s’amoncelait autour de nous.

Durant l’hiver de 1756 à 1757, plusieurs traités avaient été conclus entre les puissances européennes. La Russie, qui déjà s’était liée avec l’Autriche et la Saxe avant le début de la campagne, accéda au traité conclu entre l’Autriche et la France. Le 17 janvier 1757, la diète germanique décida de faire marcher les contingents des cercles contre la Prusse. Un traité fut conclu entre la France et la Suède, aux termes duquel la France promettait d’aider la Suède à recouvrer tout ce qu’elle avait perdu en Poméranie depuis 1679. La Suède s’engagea bientôt à mettre 20 000 hommes en campagne. Après la conclusion, à la date du 1er mai 1757, d’un nouveau traité entre la France et l’Autriche, traité tout aussi onéreux que le premier pour notre pays et dans lequel les contractants se partageaient les États de Frédéric, le roi de Prusse n’avait plus pour alliés que l’Angleterre, la maison de Brunswick, la Hesse-Cassel et quelques petits princes saxons.

La campagne commença au mois d’avril. 80 000 Français, sous les ordres du maréchal d’Estrées, envahirent l’Allemagne du Nord ; tandis que les Autrichiens se massaient en Bohême, les Suédois menaçaient la Poméranie prussienne et les Russes se dirigeaient sur la l’russe par la Lithuanie. L’armée hanovrienne, forte de 50 000 hommes et commandée par le duc de Cumberland, devait s’opposer à l’envahissement des Français. Malgré les avis de Frédéric, elle recula jusque derrière le Weser. Le roi de Prusse voulait qu’elle défendît le Rhin. Le maréchal d’Estrées, général peu habile, ne sut pas profiler de sa supériorité numérique et manœuvra durant quatre mois (avril-juillet) sans engager sérieusement l’action. La guerre de Bohême fut plus activement menée ; Frédéric y déploya une activité vraiment surprenante et battit complètement l’armée autrichienne, qu’il coupa en deux. 40 000 Autrichiens se réfugièrent à Prague et 10 000, séparés du reste de l’armée, rejoignirent le maréchal Daun (5 mai). Frédéric eut l’imprudence de quitter Prague pour aller attaquer Daun qui s’était retranché à une quinzaine de lieues de cette ville ; il fut battu et n’échappa à un désastre complet que grâce à la lenteur des Autrichiens.

Si Frédéric était malheureux en Bohême, ses alliés n’étaient guère plus favorisés de la fortune dans la basse Allemagne. Le duc de Cumberland était contraint d’abandonner la ligne du Weser et, sans une faute grave commise par le maréchal d’Estrées, il pouvait être mis en pièces. D’Estrées fut remplacé à la suite de cet échec par le duc de Richelieu, le vainqueur de Mahon. Ce général avait un plan très-hardi et se faisait fort de réduire le roi de Prusse en deux campagnes. La lutte fut vivement conduite et, lorsque Frédéric, après avoir laissé le gros de ses troupes sous les ordres du prince du Brunswick-Bevern, pour tenir tête aux Autrichiens, se portait en Saxe au-devant des Franco-impériaux, il apprit que le duc de Cumberland avait capitulé avec toute son armée. Ce coup était terrible pour le roi de Prusse, et sans l’indécision ou même la défection des Russes, qui avaient, dès le mois de septembre, pris leurs quartiers d’hiver en Pologne, il était perdu. L’inaction des Russes le sauva. D’autre part, la convention qui avait suivi la capitulation du duc de Cumberland, et qui portait que les troupes hanovriennes cesseraient de prendre part à la lutte, ne fut qu’à moitié exécutée, Richelieu ayant omis de faire désarmer ses adversaires vaincus. Frédéric, profilant de toutes ces fautes, s’avança en Saxe au moment où les Français et les impériaux étaient dispersés en Thuringe, refoula Soubise jusqu’à Eisenach, fit tenir Richelieu en échec par une poignée de soldats que commandait le duc de Brunswick et, après plusieurs contre-marches, rejoignit les Franco-Autrichiens près de Rosbach. Là, avec 25 000 hommes contre plus de 50 000, il parvint à infliger â ses ennemis une défaite complète. L’armée austro-française se débanda sous l’attaque imprévue de la cavalerie prussienne et se répandit dans la Thuringe que, faute de mieux, elle pilla. Frédéric ne put point fort heureusement tirer grand parti de cette victoire et se porta rapidement vers la Silésie menacée par les Autrichiens. Il arriva à marches forcées sur Breslau et, le 3 décembre, il surprenait Daun et le mettait en déroute complète, sans que ce dernier eût le temps de se mettre en ligne. La victoire de Frédéric à Leuthen coûtait aux Autrichiens plus de 40 000 hommes tués, pris ou en fuite et permettait au vainqueur de prendre paisiblement ses quartiers d’hiver.

Tandis que sur le continent l’unique allié de l’Angleterre était vainqueur sur toute la ligne, Pitt, qui, tombé une première fois du pouvoir, l’avait ressaisi, se préparait à porter la main sur le Canada. Le gouvernement français, qui prodiguait l’or en Europe, reculait devant une dépense de quelques millions pour soutenir Vaudreuil et Montcalm au Canada. Les Anglais prirent comme centre d’attaque Louisbourg, dont la conquête devait leur livrer l’embouchure du Saint-Laurent. Ce que voyant, les Français poussèrent une pointe vers New-York et s’emparèrent du fort William-Henry. Ce coup d’audace assura le succès de la campagne de 1757, et si la favorite qui gouvernait alors la France sous le nom de Louis XV eût eu un éclair d’intelligence, le Canada pouvait être sauvé ; mais, oubliant ceux qui combattaient de l’autre côté de l’Océan, on ne pensa qu’aux armées qui luttaient en Europe, et tout l’or de la France, toutes ses forces furent utilisées contre Frédéric. Le roi de Prusse, à la fin de 1757, fit des propositions de paix ; on les repoussa, et l’année 1758 s’ouvrit par de nouveaux désastres. Ferdinand de Brunswick, général fort habile, n’avait contre lui qu’un petit abbé de cour, le comte de Clermont, successeur de Richelieu. Le comte de Clermont se fit battre partout et dut bientôt reculer avec une armée en désordre et réduite de moitié. Il choisit une assez bonne position à Creveld ; mais Brunswick, par une manœuvre hardie et très imprudente s’il eût eu devant lui un officier ordinairement habile, tourna l’armée du comte de Clermont et, en dépit du courage déployé par Rochambeau, Saint-Germain et leurs troupes, délogea les Français qui reculèrent en désordre jusqu’à Cologne. Fort heureusement pour les Français, ce qui se passait au centre de l’Allemagne empêcha Brunswick de poursuivre son succès. Il dut même repasser le Rhin et, grâce à l’ineptie des généraux nommés par la favorite, ne fut presque point inquiété durant cette manœuvre que la plus vulgaire entente de la guerre chez ses ennemis eût pu rendre désastreuse. Contades repassa le Rhin à la suite de l’ennemi avec l’intention de rejoindre Soubise ; il ne put que lui envoyer du renfort. Rejoint à Cassel par Chevert, qui commandait les troupes expédiées par Contades, Soubise attaqua Oberg le 7 octobre à Luttenberg.et, grâce à une habile manœuvre de Chevert, il contraignit l’ennemi à se replier sur l’armée de Ferdinand.

Pendant que la France luttait ainsi contre Brunswick et ses lieutenants, une armée autrichienne, reformée par les soins du maréchal Daun, contraignait Frédéric à lever le siège d’Olmütz. Ce dernier se retira en Silésie et se porta au-devant des Russes qui occupaient le royaume de Prusse ; il les attaqua à Zorndorf, et, grâce à sa cavalerie commandée par le général Sedlitz, il les battit et les chassa du Brandebourg. Moins heureux contre le maréchal Daun, qui le battit au camp de Hohenkirchen, il parvint néanmoins à rentrer en Silésie et finit par rejeter les Autrichiens de Saxe en Bohême.

Au printemps de 1758, la guerre recommença au Canada. Quelques secours, à grand-peine obtenus pour cette contrée lointaine, ne purent arriver à destination, tandis que l’Angleterre, concentrant tous ses efforts sur ce point, expédiait contre Louisbourg 40 vaisseaux et 15 000 hommes. La ville était défendue par 5 000 hommes seulement ; elle dut capituler le 26 juillet 1758. D’autre part, Montcalm, qui avait à peine 3 500 hommes, dut faire face à plus de 15 000 adversaires. Il s’était retranché sur les hauteurs de Carillon et là soutint une série d’assauts toujours victorieusement repoussés. Malheureusement il dut, pour éviter une défaite désastreuse, conserver cette position, et tandis qu’il résistait victorieusement à Carillon, les forts de Frontenac et Duquesne tombaient au pouvoir de l’ennemi. Dans l’Inde, la France était plus malheureuse encore, et Chandernagor tombait au pouvoir des Anglais. La seule compensation à ces désastres fut un complut échec subi par les Anglais qui avaient, au commencement de septembre, débarqué à Saint-Malo. Cette victoire ne pouvait compenser les pertes énormes subies par la France et l’anéantissement de notre commerce.

Mais abandonnons un peu le théâtre de la guerre pour voir ce qui se passait à Versailles dans les conseils de Louis XV ou, pour être plus exact, dans le boudoir de la Pompadour. Bernis, qui avait été porté au ministère par la favorite, était depuis nos derniers échecs dans une situation très critique. Il conseillait de traiter et avait hâte, coûte que coûte, de clore la série de désastres dont la France était accablée. Mme de Pompadour ne voulait point céder ; elle abandonna Bernis, qui reçut le chapeau de cardinal et fut remplacé par Stainville, ambassadeur à Vienne et partisan, comme la favorite, de la résistance. Créé duc et pair, sous le titre de duc de Choiseul, Stainville entra en fonction et, désespérant de pouvoir soutenir en l’état des finances une lutte sur le continent européen et par-delà les mers, il songea à porter la guerre en Angleterre.

Ce plan hardi pouvait amener une diversion heureuse, mais il fallait des hommes audacieux et capables pour l’exécuter. Choiseul ne put les obtenir, et la favorite lui imposa Soubise, le vaincu de Rosbach, comme commandant des 50 000 hommes qui devaient être jetés en Angleterre. Le comte de Conflans, homme plus incapable encore, devait commander les manœuvres navales. Choiseul échoua d’ailleurs dans son projet d’alliance avec la Hollande. Il ne put décider la Suède et la Russie à lancer en Angleterre les 15 000 hommes qu’il demandait à chacune de ces puissances. Tandis qu’il manœuvrait pour obtenir ces résultats qui eussent fort probablement été désastreux pour l’Angleterre, cette dernière puissance n’attendait pas pour entrer en lice que ses ennemis fussent prêts ; dès les premiers jours de juillet, elle bombardait Le Havre et attaquait Toulon, sans toutefois causer de grands dégâts à ces deux ports. L’escadre française de la Méditerranée, au lieu de profiter du désarroi où la flotte anglaise avait été mise par les forts toulonnais, se décida trop tard à franchir Gibraltar et, mal commandée par M. de La Clue, elle perdit au sortir du détroit 5 de ses vaisseaux sur 12. Ces 5 navires se retirèrent sous Cadix ; les 7 autres, poursuivis par la flotte anglaise, furent rejoints par elle et détruits sur la côte des Algarves en vue des forts portugais. De fausses manœuvres et les rivalités du duc d’Aiguillon et du comte de Conflans ajoutèrent à ce premier désastre et empêchèrent la réussite du projet de débarquement, la flotte française étant bloquée à Rochefort et dans la Vilaine. Aux Antilles, la France, déjà si maltraitée sur le continent, était plus malheureuse encore ; elle perdait successivement la Guadeloupe, la Désirade, les Saintes, la Petite-Terre et Marie-Galante. Au Canada, Montcalm faisait de son mieux et sollicitait en vain des renforts. Enfermé dans Québec, il y maintenait haut et ferme le drapeau français. Sur les autres points du Canada, la France était accablée de revers, et les 8 600 Français qui défendaient l’intérieur étaient contraints de faire sauter les forts de Carillon et de Saint-Frédéric. Québec lui-même, attaqué à l’improviste par 10 000 Anglais et vaillamment défendu par Montcalm, qui y fut blessé mortellement, tomba au pouvoir de l’ennemi (18 septembre 1759). En avril 1760, un retour offensif fut fait vers cette ville ; les Anglais, sortis sous le commandement de Murray pour se porter au-devant des 7 000 hommes que commandait M. de Lévis, furent battus et perdirent toute leur artillerie ; mais les Français, épuisés par ce vigoureux effort, ne purent pousser plus loin. Ils entreprirent le siège de la place, et ils attendirent en vain les vaisseaux qui devaient leur apporter l’artillerie de siège dont ils avaient besoin et furent bloqués par une escadre anglaise. Ils durent lever le siège. La lutte se prolongea quelque temps encore ; mais l’héroïsme des Canadiens ne put que retarder de quelques jours la défaite, et le 8 septembre 1760 ils capitulèrent. Le Canada était perdu.

Sur le continent, Frédéric luttait avec des alternatives de succès et de revers contre la coalition soldée par l’argent français ; Ferdinand de Brunswick contraignait Contades à abandonner la Westphalie et la Hesse. Les belligérants étaient, au moins en ce qui concernait la France et la Prusse, dans une situation pécuniaire déplorable. Frédéric ne soutenait la lutte qu’à force d’énergie et d’habileté ; la France, gouvernée par un monarque absolument incapable, râlait aux mains d’une favorite aussi entêtée qu’incapable. On avait dans ce malheureux pays songé à faire quelques réformes, puis on y avait renoncé ; cela gênait les plaisirs du roi qui, pour ses maîtresses et le jeu, dépensait plus qu’il n’eût fallu pour équiper plusieurs navires 1 On créa de nouvelles taxes, et M. de Silhouette fit argent de tout. Pendant qu’on essayait de faire face aux exigences financières, Choiseul essayait de traiter avec la Prusse ; mais Pitt ayant déjoué cette combinaison, il fut résolu qu’on ferait un dernier effort pour écraser la Prusse et le Hanovre.

Au commencement du printemps de 1760, la lutte recommença : Frédéric était à la tête de 100 000 hommes et Ferdinand de Brunswick avait sous ses ordres 70 000 hommes environ. Avec ces forces, le Hanovre et la Prusse devaient résister à 200 000 Autrichiens, Russes et impériaux, secondés par 120 000 Français. Le début de la campagne fut désastreux pour Frédéric, qui dut lever le siège de Dresde et vit ses lieutenants plusieurs fois battus. Les Russes prirent une seconde fois Berlin. Par une marche hardie, Frédéric, que les Austro-Russes voulaient tenir écarté du Brandebourg, dirigea toutes ses forces sur l’armée de Daun établie sur l’Elbe, près de Torgau. Il engagea résolument la lutte, battit les Autrichiens et les chassa de la rive gauche de l’Elbe. Les Russes, à la nouvelle de la défaite de leurs alliés, se retirèrent en Pologne. Sur le Rhin, l’armée française, commandée par le duc de Broglie qui envahissait la Hesse et la Thuringe, se voyait obligée de reculer, puis reprenait l’offensive non sans faire de cruelles pertes.

Dans l’Inde, la situation n’était plus tenable pour les Français. Pondichéry tomba le 14 janvier 1761, après une résistance héroïque. Dans le courant de la même année, Mahé, sur la côte du Malabar, Gingi et Thiagar, dans le Carnatic, tombèrent au pouvoir de l’ennemi. La politique inepte qui avait employé nos finances à soutenir l’Autriche, la Russie et la Suède et avait abandonné nos colonies pour servir l’ambition de Marie-Thérèse, après le Canada, nous coûtait toutes nos possessions des Indes. Lally, gouverneur de nos colonies sur ce point du globe, fut sacrifié à l’indignation publique soulevée par l’ineptie du gouvernement central. Après avoir été dix-huit mois enfermé à la Bastille, il fut condamné à mort et exécuté. Inutile d’ajouter que Lally n’était point le vrai coupable et que, pour atteindre l’auteur de tant de désastres, il fallait frapper Louis XV et sa maîtresse.

Quelque temps avant la chute de Pondichéry, George III avait succédé en Angleterre a son grand-père (octobre 1760). Choiseul profita de cette circonstance pour renouer les négociations que Pitt avait fait avorter quelque temps auparavant. Lord Bute, confident du jeune monarque, rêvait le renversement de Pitt ; aussi, en face du parti de la guerre à outrance contre la France, se format-il dans les hautes régions du gouvernement anglais un parti plus disposé à traiter. Choiseul acceptait l’idée d’un congrès général dans lequel la France et l’Angleterre se fussent occupées de leurs propres affaires et eussent, en un mot, fait un traité à part. Il demandait de plus la conclusion d’un armistice. L’Autriche n’accepta pas cette combinaison. L’Angleterre consentit aux négociations, mais traîna les choses en longueur, et tandis que Choiseul demandait à traiter en prenant pour point de départ la situation qu’occupaient les belligérants aux Indes le 1er septembre 1761, en Amérique et en Afrique au 1er juillet et en Europe au 1er mai, Pitt, qui avait expédié un ministre anglais à Versailles, débarquait 12 000 hommes à Belle-Isle qui, malgré une résistance héroïque, capitulait le 7 juin. Ce grave échec contraignit Choiseul à accepter comme point de départ du traité la situation respective des belligérants aux dates fixées par l’Angleterre, 1er juillet, 1er septembre et 1er novembre. Il offrait de plus la cession et la garantie du Canada moyennant la garantie du droit de pêche à Terre-Neuve et dans le golfe de Saint-Laurent. Enfin, il demandait la restitution de l’île du Cap-Breton que la France s’engageait à ne pas fortifier. Pitt rejeta cette dernière demande, refusa de restituer les 300 navires marchands pris par les Anglais avant la guerre et ne voulut point accepter comme compensation l’évacuation de la Hesse et du Hanovre par les Français. Il demanda de plus la démolition de Dunkerque. Choiseul ne voulut point rompre, en dépit de ces exigences, et offrit à l’Angleterre le partage des îles neutres des Antilles.

Sur ces entrefaites, une très importante négociation avait été menée en Espagne. Charles III, qui avait jusqu’alors conservé la neutralité, redoutant de voir l’Angleterre tourner contre l’Espagne sa puissance aussitôt qu’elle aurait écrasé la France, se montra disposé à traiter, et le 15 août 1761 une convention connue sous le nom de Pacte de famille liait les deux branches des Bourbons, celle de France et celle d’Espagne. Nous n’avons pas à entrer dans l’étude approfondie des clauses que contenait le Pacte de famille, cette question étant traitée ailleurs dans ce Dictionnaire ; il nous suffira de dire qu’aux termes d’une convention annexée à ce pacte l’Espagne devait déclarer la guerre à l’Angleterre le 1er mai 1762 si la paix n’était point conclue entre elle et la France avant cette date.

Le 1er septembre 1761, l’Angleterre, qui ignorait les clauses du pacte conclu, répondait aux propositions de Choiseul par des exigences inacceptables. Le 9 du même mois, la France lit de nouvelles propositions ; Pitt répliqua par le rappel de son ambassadeur. Le ministre anglais durant ces dernières négociations avait eu vent du traité conclu avec l’Espagne ; aussi proposa-t-il au roi d’Angleterre de commencer immédiatement la lutte et de porter la guerre en Amérique. Ce conseil fut repoussé, grâce à l’influence de lord Bute. Pitt donna sa démission, qui fut acceptée. L’Angleterre manifesta alors l’intention de renouer les négociations et déclara qu’elle acceptait les propositions faites par la France à la date du 9 septembre. Choiseul, qui comptait sur les bons effets de l’alliance espagnole et qui d’ailleurs manœuvrait d’une façon très habile pour exciter l’esprit public indigné de la prise de Belle-Isle, ne répondit point à ces ouvertures. L’élan avait été donné en France par le parlement de Languedoc qui avait décidé d’offrir au roi un vaisseau de guerre. Plusieurs corporations et états suivirent cet exemple, et l’initiative individuelle offrit une vingtaine de navires équipés. Les dons en argent s’élevèrent à 13 millions environ.

Tout s’annonçait sous les meilleurs auspices ; l’Espagne avait déclaré la guerre à l’Angleterre en janvier 1762, et l’on pouvait espérer une revanche aux désastres maritimes subis depuis plusieurs années par la France.

Sur le continent, M. de Soubise, le favori de la Pompadour, avait fait fautes sur fautes, et M. de Broglie, qui commandait à côté de lui une armée de 30 000 hommes, n’avait pu manœuvrer de façon à écraser Ferdinand de Brunswick, bien que ce général, très habile d’ailleurs, n’ait jamais eu sous ses ordres plus de la moitié du chiffre de troupes commandées par ses adversaires.

Le roi de Prusse était de son côté dans une situation assez mauvaise ; ses succès semblaient ne devoir qu’ajourner sa ruine, lorsque le 5 janvier 1762 la czarine mourut, laissant le trône à son neveu, Pierre de Holstein, grand admirateur du roi de Prusse. Ce dernier eut bientôt traité avec Frédéric et mis à sa disposition une vingtaine de mille hommes. L’Autriche, menacée par ce revirement dans la politique russe, fut sauvée par la chute du petit-fils de Pierre le Grand, renversé par sa femme Catherine, aidée de ses amants, Alexis Orloff et Potemkine. Catherine fut proclamée impératrice par le sénat. Elle semblait devoir poursuivre la campagne contre Frédéric ; mais ce dernier l’avant assurée qu’il ne tenterait rien pour rétablir le prince renversé, elle rappela les troupes que son mari avait envoyées au secours de Frédéric et garda la neutralité. Avant de laisser partir les troupes russes, le roi de Prusse s’en servit pour prendre Schweidnitz et pour faire évacuer la Silésie par ses ennemis (1762).

La lutte continuait sur mer et toujours à l’avantage des Anglais. Le 7 janvier 1762, 19 de leurs vaisseaux de ligne arrivèrent à l’anse Sainte-Anne et le 12 février la Martinique était en leur pouvoir. Sainte-Lucie, la Grenade, Tabago et Saint-Vincent tombèrent également entre leurs mains. D’autre part, le Portugal, sollicité par l’Espagne d’entrer dans la coalition contre l’Angleterre, avait refusé et avait été envahi par les Espagnols et quelques bataillons français. Ces troupes mal commandées furent arrêtées par les Portugais et les Anglais réunis, et la campagne fut manquée.

Sur mer, l’Espagne ne fut pas plus heureuse ; elle perdit La Havane et une forte portion de l’île de Cuba, tandis que les Anglais attaquaient Manille et la pillaient. Les Espagnols étaient entrés trop tard en lice et en espace de quelques mois avaient perdu leurs plus belles colonies. Les autres étaient sérieusement menacées ; il était évident que le secours de cette puissance ne pouvait relever la France.

Choiseul, à bout de ressources, se résolut à traiter, et les préliminaires de la paix entre la France, l’Angleterre et l’Espagne furent signés à Fontainebleau le 3 novembre 1762.

La France renonçait à toute prétention sur les dépendances de l’Acadie ; elle cédait le Canada, l’île du Cap-Breton et toutes les îles du Saint-Laurent. Dans les Antilles, elle abandonnait la Grenade. Les Anglais lui restituaient la Guadeloupe, la Martinique, Marie-Galante et la Désirade. Ils conservaient Sainte-Lucie. La France restituait Minorque aux vainqueurs.

Dans l’Inde, la France recouvrait ses possessions de 1749, mais Pondichéry était en ruine et la France ne devait point entretenir de troupes dans le Bengale, ce qui laissait Chandernagor découvert, L’Angleterre reconnaissait à la France le droit de pêche à, Terre-Neuve et cédait les petites lies de Saint-Pierre et Miquelon à la condition qu’elles ne seraient point fortifiées.

En ce qui touchait le continent, la France et l’Angleterre s’engageaient à ne plus fournir de subsides à leurs alliés et chacun évacuait tout ce qu’il occupait sur le territoire de l’empire. L’Angleterre s’engageait à rendre Belle-Isle lors de la signature du traité définitif.

L’Espagne renonçait à ses prétentions sur la pêche à Terre-Neuve ; elle rentrait en possession de La Havane et de tout ce que l’Angleterre avait pu lui prendre ailleurs , en échange de quoi l’Espagne cédait la Floride et tout ce qu’elle possédait à l’est du Mississipi.

Le Portugal et l’Espagne se restituaient leurs mutuelles prises. Par un traité secret, la France promettait la Louisiane à l’Espagne pour la dédommager de la perte de la Floride,

Le traité définitif fut signé le 10 février 1763. Cinq jours après, Marie-Thérèse, Frédéric de Prusse et leurs alliés signaient la paix à Hubertsbourg et prenaient pour base de cet arrangement le statu quo ante bellum. On s’était donc battu sept ans en Allemagne pour arriver à se trouver à la fin de cette guerre meurtrière au même point qu’au début. La France, elle, était épuisée ; elle avait perdu sa marine, toutes ses possessions de l’Amérique du Nord, son meilleur poste sur la côte occidentale d’Afrique et plusieurs des petites Antilles.

L’Angleterre sortait appauvrie de cette lutte, mais elle avait gagné, avec un accroissement énorme de territoire, un prestige qui devait lui permettre d’être, jusqu’à la guerre de l’Indépendance, l’arbitre de l’Europe.

Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc.,etc., tome quatorzième, Paris, Administration du Grand dictionnaire universel, 1875, pp. 561-567.