Johann Wilhelm von Archenholz (1741-1812) sert dans l’armée prussienne pendant la guerre de Sept Ans, avant d’écrire une histoire du conflit qui paraît en Allemagne en 1788 : Geschichte des siebenjährigen Krieges in Deutschland von 1756 bis 1763. Dans sa relation de la bataille de Leuthen (5 décembre 1757), il montre comment l’ordre oblique permet au roi de Prusse de vaincre un adversaire deux fois supérieur en nombre. « Cette position, écrit-il, qui est du nombre des chefs-d’œuvre de l’art de la guerre, a pour principe fondamental, de porter, sur le principal point d’attaque, plus de soldats que n’en a l’ennemi, et pour ainsi dire, de lui arracher par-là la victoire. » La manœuvre trouverait son modèle dans la bataille de Leuctres (371 av. J.-C.), livrée par Épaminondas contre les Spartiates, en même temps qu’elle serait une « imitation de la phalange macédonienne, qui marchait et combattait divisée en seize rangs ». Si la phalange grecque ou macédonienne est un objet d’inspiration, au XVIIIe siècle, c’est avant tout pour les théoriciens français de l’ordre profond, dans leur querelle avec les tenants de l’ordre mince, admirateurs du grand Frédéric. De l’ordre profond, ils font un ordre du choc ou ordre français et de l’ordre mince un ordre du feu ou ordre prussien. À Leuthen, Frédéric n’oppose pas un quelconque ordre profond à l’ordre mince des Autrichiens. Il emploie l’ordre oblique au lieu de l’ordre parallèle.
L’ordre oblique selon Archenholz
Les deux traductions ci-après datent de 1789, celle d’Arnex est publiée à Berne, celle de Bock en France.
Ce fut le 5 de décembre, près du village de Leuthen, que se donna cette bataille, une des plus grandes que notre siècle ait vues. Les deux armées différaient à tous égards l’une de l’autre. Les Prussiens étaient forts de trente mille hommes ; les Autrichiens de quatre-vingt-dix mille : ces derniers, pleins de confiance dans leur nombre prodigieux, dans leurs alliances colossales, et dans la possession de la Silésie déjà à moitié conquise ; mais les premiers se reposant entièrement sur leur savante tactique, et sur le grand héros qu’ils avaient à leur tête. Dans l’une des armées, qui tirait librement ses convois de la Bohême, régnait la plus grande abondance ; l’autre manquait de beaucoup d’objets nécessaires. La première avait joui d’un long repos ; l’autre était épuisée de fatigues, par une marche forcée et longue. Les Autrichiens, dans ce jour mémorable, n’étaient animés que de leur courage ordinaire ; mais chez les Prussiens, il était porté jusqu’au plus haut degré d’enthousiasme.
C’est ainsi que se rencontrèrent les deux armées, dans une plaine telle que Frédéric n’eût pu en désirer une plus avantageuse pour ses manœuvres. Les Autrichiens étaient postés sur des lignes dont l’œil ne pouvait apercevoir les extrémités ; et à peine purent-ils en croire leurs sens, lorsqu’ils virent la petite armée des Prussiens s’avancer pour les attaquer. Mais ce fut alors que se montra le grand génie de Frédéric : il choisit cet ordre de bataille oblique, qui procura tant de victoires aux Grecs, et au moyen duquel Épaminondas vainquit les indomptables Spartiates. Cette position, qui est du nombre des chefs-d’œuvre de l’art de la guerre, a pour principe fondamental, de porter, sur le principal point d’attaque, plus de soldats que n’en a l’ennemi, et pour ainsi dire, de lui arracher par-là la victoire. Frédéric fit des mouvements simulés contre l’aile droite autrichienne, tandis que ses desseins effectifs étaient dirigés contre l’aile gauche. Il ordonna, à cet effet, une manœuvre particulière, qu’on a bien imitée depuis parmi d’autres troupes, mais que jusqu’à nos jours les Prussiens seuls ont pu exécuter avec l’ordre et la célérité nécessaires. Ce genre d’évolution consiste à diviser une ligne en plusieurs pelotons, à les rapprocher fort près les uns des autres, et à faire mouvoir cette masse d’hommes ainsi amoncelés. Frédéric est l’inventeur de cette manœuvre : c’était une imitation de la phalange macédonienne, qui marchait et combattait divisée en seize rangs, et qui, pendant plusieurs siècles, fut regardée comme invincible, jusqu’à ce qu’elle fut détruite par le fer des légions romaines, et qu’il ne resta plus d’elle que le nom. Un corps de soldats ainsi rangés n’occupe à proportion de son nombre qu’un petit espace de terrain, et n’offre à l’œil, dans l’éloignement, qu’un amas d’hommes rassemblés sans aucun ordre. Mais au moindre signe du chef, cette foule se déploie dans le plus grand ordre, et avec la rapidité d’un torrent.
C’est ainsi que Frédéric attaqua et renversa l’aile gauche des Autrichiens. Des régiments de troupes fraîches venaient continuellement au secours de ceux qui avoient été repoussés ; mais on ne leur laissait pas même le temps de se former : à peine se montraient-ils, qu’ils étaient aussitôt mis en fuite. Un régiment autrichien se pressait sur d’autres : leur ligne fut rompue, et le désordre inexprimable. Plusieurs milliers des Impériaux ne purent tirer un seul coup de fusil. La plus forte résistance se fit dans le village de Leuthen, qui était garni de beaucoup de troupes et d’artillerie. À elles se joignit encore le grand nombre des fugitifs, qui remplissaient toutes les maisons & les recoins du lieu. Enfin ils furent contraints de céder. Quelque terrible cependant que fût le désordre dans l’armée vaincue, ses meilleures troupes tentèrent encore une fois de tenir ferme dans un terrain avantageux ; mais l’artillerie prussienne les mit bientôt en fuite, et leur cavalerie, qui pénétrait dans les deux ailes, ne cessait de faire des milliers de prisonniers. À Kollin, ce n’avaient été ni de savantes manœuvres, ni la bravoure, mais des bouches à feu placées fur des hauteurs insurmontables, qui avaient décidé du sort de la journée ; à Leuthen, la tactique et la valeur décidèrent seules de la victoire. On fit, sur le champ de bataille, 21 500 prisonniers : cinq mille Autrichiens étaient morts ou blessés, et après la bataille six mille déserteurs passèrent du côté du vainqueur. Les Prussiens perdirent 5000 morts et blessés.
Histoire de la guerre de Sept Ans en Allemagne, de 1756 à 1763, par M. J. W. d’Archenholtz, ancien capitaine au service de Prusse, traduite de l’allemand, par M. d’Arnex, Berne, Haller, 1789, pp. 70-73.
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Ce fut le 5 décembre, près du village de Leuthen, que se donna cette bataille mémorable. Tout était différent dans les deux armées. Les Prussiens étaient au nombre de trente mille hommes, les Autrichiens en avoient quatre-vingt-dix mille. Ces derniers, pleins de confiance en leurs forces et dans leurs alliés, se voyaient encore en possession de la moitié de la Silésie ; les premiers ne se croyaient assurés du succès que d’après leur tactique et le génie de leur chef. D’un côté régnait l’abondance, parce qu’on faisait venir de Bohême tout ce dont on avait besoin ; de l’autre on manquait de beaucoup de choses, et l’on était sans ressource. Les uns se reposaient depuis longtemps, les autres étaient fatigués de la marche forcée qu’ils venaient de faire. Les Autrichiens n’apportaient au combat que leur valeur ordinaire ; et celle des Prussiens était portée au plus haut degré d’exaltation.
C’est dans ces dispositions que les deux armées en vinrent aux mains dans une grande plaine, qui était telle que Frédéric pouvait la souhaiter. Les Autrichiens, rangés sur des lignes immenses, s’étendaient à perte de vue, et pourvoient à peine en croire leurs yeux, lorsqu’ils virent la petite armée prussienne qui s’avançait pour les attaquer. Mais alors se manifesta le génie de Frédéric. Il choisit l’ordre de bataille, appelé bateau (1), qui a valu aux Grecs tant de victoires, et par lequel Épaminondas triompha des Spartiates jusqu’alors invincibles. Frédéric savait que c’est une maxime fondamentale de l’art de la guerre, de porter plus de monde que l’ennemi, dans le point qu’on veut attaquer. Il faisait en conséquence des mouvements déguisés contre l’aile droite, parce qu’il voulait attaquer l’aile gauche, et alors il ordonna la manœuvre dont nous venons de parler, manœuvre extraordinaire qu’on a voulu imiter ailleurs, mais qui n’a pu encore être exécutée que chez les Prussiens avec l’ordre et la vivacité convenables. Tout l’art de cette évolution consiste à partager une ligne en plusieurs pelotons, à faire passer ces pelotons directement les uns sur les autres, et ensuite à mettre en action ces hommes entassés. C’est une imitation de la phalange macédonienne, qui marchait et combattait sur seize de hauteur, et qui fut regardée comme invincible, jusqu’à ce que l’épée des légions romaines en eût triomphé, et l’eût tellement anéantie, qu’il n’en est plus resté que le nom. Une troupe de soldats disposée de cette manière, ne tient qu’un très petit espace, et ressemble de loin à un amas d’hommes qui sont dans le plus grand désordre. Cependant il ne faut qu’un signe du général, et dans l’instant cette multitude qui paraît confuse, se trouve rangée dans le plus grand ordre, avec une si grande rapidité, que je ne puis mieux la comparer qu’à celle d’un torrent.
Frédéric attaqua donc ainsi l’aile gauche des Autrichiens, et la renversa. De nouveaux régiments venaient au secours de ceux qui avoient été battus, mais on ne leur donnait pas le temps de se former ; à peine se présentaient-ils, qu’ils avoient le même sort que les précédents. Les bataillons tombaient les uns sur les autres, la ligne fut enfoncée, et plusieurs autrichiens, entraînés par la foule des fuyards, ne purent pas même tirer un coup de fusil. La plus forte résistance se fit dans le village de Leuthen, où les fuyards se réunirent aux troupes impériales et à l’artillerie qui s’y trouvaient. Ils s’y défendirent comme des désespérés, et ne cédèrent qu’à la dernière extrémité. Quelque effroyable que fût le désordre dans l’armée battue, ses meilleures troupes se rallièrent, et firent un dernier effort pour essayer, à la faveur du terrain, de rétablir leurs affaires, mais elles ne purent pas tenir contre l’artillerie prussienne, qui les dispersa, et la cavalerie, qui, voltigeant de tous côtés, ne cessait de faire des prisonniers. A Kolin, ce n’était ni la science militaire ni le courage qui avait décidé de la journée, mais ces batteries placées sur des hauteurs inaccessibles ; à Leuthen au contraire, la tactique et la bravoure donnèrent seules la victoire. On fit sur le champ de bataille même vingt-un mille cinq cents prisonniers, six mille cinq cents Autrichiens furent tués ou blessés, et six mille déserteurs passèrent après la bataille, du côté des vainqueurs. La perte des Prussiens monta à cinq mille hommes tant morts que blessés.
(1) Traduction littérale.
Histoire de la guerre de Sept Ans, commencée en 1756, et terminée en 1763, par M. d’Archenholtz, ancien capitaine au service de Prusse, traduite de l’allemand par M. le baron de Bock, Metz, Strasbourg, Paris, avec approbation et privilège du roi, 1789, pp. 90-94.
« Il choisit l’ordre de bataille, appelé bateau… » : la traduction est ici incertaine : schief : oblique ; das Schiff : le bateau ; die Schiefe Schlachtordnung : l’ordre de bataille oblique, l’ordre oblique. Cf. d’Arnex.
L’ordre prussien selon Frédéric (1749)
Né en 1712, Frédéric II est roi de Prusse et électeur de Brandebourg de 1740 à 1786. Après la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), il compose L’Art de la guerre, un poème didactique en six chants, écrit en vers français et relu par Voltaire. L’œuvre fait l’objet d’une impression séparée en mai 1749, avant de figurer dans une édition en deux volumes des Œuvres du philosophe de Sans-Souci (1750), avec une pagination séparée, non pas dans l’édition en trois volumes. Il est repris au premier tome de l’édition de 1752 et dans le recueil des Poésies diverses de 1760. Au chant premier, Frédéric évoque l’ordre mince des soldats prussiens « combattant sur trois rangs », sans le réduire à un ordre du feu. La ponctuation est celle des Œuvres de Frédéric le Grand de J.-D.-E. Preuss, « historiographe de Brandebourg », tome X, Berlin, chez Rodolphe Decker, 1849.
Les Prussiens nerveux, tous robustes et grands,
Vainquent leurs ennemis, combattant sur trois rangs ;
Sur plus de profondeur, leurs rivaux pleins d’audace,
Résistant un moment, leur ont cédé la place.
Il faut qu’un bataillon marche d’un pas égal,
Qu’il ne prodigue point son tonnerre infernal,
Que son front hérissé, pointant la baïonnette,
Étonne l’ennemi, le force à la retraite.
« L’Art de la guerre : poème » in Œuvres du philosophe de Sans-Souci, Berlin, 1752, pp. 337-338.
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Poésies diverses, Berlin, Voss, 1760, p. 254.
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L’ordre mince selon Folard (1729)
Instruit par la bataille de Malplaquet (11 septembre 1709), Folard (1669-1752) est le théoricien du choc. Dans son Traité de la colonne (1729), il explique que la bataille en ordre mince contraint des soldats alignés à se passer réciproquement par les armes. Dans la querelle des ordres, c’est le maître à penser des partisans de l’ordre profond.
Qu’est-ce que nos combats et nos batailles ? Nous l’avons, ce me semble, assez bien expliqué : est-ce autre chose que des hommes rangés sans branler à une certaine distance les uns des autres, et sur deux lignes d’une grande étendue, à cause du peu de hauteur des bataillons qui se voient exposés plusieurs heures à un feu prodigieux et continuel de canon et de coups de fusils, d’autant plus meurtrier que les corps qui se passent ainsi réciproquement par les armes combattent sur un grand front, qui cause en peu de temps la perte d’une infinité de monde ; car si tous les soldats étaient aussi bien exercés à tirer que des flibustiers, je pose en fait qu’en deux heures de temps la perte de tous terminerait la journée, ou du moins ceux qui feraient les meilleurs tireurs remporteraient la victoire, parce que la perte des autres les obligerait à quitter partie. N’est-ce pas là à peu près la méthode insensée que nous suivons aujourd’hui dans tous nos combats ? Car cette baïonnette si redoutable ne l’est qu’aux yeux, et je ne vois pas qu’on la mette jamais en usage, ou fort rarement, puisque la pratique de nos pères d’aller à l’ennemi et de le joindre nous est aujourd’hui interdite, et que nos généraux ne la veulent point. Il nous suffit de combattre de loin, et sans aborder : c’est pourtant cet abord qui convient le mieux au caractère d’une nation active, violente et fougueuse comme la Française, dont tout l’avantage consiste dans sa première ardeur ; et dès qu’on prétend la retenir par une prudence mal entendue, et qu’on ne lui laisse pas son libre cours, c’est une vraie poltronnerie, c’est tromper les soldats et leur couper les bras et les jambes. Avons-nous fait autre chose pendant tout le cours de la dernière guerre ?
« Traité de la colonne, la manière de la former, et de combattre dans cet ordre » in Histoire de Polybe, nouvelle édition, Amsterdam, chez Z. Chatelain et fils, 1753, 1re édition, 1729, pp. lxxix-lxxx.
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Les ordres de bataille selon Guibert (1772)
Dans la querelle des ordres, Guibert se range parmi les partisans de l’ordre mince.
PREMIÈRE PARTIE
TACTIQUE ÉLÉMENTAIRE
[…]
TACTIQUE DE L’INFANTERIE
CHAPITRE I
Ordonnance de l’infanterie, sa formation : principes qui doivent déterminer l’une et l’autre.
Je passe sur les définitions des premiers termes techniques de la tactique. Je n’écris point pour les commençants. Un jour je réduirai en forme de cours les idées que je vais exposer ici, et alors je tâcherai de les présenter d’une manière didactique, peut-être plus claire, et moins rebutante, que celle dont on s’est servi jusqu’à présent.
Constituée et armée uniformément, comme elle l’est aujourd’hui, il n’y a plus qu’une sorte d’infanterie, de là plus qu’une ordonnance, variée, à la vérité, suivant les terrains, mais toujours la même dans sa base et dans son principe. Voilà un avantage de simplicité que je trouve à notre tactique par-dessus celle des anciens. Ils avoient de l’infanterie pesante et de l’infanterie armée à la légère ; ils étaient par conséquent obligés d’avoir une ordonnance pour chacune d’elles. Notre infanterie au contraire réunit les deux propriétés, puisque le fusil armé de sa baïonnette est à la fois arme de jet et arme de main : elle est propre par le fusil aux combats de jet, et par la baïonnette aux combats de choc.
[…]
L’infanterie étant propre à l’action de feu et à l’action de choc, il lui faut une ordonnance qui lui permette l’usage de ces deux propriétés ; et, au cas que la même ordonnance ne puisse servir pour les deux objets, il faut, que de celle qui sera déterminée devoir, être l’ordonnance habituelle et primitive, elle puisse facilement et promptement passer à l’ordonnance accidentelle et momentanée, qui remplira le second objet. Mais laquelle sera l’ordonnance primitive et habituelle ? L’ordonnance de feu ou celle de choc ? C’est une question qui mérite d’être discutée avec quelques détails, et examinée avec l’attention la plus réfléchie : j’ignore l’art d’être clair pour qui ne veut pas être attentif.
Avant que d’être en mesure d’aborder l’ennemi, il faut se mettre en bataille, il faut arriver à lui, il ne faut pas être détruit, ou mis en désordre par l’effet de son feu ; il faut lui faire craindre du feu à son tour ; donc il est nécessaire que l’ordonnance primitive et habituelle soit l’ordonnance propre au feu, c’est-à-dire, l’ordre mince ; je déterminerai ci-après quelle proportion cet ordre devra avoir.
La multiplicité de l’artillerie, la science du choix des postes, celle des retranchements ont rendu aujourd’hui les actions de choc infiniment rares ; donc celles de feu étant plus communes, c’est une raison de plus pour que l’ordonnance propre au feu soit l’ordonnance primitive et habituelle.
Mais les circonstances, dira-t-on, la nature du terrain, la situation de l’ennemi peuvent exiger qu’on aille à lui sans tirer et qu’on engage un action de choc. D’accord, je suis plus partisan que personne de cette manière d’attaquer ; c’est celle du courage, c’est celle de la nation, c’est presque toujours celle de la victoire. Je vais prouver cependant que l’ordre mince, à quelques occasions près, est encore le plus avantageux et le plus favorable pour engager une action de choc.
Commençons pour cet effet par détruire l’ancien préjugé, d’après lequel on croyait augmenter la force d’une troupe, en augmentant sa profondeur. Toutes les lois physiques sur le mouvement et le choc des corps, deviennent des chimères, quand on veut les adapter à la tactique ; car premièrement une troupe ne peut se comparer à une masse, puisqu’elle n’est pas un corps compact et sans interstices. Secondement, dans une troupe qui aborde l’ennemi, il n’y a que les hommes du rang qui le joint qui aient force de choc ; tous ceux qui sont derrière eux ne pouvant se serrer et s’unir avec l’adhérence et la pression qui existerait entre des corps physiques, ils sont inutiles et ne font souvent qu’occasionner du désordre et du tumulte. Troisièmement, ce prétendu choc pût-il avoir lieu de manière que tous les rangs y contribuassent ; il existe dans une troupe composée d’individus, qui, machinalement du moins, calculent et sentent le danger, une sorte de mollesse et de désunion de volontés qui ralentit nécessairement la détermination de la marche et la mesure du pas ; donc plus de quantité entière de mouvement, plus de produit de masses et de vitesse, plus de choc ; car le choc suppose que la vitesse, une fois imprimée au corps, mû par la cause motrice, continue jusqu’à la rencontre du corps choqué.
Il s’ensuit donc, me répliquera-t-on, que niant que la profondeur de l’ordonnance ajoute à sa force, vous voudriez que l’infanterie fût rangée sur un homme de hauteur. Non, je veux que la profondeur de l’ordonnance soit déterminée par l’espèce d’armes et par la protection que ces armes peuvent porter au premier rang. Or trois hommes l’un derrière l’autre et bien exercés, peuvent tirer avec facilité ; les baïonnettes du second et troisième rangs peuvent, quand les rangs se serreront, former fraise et appui pour le premier. Donc je veux qu’on se forme sur trois, et jamais sur quatre ni sur six dans aucun cas, parce que par-delà trois hommes de profondeur on ne tire ni feu, ni augmentation de force, des rangs qui sont derrière eux.
S’il arrive enfin que la nature du terrain qui conduirait à couvert sur l’ennemi, ou l’attaque d’un retranchement, ou quelqu’autre circonstance qui doit être habilement et promptement jugée, rende la diminution du front nécessaire pour se renforcer sur un point, y attaquer et y percer, je dis qu’il faut former. l’infanterie en colonne ; mais ce ne sera pas pour avoir la pression exacte et chimérique dont ont parlé quelques tacticiens, ni pour augmenter la prétendue force de choc ; ce sera pour se procurer cette succession continue de mouvement qui fasse qu’une division entraînée par la division suivante, soit comme forcée d’arriver sur le point où l’on veut faire effort: ce sera surtout, parce que cet ordre donne de la confiance au soldat et intimide l’ennemi ; car la plupart des hommes, n’ayant pas les idées justes et ne voyant que par les yeux du corps, attribuent gain de cause à la troupe qui leur paraît la plus épaisse, et qui rassemble le plus d’hommes sur un même point.
Voici le résumé de ma discussion. L’ordonnance primitive, fondamentale et habituelle de l’infanterie sera sur trois de profondeur ; l’ordonnance momentanée et accidentelle sera en colonne. Il s’agit de trouver les moyens de passer de l’une à l’autre de ces ordonnances par des mouvements simples et rapides, c’est ce que je ferai par la suite.
[…]
SECONDE PARTIE
AVANT-PROPOS
J’ai essayé, dans la partie précédente, de tracer les principes sur lesquels doivent être constitués et instruits les différents corps destinés à composer une armée ; ici, la carrière s’ouvre et s’étend. Il s’agit de rassembler ces corps, de les amalgamer, de les faire concourir à l’exécution des grandes manœuvres de la guerre. C’est l’art d’enseigner cette exécution, de la combiner, de la diriger, qu’on appelle grande tactique. […]
CHAPITRE VII
Des ordres de bataille
Ordre de bataille dans la tactique actuelle peut s’entendre de deux manières. Il signifie d’abord l’ordre primitif et fondamental dans lequel une armée se dispose pour camper et pour combattre, étant mises à part toutes circonstances de manœuvre et de terrain ; il doit signifier ensuite toute disposition quelconque dérivant de cet ordre primitif, avec telles différences quelconques occasionnées par ces circonstances. Je vais éclaircir cette double définition. Cela répandra du jour sur la théorie qui en sera la suite.
Considéré comme disposition primitive et fondamentale, l’ordre de bataille d’une armée est le tableau qu’on forme au commencement de la campagne pour régler l’emplacement et la disposition des différents corps qui composent l’armée. C’est d’après lui que les troupes sont disposées sur deux lignes, l’infanterie au centre et la cavalerie sur les ailes. Ce premier arrangement est fondé en raison, quand il n’est que la disposition préparatoire, et, si je peux m’exprimer ainsi, la disposition d’attente et d’organisation ; mais il devient abus et erreur, quand il dégénère en routine, quand on le prend indifféremment dans toutes les circonstances et dans tous les terrains, quand surtout on en fait sa disposition de combat.
[…]
Considéré comme disposition dictée par le terrain et par les circonstances, l’ordre de bataille d’une armée est l’ordre quelconque dans lequel, elle se range pour combattre, c’est-à-dire, que ce n’est jamais et ne peut presque jamais être l’ordre de méthode ; car rarement se trouve-t-on dans des plaines où l’armée puisse être formée sur des lignes droites et continues ; aussi rarement dans des pays où l’on doive composer tout le centre d’infanterie et les ailes de cavalerie. Souvent on affaiblit et on met hors de prise une partie de sa disposition pour en renforcer une autre avec laquelle on veut combattre. Dans ces différentes circonstances on se conduit ainsi que je l’ai dit ci-dessus, on s’écarte de l’ordre de méthode, on prend une disposition qui y a quelquefois, très peu de-rapport. Il y a même plus : c’est que plus un général est habile, plus son armée est manœuvrière, et plus il s’écarte de la routine établie, afin de porter à son ennemi des coups imprévus et décisifs. J’aurai occasion de développer cela dans la suite de cette théorie. Je crois en avoir dit assez pour faire sentir la différence qu’il y a entre la disposition de méthode et la disposition de circonstance, qui toutes deux cependant peuvent s’appeler ordre de bataille, avec cette différence que la première n’a lieu que dans les camps et dans les rêves des tacticiens, tandis que la seconde est celle dans laquelle on donne les batailles, et surtout celle qui les fait gagner.
[…]
Il ne peut y avoir que deux manières de donner bataille à l’ennemi : la première, en engageant ou en se mettant à portée d’engager à la fois le combat sur toutes les parties de son front ; la seconde, en l’attaquant seulement un ou sur plusieurs points. Je crois, d’après cela, pouvoir réduire les sept ordres dont Végèce a parlé, et dont tous les tacticiens ont parlé après lui, à deux, le parallèle et l’oblique. Je vais, en traitant séparément de chacun de ces ordres, les définir, assigner leurs principes, leurs objets, et démontrer comment toutes les dispositions quelconques tiennent à ces deux dispositions principales, et n’en sont que des conséquences et des modifications.
CHAPITRE VIII
Ordre parallèle
Il faut appeler ainsi une disposition de bataille dont le front développé parallèlement à celui de l’ennemi, peut entrer en action à la fois de toutes les parties qui la composent. Quand je dis parallèlement, on ne doit pas entendre ce mot dans la précision géométrique, car il y a peu de pays qui puissent permettre à deux armées de s’étendre sur des fronts exactement parallèles l’un à l’autre. Le nom d’ordre parallèle appartient donc à toute disposition qui place tous les corps de deux armées les uns vis-à-vis des autres, en mesure et à portée de combattre.
[…]
CHAPITRE IX
Ordre oblique
On vient de voir comment la science militaire a substitué l’ordre oblique à l’ordre parallèle, et a rendu les batailles plus savantes et moins sanglantes. C’est un jeu de calcul et de combinaison qui a succédé à un jeu de hasard et de ruine. Il est heureux, que la science militaire, qui est la science de la destruction, rende la guerre moins destructive en se perfectionnant. Il est heureux que ce puisse être l’habileté des généraux qui décide le sort des batailles, plutôt que la quantité du sang répandu. Enfin, dans un siècle où tous les arts ont fait des progrès, il est honorable, il est encourageant pour les militaires, que celui de la guerre se ressente de la propagation générale des lumières.
L’ordre oblique est l’ordre de bataille le plus usité, le plus savant, le plus susceptible de combinaisons, l’ordre dont se serviront toujours les armées inférieures, commandées par de bons généraux ; c’est cet ordre si fameux chez les anciens, mais dont aucun de leurs tacticiens ne nous a fait connaître le mécanisme intérieur. Le roi de Prusse est le premier moderne qui l’ait exécuté par principes, et qui l’ait adapté à la tactique actuelle.
Pour qu’un ordre de bataille soit oblique, il n’est pas nécessaire que le front de cet ordre dessine exactement une ligne oblique par rapport au front de l’ennemi ; car rarement les terrains et les circonstances permettent qu’une pareille régularité puisse avoir lieu. J’appelle donc oblique toute disposition où l’on porte sur l’ennemi une partie et l’élite de ses forces, et où l’on tient le reste hors de portée de lui ; toute disposition en un mot, où l’on attaque avec avantage un ou plusieurs points de l’ordre de bataille ennemi, tandis qu’on donne le change aux autres points, et qu’on se met hors de mesure de pouvoir être attaqué par eux.
« Essai général de tactique », 1re éd. 1772, in Œuvres militaires de Guibert, publiées par sa veuve, sur les manuscrits et d’après les corrections de l’auteur, Paris, Magimel, an XII, 1803, tome premier, pp. 155-171, tome 2, pp. 1-74.
Les ordres de bataille selon Loubat de Bohan (1781)
Dans la querelle des ordres, Loubat de Bohan se range parmi les partisans de l’ordre profond.
ORDRE MINCE. Exprime des files sur trois de hauteur, et les troupes sur trois rangs.
ORDRE PROFOND. Exprime des files sur plus de trois de hauteur, et les troupes formées sur plus de trois rangs. L’ordre mince se nomme aussi ORDRE DU FEU, ORDRE PRUSSIEN, et l’ordre profond se nomme aussi ORDRE DU CHOC, ORDRE FRANÇAIS.
[…]
L’ordre oblique est celui qui renforce une partie du front de l’armée, pour engager le combat uniquement dans cette partie , et s’assurer la victoire par la supériorité qu’on lui a ménagée, et pour cela refuser toutes les autres, tenant chacune d’elles plus ou moins reculée, mais de manière qu’elles se protègent et se soutiennent. Toute attaque doit être parallèle dans sa partie attaquante, c’est-à-dire, que le front de la partie qui attaque doit marcher parallèlement à la partie qu’il veut attaquer, car s’il s’agit même de charger un flanc , il faut une attaque sur le flanc ; or, pour ce dernier objet, c’est l’affaire d’une seconde troupe , dont la manœuvre particulière doit être combinée avec la manœuvre primitive, qui est celle de la ligne de front .
L’ordre le plus simple, le plus sûr et le seul raisonnable pour remettre aux prises un point de sa ligne et refuser les autres , est l’ordre par échelons parallèles, reculés successivement ; et c’est cela seulement que l’on doit entendre par ORDRE OBLIQUE.
Baron de Bohan, Examen critique du militaire français, Genève, 1781, p. 8, pp. 175-176.
Gravure : Plan de la bataille près de Leuthen en Silésie le 5 décembre 1757 entre l’armée impériale et royale et l’armée prussienne, par Mr de Beaulieu, major aide march. de logis de l’armée im. roy., Vienne, Prague et Trieste, chez Jean Thomas Trattner, imprimeur et libraire de la Cour, 1757.