L’éditorial de Clemenceau sur les « choses qui ont l’infériorité d’être »

L’éditorial de Clemenceau est publié dans L’Homme enchaîné du 25 janvier 1917. C’est une réponse au discours sur la paix sans victoire prononcé trois jours auparavant par le président Wilson. Clemenceau exprime nettement son désaccord : « le regard perdu dans l’abîme des âges, il s’élance, d’un magnifique essor, par delà le temps et l’espace, pour planer dans le vide au-dessus des choses qui ont l’infériorité d’être. » À l’idéalisme wilsonien, Clemenceau oppose une approche réaliste des relations internationales avant de s’interroger sur les obligations — et les contradictions — qui seraient celles d’une « Amérique » devenue « universelle gendarmerie ». La photo est postérieure : elle représente la visite de Clemenceau à Noyon (Oise) le 8 septembre 1918 ; il est alors redevenu président du Conseil (16 novembre 1917).


« L’Idéalisme d’un président »

À la lecture du message pacifiste que M. le président Wilson est allé lire au Sénat américain, un membre de l’assemblée s’est écrié :

— Nous venons de vivre une heure historique.

Cette parole est probablement juste en ce sens que jamais, jusqu’ici, aucune assemblée politique n’avait encore entendu un aussi beau sermon sur ce que les humains pourraient faire s’ils n’étaient pas les humains. Des effets politiques du discours et de ses rapports avec les événements actuels, je ne saurais presque rien dire, tant la pensée du président des États-Unis l’a emporté fort au-delà. Il est juste, cependant, de noter que le conflit européen est la cause originelle de ce document de philosophie humanitaire, et que les hautes directions de la pensée présidentielle nous seraient d’un grand secours s’il était en notre pouvoir de régler les questions en débat, selon les règles purement mystiques d’une conscience supérieure aux conditions de l’humanité.

Aussi est-il fort loin de moi de traiter autrement qu’avec le plus grand respect une manifestation d’intellectualité gouvernante qui s’élève, de parti pris, au-dessus des misères de l’homme telles que les siècles nous les ont toujours fait voir, mais nous apporte néanmoins une si belle occasion de réfléchir sur nous-mêmes, que ce serait folie de la dédaigner.

Pour ma part, je réfléchis sur tous les principes excellents qu’a posés l’honorable M. Wilson, et je déplore au-delà de ce que je puis dire qu’ils n’aient jamais été du temps passé, car notre vie serait meilleure, qu’ils ne soient pas du temps présent, ainsi que les indications en sont surabondantes, et que rien ne nous autorise à penser qu’ils seront de l’avenir, si l’homme reste la sorte de créature que l’expérience nous a montrée.

Cela ne m’empêche pas, comme on pense, de faire l’application de tous centons de moralité aux événements publics que la loi des peuples nous dispense avec une générosité cruelle, et de tâcher d’en retenir tout ce qu’il sera possible pour adoucir – en quelle mesure ! – le sort de mes malheureux frères en faiblesse humaine. C’est bien de ce point de vue, en effet, qu’il convient de juger le manifeste de mysticisme politique où la nécessité des choses oblige à chercher de vagues points d’appui pour la lointaine réalité. M. Wilson parle de la guerre européenne, parce qu’il ne peut pas n’en pas parler, puisque c’est le fait même qui lui met la plume à la main. Mais, très visiblement, ce n’est pas là son sujet. Occasion, c’est assez dire. Comme il est certainement sincère, il ne peut se défendre d’aborder le problème de l’Europe en feu, mais, le regard perdu dans l’abîme des âges, il s’élance, d’un magnifique essor, par-delà le temps et l’espace, pour planer dans le vide au-dessus des choses qui ont l’infériorité d’être.

De ce qu’il dit de nos rencontres de guerre, qui, vues de cette hauteur, sont presque d’indifférente relativité, nous ne nous désintéresserons point, car le seul fait qu’il promène parmi les hommes l’infaillible norme du juge éternel oblige l’impartialité souveraine d’une conscience immuable à rendre témoignage en notre faveur. M. Wilson reconnaît que nous avons dit tout ce que nous pouvions dire de nos « buts de guerre » et que les Boches, de conscience trop chargée, n’ont rien voulu révéler de leurs desseins — d’ailleurs nullement obscurs. La vérité est que nous n’avions qu’un mot à dire, un mot qui comprend toute la substance du plus long discours : « Nous détendons notre vie contre des assassins. » Et le Boche, d’autre part, ne pouvait que produire la réplique ordinaire de tous les meurtriers pris en flagrant délit : « J’avais besoin, pour mes aises, de ce qu’il possédait, et je n’ai pas plutôt mis la main sur lui que, sous prétexte de se défendre, il a voulu me mettre à mal. » Le cas, en vérité est d’une telle évidence, qu’on se demande pourquoi le bon commissaire, dont le rôle a tenté M. Wilson, avait besoin de tant d’explications.

Il n’importe. Ces explications, il les a demandées, et, dans la mesure du possible, nous les lui avons fournies, tandis que le Kaiser, n’ayant pas le courage d’avouer, s’est allé cacher dans l’inglorieux labyrinthe des circonlocutions. M. Wilson aurait fait tort à sa réputation de clairvoyance en ayant eu l’air de s’en étonner.

Dans un excellent article du Petit Journal, M. Pichon remarque justement que le Président américain, pour suivre la voie dans laquelle il était entré, aurait dû mettre de nouveau les Boches en mesure de préciser les premières ébauches de leurs intentions de paix. Mais la précision répugne trop naturellement à l’idéalisme anxieux des vertiges de l’espace, et M. Wilson a trouvé plus facile de s’élancer, toutes ailes au vent, dans les champs infinis de la sublimité. De là-haut, il a vu les créatures telles qu’une optique, dont nous ne saurions être juges, a pu les lui montrer. Il n’a pas entrepris de réformer l’œuvre du Créateur, car ce serait une entreprise impie. Mais les déformations du milieu éthéré nous ayant fait apparaître à sa vue en de triomphantes formes d’irréalité, il a pu contempler et dire l’homme en de plus beaux aspects que ceux dont il fut gratifié dans le biblique Eden.

Cieux, écoutez ma voix. Terre, prête l’oreille.

Un tel auditoire commande une magnificence d’expressions, et j’ai le plaisir d’observer que M. Wilson ne s’est pas montré inférieur à sa tâche. En des termes d’une rare élévation de pensée, l’homme politique de la Maison-Blanche s’est trouvé subitement construire une impeccable forteresse de dialectique pacifiste, pourvue de tout l’armement convenable pour résister aux efforts de quiconque entreprendrait de démontrer qu’un régime de massacres militaires est d’un idéalisme supérieur aux entreprises prosaïques de la paix. M. de Moltke, Scandinave prussianisé, avait risqué quelques traits de cette théorie. S’il veut seulement revenir parmi nous et que l’écrit de M. Wilson lui tombe sous la main, je ne crains pas de dire qu’il sera foudroyé. Comme il est mort, et que ce n’est pas une théorie qui précipite les uns contre les autres, en ce moment, des hordes de Boches contre des bataillons anglais et français, M. Wilson aurait pu se dire, puisqu’il a voulu savoir la cause du conflit, que des obus chargés de pacifisme n’auraient pas plus d’efficacité que les autres pour mettre fin aux sanglantes mêlées.

— Je suis un homme pratique, moi, monsieur, dit volontiers l’Américain.

Le chef éminent de la grande République américaine a, sans doute, voulu démontrer que, dans la doctrine, comme dans l’acte, le bon Américain revendique le droit d’être candidat à la primauté. En ce qui me concerne, je tiens la démonstration pour faite, et je ne cacherai pas qu’à mes yeux le morceau de philosophie humanitaire qui nous est offert est une des plus fortes constructions que j’aie rencontrées. Le langage en est impeccable, les formules parfois lapidaires, le bloc de raisonnement se présente sans l’ombre d’une faille. Pas une fissure où faire pénétrer l’instrument ennemi.

Alors, quelle critique ? Aucune, en vérité, sinon qu’il ne s’agit plus que de savoir si l’édifice est bâti dans les nuages ou sur notre sol terraqué. Si M. Wilson avait construit, en même temps que sa planète de vapeurs irisées, une population spéciale de droit et de sagesse surhumaine, pour emplir les vastes colonnades du céleste séjour, il n’y aurait rien à faire qu’à nous émerveiller. Et, pour moi, je troquerais de bon cœur ma part d’humanité misérable pour une entrée, même des plus modestes, en ce féerique habitacle. Hélas ! ce n’est pas ce qui nous arrive. L’édifice est de merveille, mais je ne vois pas d’homme pour l’habiter.. C’est bien ce qui me gêne du triste point de vue de l’utilité passagère, où la présence des Boches dans la France envahie, avec leurs cortèges d’atrocités quotidiennes, m’oblige à me placer.

Il y eut un jour, cher monsieur Wilson, un petit enfant qui se laissa choir dans la rivière. Il se débattait aux branches d’un saule, lorsque survint un docte professeur, qui lui fit un sage discours sur l’art d’éviter les fleuves, en s’abstenant d’eau fraîche et de poisson. Le petit, pendant ce temps, buvait de son torrent à pleines gorgées, et, quand il fut sauf, par le secours final du savant homme, il remercia la Providence, non sans faire observer qu’avec moins de paroles et le secours plus prompt d’une main tendue, il eût été plus volontiers reconnaissant de la leçon. Lisez notre La Fontaine, là-dessus.

Nos villes sont détruites, nos cathédrales séculaires flambent sous la main des Boches « de culture « , de villages, même, on ne peut plus retrouver l’emplacement, nos hommes sont au feu, des femmes violentées, ou déportées en serre-files d’esclaves, sous le bâton des soldats, pour aller nous ne savons où. C’est ce qui fait que nous n’avons pas le cœur à la métaphysique de la Haye, dont nous sommes loin de méconnaître les doctrinales beautés. Tire-moi du danger, disait l’autre,

Tu feras, après, ta harangue.

J’admire, en toute sincérité, la noble harangue de M. Wilson. Mais il me semble que sa véritable place serait au lendemain de l’armistice de paix. Elle vient avant l’heure ; voilà pourquoi, tout en faisant le plus grande honneur à celui qui l’a composée, elle restera sans l’ombre d’un effet. Les Boches continueront d’être Boches, c’est-à-dire de vouloir dévorer notre substance, et nous ne cesserons pas, dans la mesure de nos forces de nous y opposer. Aux sécessionnistes de Jefferson Davis, aux Espagnols avant la guerre de Cuba, aux Mexicains, aux Japonais, un président de la République américaine eût été, sans doute, en situation d’adresser ce discours. Ni Abraham Lincoln, ni Roosevelt, ni leurs successeurs n’y ont songé, et je ne m’en étonne pas. Ils ont très bien su recourir aux armes quand il leur a paru que l’occasion l’exigeait. M. Wilson, lui-même, ira-t-il pas fait franchir à ses soldats la limite du Rio-Grande ? Je ne lui en fais pas reproche. Mais il me permettra de lui dire que les Mexicains ne lui avaient point porté dommage comme à nous le Boche damné. Pourquoi donc le bon président s’adresse-t-il à nous plutôt qu’à lui-même ? Je n’en trouve d’explications que dans le mal que nous avons tous à nous objectiver.

Malgré tout, M. Wilson — je lui rends cette justice — n’a point perdu l’Europe de vue. Nous le voyons même s’asseoir américainement à la table du futur congrès, avant que d’y être invité. Je m’en félicite, car, après cet admirable morceau d’une philosophie du droit international à venir, il n’y apportera certainement que des paroles heureuses. Il faudra pourtant qu’il se garde de vouloir reconstruire l’Europe comme il se hasarde à en esquisser l’intention, car je crois bien qu’il n’y aurait pas de table assez solide pour résister au tumulte qui s’ensuivrait. Le cousin Jonathan ne se laisserait sûrement pas enfoncer son chapeau sur la tête sans une bonne riposte. Voyez-vous le pacificateur au pugilat !

« Une paix sans alliances », voilà le principe suprême que le président des États-Unis prétend nous imposer. Supposons un peuple assez fou pour s’engager dans une telle promesse, contre la nature des choses. Comment M. Wilson empêcherait-il des conventions secrètes, dont le résultat ne paraîtrait au grand jour que lorsqu’il serait trop tard pour y parer ?

Et cela se complique encore « d’une paix sans victoire ». C’est à peu près comme si j’entrais dans un magasin de Broadway, en annonçant mon intention de me procurer une marchandise sans la payer. Nous avons payé, monsieur le président, très cher, de notre sang, et de notre monnaie, et nous payons encore, à chaque heure du jour. Il nous faut une garantie de paix pour notre or, pour notre sang. Nos peuples ont une histoire plus vieille que la vôtre. Une histoire de luttes toujours, la Providence nous ayant dispensé des frontières moins sûres. Nous ne pouvons pas plus supprimer l’histoire des deux dernières années que celle des âges dont elles sont la conséquence. Le Boche veut prendre notre terre, et nous la défendons, et il ne l’aura pas…

Vous nous offrez, je crois, la garantie de l’Amérique pour une paix sans victoire, qui, en vue d’inaugurer le régime du droit, commencera par nous faire une paix contre le droit. Savez-vous ce que cela peut vous coûter, cette garantie américaine ? Une armée de 10 millions d’hommes, pour être en état de faire face aux coalitions de violence, une marine de guerre correspondante, avec une flotte capable de transporter ces forces, malgré les sous-marins, à tous rivages révoltés, sans parler des forteresses, pour parer aux surprises. Un beau budget de la guerre qui appelle une prodigalité d’impôts impossibles à chiffrer. Qu’en pense le peuple américain ? Tous les peuples de la terre en paix, sous la garantie de l’Amérique — prête à exercer toutes sanctions — sauf le peuple américain, lui-même, encaserné dans des fonctions d’universelle gendarmerie. Si le gendarme donne des coups, il n’est pas toujours sans en recevoir. De quel côté interviendra-t-il dans les batailles ? Il ne sera peut-être pas toujours facile d’en décider. Une seule chose paraît certaine, c’est que, par votre évangile de paix, vous n’aurez fait qu’universaliser la guerre.

Croyez-moi, sans tant de paroles, vous ne détruirez pas la violence sur la terre, avant que la terre et ses créatures ne soient changées. Quand on assassine un passant, le public neutre des trottoirs arrive au secours. Ce n’est ni nous, ni l’Angleterre, ni la Belgique qui avons levé le couteau sur l’Allemagne. On nous assassine, monsieur, ce n’est pas l’heure de discourir.

G. CLEMENCEAU.

Georges Clemenceau, « L’idéalisme d’un président », L’Homme enchaîné, 25 janvier 1917.


« M. Clemenceau visite les ruines de la ville de Noyon réoccupée »

M. Clemenceau visite les ruines de la ville de Noyon réoccupée, Le Miroir, 29 septembre 1918

M. CLEMENCEAU VISITE LES RUINES DE LA VILLE DE NOYON RÉOCCUPÉE

Le président du Conseil vient de quitter l’hôtel de ville et s’engage dans la rue du Nord

Le président du Conseil, accompagné du général Mordacq, passa les journées des 7 et 8 septembre sur les fronts des armées alliées. Le 7, il visita, dans la matinée, avec le roi Albert, un des points les plus intéressants du front belge ; l’après-midi, il parcourut les régions dévastées du Kemmel, de Bailleul et de Neuve-Eglise et assista d’un observatoire avancé aux opérations contre Armentières. Le lendemain, M. Clemenceau alla a Noyon où il rayonna dans toute la vallée de l’Oise, visitant Chauny et Coucy-le-Château. Le voici traversant Noyon. De gauche à droite : le préfet de l’Oise, le général Humbert, M. Clemenceau et le général Mordacq ; au second plan, M. Noël, maire de Noyon et M. Félix, conseiller municipal.

« M. Clemenceau visite les ruines de la ville de Noyon réoccupée », Le Miroir, 29 septembre 1918.