L’entrée des nations dans la guerre selon Clausewitz

Clausewitz (1780-1831) fait de la Révolution française un tournant dans l’histoire de la guerre. Au XVIIIe siècle, la guerre des cabinets oppose un petit nombre d’États monarchiques, s’inscrit dans un système d’équilibre des puissances et reste limitée par la retenue des gouvernements. « La guerre, écrit-il, n’était qu’une diplomatie renforcée, une manière plus énergique de négocier, où les batailles et les sièges remplaçaient les notes péremptoires. » La Révolution française fait en revanche de la guerre une cause nationale. « Dès lors, les moyens à employer, les efforts possibles n’avaient plus de limite bien connue ; l’énergie qu’on pouvait imprimer à la guerre n’avait plus aucun contrepoids, et par conséquent le danger devint extrême pour l’adversaire. » On trouve la même distinction chez le comte de Guibert (1743-1790) dans ses deux livres de 1772 et 1790.


La fin du XVIIe siècle, l’époque de Louis XIV, peut être considérée comme marquant dans l’histoire le niveau du développement des forces permanentes, tel que nous le voyons dans le XVIIIesiècle. Cette force était basée sur l’enrôlement et sur l’argent. Les États avaient complètement développé leur unité, et les gouvernements, en convertissant en impôts pécuniaires les prestations diverses de leurs sujets, avaient concentré toute leur puissance dans le trésor. La prospérité rapidement croissante du travail et le perfectionnement de l’administration rendirent bientôt cette puissance très grande, comparativement à ce qu’elle avait été naguère. La France prit la campagne avec une couple de cent mille hommes de troupes permanentes, et les autres puissances à l’avenant.

Les autres rapports des États s’étaient également transformés. L’Europe était répartie entre une douzaine de royaumes et une couple de républiques. Il pouvait dès lors se concevoir une lutte entre deux de ces États, sans que dix fois autant d’autres y fussent mêlés, comme cela ne pouvait manquer d’avoir lieu antérieurement. Les combinaisons possibles dans les rapports politiques restaient toujours très diverses, à la vérité, mais on pouvait du moins les résumer, et parfois les prévoir d’après les probabilités.

Les relations intérieures s’étaient en général simplifiées jusqu’à la forme monarchique pure. Les droits et l’influence des assemblées d’État s’étaient peu à peu effacés, et le cabinet était devenu une unité complète, représentant l’État à l’extérieur. Les choses en étaient donc arrivées au point où un instrument solide et une volonté indépendante pouvaient donner à la guerre une forme en harmonie avec son idéal.

Aussi trois nouveaux Alexandre apparurent-ils à cette époque : Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric le Grand. Ils essayèrent, au moyen d’armées peu nombreuses, mais très perfectionnées, de convertir de petits États en grandes monarchies et de renverser tout devant eux. S’ils n’avaient eu affaire qu’à des empires asiatiques, ils se seraient rapprochés davantage d’Alexandre dans leurs rôles. Dans tous les cas, on peut les considérer comme des précurseurs de Napoléon, au point de vue de ce qu’on peut risquer à la guerre.

Mais ce que la guerre gagna d’un côté en vigueur, ensuite elle le perdit d’un autre côté.

Les armées furent entretenues aux frais du trésor, que le prince considérait à peu près comme sa cassette privée, comme un bien du gouvernement et non de la nation. Les rapports avec les autres États, sauf quelques intérêts commerciaux, ne visaient surtout qu’aux intérêts du trésor, c’est-à-dire à ceux du gouvernement. Du moins les idées avaient partout cette direction. Ainsi le cabinet se considérait comme le propriétaire et l’administrateur de grands biens territoriaux qu’il cherchait sans cesse à accroître, sans que les sujets occupant ces biens fussent particulièrement intéressés à ces accroissements. Le peuple, qui, dans les invasions des Tartares, est tout à la guerre, et qui était beaucoup dans les anciennes républiques, si l’on restreint l’idée exclusivement à ceux qui portaient le titre de citoyen, n’était plus rien dans le XVIIIe siècle, comme influence directe ; il n’exerçait plus qu’une influence indirecte sur la guerre par ses qualités et par ses défauts.

C’est ainsi, qu’à mesure que le gouvernement s’isolait de plus en plus du peuple, en s’identifiant avec l’État, la guerre devint l’occupation du cabinet seul. On la conduisait au moyen des écus qu’on avait dans sa caisse et des vagabonds oisifs qu’on ramassait dans les diverses provinces. La conséquence en était que les moyens que les gouvernements pouvaient déployer, avaient des limites assez arrêtées, limites faciles à apprécier réciproquement. Ces limites existaient quant à l’intensité et quant à la durée des efforts possibles. La guerre perdait par là une de ses faces les plus redoutables ; elle ne pouvait plus tendre vers les extrêmes, ce qui réduisait considérablement la série menaçante des éventualités lointaines.

On connaissait à peu près les ressources pécuniaires, le trésor, le crédit de l’adversaire ; on savait la force de son armée. Un accroissement considérable de ces moyens au moment de la guerre n’était pas possible. Embrassant ainsi du regard les limites des forces de l’ennemi, on se sentait passablement sûr d’éviter une perte complète. En même temps, on sentait l’exiguïté de ses propres moyens d’action, et l’on se contentait d’un but modeste. À l’abri des extrêmes, on n’avait pas besoin d’y recourir. La nécessité n’y portait plus ; on ne pouvait donc y être poussé que par le courage et l’amour de la gloire. Or, ces motifs avaient un contre-poids puissant dans les rapports politiques. Même les rois, chefs d’armées, étaient obligés de manier l’instrument de guerre avec précaution. Lorsque l’armée était détruite, on ne pouvait pas s’en procurer d’autre ; et en dehors de l’armée il n’y avait plus rien. De là le besoin d’une grande circonspection dans les entreprises. L’outil coûteux ne servait que quand un avantage décidé paraissait se présenter. Amener cette occasion, c’était l’art du général. Mais tant qu’elle ne se présentait pas, on planait en quelque sorte dans le vide, il n’existait aucun motif d’action, et toutes les forces, c’est-à-dire tous les mobiles, semblaient reposer. Le motif primitif de l’agresseur était suspendu par la circonspection et les temporisations.

C’est ainsi que la guerre devint dans son essence un véritable jeu, où le temps et le hasard mêlaient les cartes. Par sa signification elle n’était qu’une diplomatie renforcée, une manière plus énergique de négocier, où les batailles et les sièges remplaçaient les notes péremptoires. S’emparer de quelque gage provisoire pour en tirer parti dans les transactions de paix, c’était là le but, même des plus avides de gloire.

Cette forme réduite, diminutive, de la guerre était due, comme nous l’avons dit, à l’insuffisance de la base sur laquelle elle était fondée. Mais que des généraux et des souverains remarquables, comme Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric le Grand, ne soient pas parvenus à se donner plus de relief sur l’ensemble des événements de leur époque, qu’ils aient dû se résigner au niveau général des succès moyens, cela a tenu à l’équilibre politique de l’Europe. Ce que faisaient dans le principe, au milieu de la multitude des petits États, l’intérêt tout naturel, la proximité, le contact, les liens de parenté, la familiarité des rapports personnels, pour empêcher un membre de la grande famille de s’élever brusquement en empiétant sur les autres, cela résultait plus tard, quand les États furent plus grands et leurs centres plus distants, du perfectionnement de la diplomatie. Les intérêts politiques, les attractions et les répulsions avaient fini par se constituer en un réseau très subtil, de sorte qu’il ne pouvait plus se tirer un coup de canon en Europe, sans la participation de tous les cabinets.

Un nouvel Alexandre devait donc, outre le glaive, savoir manier supérieurement la plume ; et malgré cela il ne parvenait pas à pousser très loin ses conquêtes.

Louis XIV aussi, quoiqu’il eût l’intention de renverser l’équilibre européen, et quoiqu’il fût arrivé déjà à la fin du XVIIe siècle, au point d’avoir à s’inquiéter médiocrement de l’animadversion générale, conduisit néanmoins la guerre d’après la méthode traditionnelle ; car sa force militaire, bien qu’elle fût celle du souverain le plus puissant et le plus riche, ne différait en rien des autres quant à la composition.

Les déprédations et les dévastations du territoire ennemi qui jouaient un si grand rôle chez les Tartares, chez les peuples anciens, et même au moyen âge, n’étaient plus en harmonie avec l’esprit de l’époque. On considérait avec raison de tels actes comme des brutalités inutiles, dont les représailles étaient faciles, et qui frappaient plutôt les sujets que le gouvernement de l’État ennemi ; ils paraissaient donc manquer le but, et n’aboutir qu’à empêcher éternellement les peuples de progresser dans la civilisation. Ainsi la guerre se restreignit de plus en plus, non seulement quant aux moyens mais aussi quant à l’objet, aux armées seules. L’armée, appuyée sur les places fortes et sur quelques positions préparées, constituait un État dans l’État, et c’est dans son sein que se consumait lentement l’élément de la guerre. Toute l’Europe se réjouit de cette tendance, et la regarda comme une suite nécessaire du progrès de l’esprit humain. Il y eut une erreur au fond de cette idée, en ce que le progrès ne peut jamais conduire à l’absurde, ne peut jamais faire que deux fois deux donnent cinq, ainsi que nous l’avons déjà dit et ainsi que nous devons le dire encore. Cette modification produisit un effet salutaire sur les peuples ; seulement il ne faut pas méconnaître qu’elle tendit à faire de plus en plus de la guerre une occupation du gouvernement seul, et à l’isoler de l’intérêt de la nation. A cette époque, le plan de guerre d’un État consistait presque toujours, du côté de l’agresseur à s’emparer de quelque province, et du côté du défenseur à s’y opposer. Le plan de campagne se réduisait à la prise de telle ou telle place forte ennemie, ou à empêcher cette prise de la part de l’agresseur. Seulement lorsqu’une bataille devenait indispensable à cet effet, on la cherchait et on la livrait. Celui qui, sans cette nécessité absolue et par simple besoin de vaincre, livrait une bataille, passait déjà pour un général téméraire. Ordinairement il fallait toute une campagne pour un, ou tout au plus pour deux sièges ; puis les quartiers d’hiver terminaient la campagne, dont les travaux s’y arrêtaient toujours absolument. On considérait ces quartiers d’hiver comme une période neutre inévitable, où la situation vulnérable de l’un ne pouvait jamais servir à l’autre, et ou les rapports mutuels étaient à peu près complètement suspendus.

Lorsque les forces opposées étaient trop en équilibre, ou lorsque l’agresseur se trouvait décidément le plus faible, les choses n’en arrivaient ni à la bataille ni au siège, et alors toute l’activité de la campagne tendait au maintien de certaines positions et de certains magasins, et à l’épuisement méthodique des subsistances de la contrée.

Aussi longtemps que la guerre fut conduite ainsi par tout le monde, et que les limites naturelles de son énergie étaient si rapprochées et visibles, personne ne vit en cela rien de contradictoire ; tout paraissait dans l’ordre le plus parfait, et la critique qui commença au XVIIIe siècle à porter ses investigations sur le terrain de la guerre, s’attacha au détail, sans s’inquiéter beaucoup du commencement et de la fin. C’est ainsi qu’elle a décerné des brevets de grandeur et de perfection dans tous les genres. Même le feld-maréchal Daun, qui contribua le plus à faire atteindre son but à Frédéric le Grand et à faire manquer complètement celui de Marie-Thérèse, ne put manquer de passer pour un grand général. Çà et là il perçait bien quelque jugement plus hardi. Le simple bon sens faisait remarquer parfois, qu’il fallait avec une supériorité numérique, obtenir un résultat positif, et que sans cela on faisait mal la guerre, quelque art qu’on y mît.

Voilà où en étaient les choses au moment de l’explosion de la révolution française. L’Autriche et la Prusse essayèrent leur art diplomatico-militaire ; on en reconnut bientôt l’insuffisance. Pendant que d’après la manière habituelle de voir les choses, on fondait des espérances sur des forces militaires déjà très réduites, il en surgit une en 1793, dont on n’avait jamais eu la moindre idée. Tout à coup la guerre était redevenue une question populaire, et cela chez une nation de trente millions d’hommes se considérant tous comme citoyens de l’État. Sans nous appesantir sur les circonstances dont ce grand phénomène fut entouré, nous allons exposer seulement les résultats qu’il importe de connaître ici : par suite de cette participation de la nation à la guerre, au lieu d’un cabinet et d’une armée, ce fut tout un peuple qui pesa de son poids naturel dans la balance. Dès lors, les moyens à employer, les efforts possibles n’avaient plus de limite bien connue ; l’énergie qu’on pouvait imprimer à la guerre n’avait plus aucun contrepoids, et par conséquent le danger devint extrême pour l’adversaire.

Si toute la guerre de la révolution passa, avant que ces conséquences se manifestassent dans toute leur étendue et devinssent évidentes, si les généraux de la révolution n’ont pas déjà marché impétueusement jusqu’aux derniers termes du but et brisé les monarchies européennes, si les armées allemandes ont encore trouvé de côté et d’autre l’occasion de résister avec bonheur et d’arrêter le torrent victorieux, cela n’a réellement tenu qu’à l’imperfection technique contre laquelle les Français avaient à lutter, et qui se manifesta d’abord chez le simple soldat, puis chez les généraux, et ensuite chez les gouvernants eux-mêmes, du temps du Directoire.

Aussitôt que tout cela se fut développé sous la main de Bonaparte, cette force militaire appuyée sur toute la puissance de la nation, traversa l’Europe en la couvrant de ruines, et cela avec une telle certitude du résultat, que partout où l’on n’avait à lui opposer que les anciennes armées, l’issue ne fut jamais un instant douteuse. La réaction se réveilla tout juste à temps. En Espagne la guerre devint spontanément populaire. En Autriche le gouvernement fit, d’abord en 1809, des efforts extraordinaires en établissant des réserves et des landwehrs (gardes nationales), qui approchèrent du but, et qui dépassèrent tout ce que dans cet État on avait antérieurement cru possible de faire. En Russie, on prit en 1812 l’Espagne et l’Autriche pour modèles. Les dimensions colossales de l’Empire permirent aux dispositions trop tardives de produire leur effet, et rehaussèrent en même temps ces effets d’un autre côté. Le succès fut éclatant. En Allemagne, ce fut la Prusse qui releva la tête la première. Elle fit de la guerre une cause nationale, et avec une population réduite de moitié, sans argent et sans crédit, elle entra en campagne avec deux fois autant de forces qu’en 1806. Le reste de l’Allemagne suivit tôt ou tard l’exemple de la Prusse, et l’Autriche, quoiqu’elle fît des efforts moindres qu’en 1809, parut aussi sur la scène à la tête de forces extraordinaires. C’est ainsi que l’Allemagne et la Russie parvinrent en 1813 et 1814 à opposer à la France environ un million d’hommes, en comptant tout ce qui était en activité et tout ce qui fut employé dans ces deux campagnes.

Dans ces circonstances, la guerre fut conduite aussi avec une énergie tout autre, et si elle n’atteignit pas partout celle des Français, et que sur certains points l’hésitation se faisait encore remarquer, du moins la marche des campagnes ne ressemblait-elle plus à ce qu’elle avait été avant. Elles se faisaient dans le nouveau style. Dans l’intervalle de huit mois, le théâtre de la guerre fut transporté de l’Oder à la Seine ; l’orgueilleux Paris dut courber la tête, et le redoutable Empereur gisait sans défense.

Ainsi depuis Bonaparte la guerre, en devenant d’abord d’un côté puis de l’autre une cause nationale, a entièrement changé de nature, ou plutôt elle s’est rapprochée de son essence primordiale, de sa perfection absolue. Les moyens qui ont été déployés n’avaient plus de limites visibles. Ces limites se perdirent dans l’énergie et dans l’enthousiasme des gouvernements et des sujets. L’énergie de la conduite de la guerre était extraordinairement augmentée, et par l’extension des moyens, et par le vaste champ des résultats possibles, et par l’exaltation véhémente des sentiments. Le but militaire devint le renversement de l’adversaire ; ce n’était qu’après l’avoir terrassé et rendu impuissant, qu’on croyait pouvoir s’arrêter et s’entendre sur les prétentions réciproques.

C’est ainsi que l’élément de la guerre, débarrassé de toutes les entraves de convention, fit irruption avec toute sa violence native. La cause en existait dans la part que les peuples prirent à ce grand intérêt politique. Cette participation provint en partie des rapports que la révolution française avait fait naître dans les affaires intérieures des pays, et en partie du danger extrême dont la nation française menaçait toutes les autres.

Les choses resteront-elles toujours ainsi, et toutes les guerres futures de l’Europe seront-elles conduites avec la puissance entière des États, et par conséquent pour de grands intérêts nationaux, ou bien y aura-t-il de nouveau un isolement graduel entre les gouvernements et les peuples, c’est ce qu’il serait très difficile de décider, et nous ne sommes nullement disposé à trancher cette question. Mais on sera sans doute d’accord avec nous, quand nous dirons que les entraves qui n’existaient en quelque sorte que par ignorance de ce qui était possible, une fois écartées, seront très difficiles à rétablir, et que par conséquent chaque fois qu’il s’agira dorénavant de grands intérêts, l’hostilité réciproque se déchargera par les voies que nous avons vu pratiquer de nos jours.

Clausewitz, De la guerre, livre VIIIe, chap. III (1832-1834), Journal des sciences militaires des armées de terre et de mer, Paris, Librairie militaire, maritime et polytechnique de J. Corréard, 1852.

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