L’ordre oblique à la bataille de Leuthen selon Archenholz

Johann Wilhelm von Archenholz (1741-1812) sert comme officier dans l’armée prussienne pendant la guerre de Sept Ans, avant d’écrire une histoire du conflit qui paraît en Allemagne en 1788 : Geschichte des siebenjährigen Krieges in Deutschland von 1756 bis 1763. Dans son récit de la bataille de Leuthen (Silésie, 5 décembre 1757), il donne une définition de l’ordre oblique employé par Frédéric II pour vaincre un adversaire deux fois supérieur en nombre : « porter, sur le principal point d’attaque, plus de soldats que n’en a l’ennemi ». Les deux traductions françaises ci-après sont publiées en 1789, la première à Berne, la seconde à Paris.


Ce fut le 5 de décembre, près du village de Leuthen, que se donna cette bataille, une des plus grandes que notre siècle ait vues. Les deux armées différaient à tous égards l’une de l’autre. Les Prussiens étaient forts de trente mille hommes ; les Autrichiens de quatre-vingt-dix mille : ces derniers, pleins de confiance dans leur nombre prodigieux, dans leurs alliances colossales, et dans la possession de la Silésie déjà à moitié conquise ; mais les premiers se reposant entièrement sur leur savante tactique, et sur le grand héros qu’ils avaient à leur tête. Dans l’une des armées, qui tirait librement ses convois de la Bohême, régnait la plus grande abondance ; l’autre manquait de beaucoup d’objets nécessaires. La première avait joui d’un long repos ; l’autre était épuisée de fatigues, par une marche forcée et longue. Les Autrichiens, dans ce jour mémorable, n’étaient animés que de leur courage ordinaire ; mais chez les Prussiens, il était porté jusqu’au plus haut degré d’enthousiasme.

C’est ainsi que se rencontrèrent les deux armées, dans une plaine telle que Frédéric n’eût pu en désirer une plus avantageuse pour ses manœuvres. Les Autrichiens étaient postés sur des lignes dont l’œil ne pouvait apercevoir les extrémités ; et à peine purent-ils en croire leurs sens, lorsqu’ils virent la petite armée des Prussiens s’avancer pour les attaquer. Mais ce fut alors que se montra le grand génie de Frédéric : il choisit cet ordre de bataille oblique, qui procura tant de victoires aux Grecs, et au moyen duquel Épaminondas vainquit les indomptables Spartiates. Cette position, qui est du nombre des chefs-d’œuvre de l’art de la guerre, a pour principe fondamental, de porter, sur le principal point d’attaque, plus de soldats que n’en a l’ennemi, et pour ainsi dire, de lui arracher par-là la victoire. Frédéric fit des mouvements simulés contre l’aile droite autrichienne, tandis que ses desseins effectifs étaient dirigés contre l’aile gauche. Il ordonna, à cet effet, une manœuvre particulière, qu’on a bien imitée depuis parmi d’autres troupes, mais que jusqu’à nos jours les Prussiens seuls ont pu exécuter avec l’ordre et la célérité nécessaires. Ce genre d’évolution consiste à diviser une ligne en plusieurs pelotons, à les rapprocher fort près les uns des autres, et à faire mouvoir cette masse d’hommes ainsi amoncelés. Frédéric est l’inventeur de cette manœuvre : c’était une imitation de la phalange macédonienne, qui marchait et combattait divisée en seize rangs, et qui, pendant plusieurs siècles, fut regardée comme invincible, jusqu’à ce qu’elle fut détruite par le fer des légions romaines, et qu’il ne resta plus d’elle que le nom. Un corps de soldats ainsi rangés n’occupe à proportion de son nombre qu’un petit espace de terrain, et n’offre à l’œil, dans l’éloignement, qu’un amas d’hommes rassemblés sans aucun ordre. Mais au moindre signe du chef, cette foule se déploie dans le plus grand ordre, et avec la rapidité d’un torrent.

C’est ainsi que Frédéric attaqua et renversa l’aile gauche des Autrichiens. Des régiments de troupes fraîches venaient continuellement au secours de ceux qui avoient été repoussés ; mais on ne leur laissait pas même le temps de se former : à peine se montraient-ils, qu’ils étaient aussitôt mis en fuite. Un régiment autrichien se pressait sur d’autres : leur ligne fut rompue, et le désordre inexprimable. Plusieurs milliers des Impériaux ne purent tirer un seul coup de fusil. La plus forte résistance se fit dans le village de Leuthen, qui était garni de beaucoup de troupes et d’artillerie. À elles se joignit encore le grand nombre des fugitifs, qui remplissaient toutes les maisons & les recoins du lieu. Enfin ils furent contraints de céder. Quelque terrible cependant que fût le désordre dans l’armée vaincue, ses meilleures troupes tentèrent encore une fois de tenir ferme dans un terrain avantageux ; mais l’artillerie prussienne les mit bientôt en fuite, et leur cavalerie, qui pénétrait dans les deux ailes, ne cessait de faire des milliers de prisonniers. À Kollin, ce n’avaient été ni de savantes manœuvres, ni la bravoure, mais des bouches à feu placées fur des hauteurs insurmontables, qui avaient décidé du sort de la journée ; à Leuthen, la tactique et la valeur décidèrent seules de la victoire. On fit, sur le champ de bataille, 21 500 prisonniers : cinq mille Autrichiens étaient morts ou blessés, et après la bataille six mille déserteurs passèrent du côté du vainqueur. Les Prussiens perdirent 5000 morts et blessés.

J. W. d’Archenholtz, Histoire de la guerre de Sept Ans en Allemagne, de 1756 à 1763, trad. d’Arnex, Berne, Haller, 1789, pp. 70-73.


Ce fut le 5 décembre, près du village de Leuthen, que se donna cette bataille mémorable. Tout était différent dans les deux armées. Les Prussiens étaient au nombre de trente mille hommes, les Autrichiens en avoient quatre-vingt-dix mille. Ces derniers, pleins de confiance en leurs forces et dans leurs alliés, se voyaient encore en possession de la moitié de la Silésie ; les premiers ne se croyaient assurés du succès que d’après leur tactique et le génie de leur chef. D’un côté régnait l’abondance, parce qu’on faisait venir de Bohême tout ce dont on avait besoin ; de l’autre on manquait de beaucoup de choses, et l’on était sans ressource. Les uns se reposaient depuis longtemps, les autres étaient fatigués de la marche forcée qu’ils venaient de faire. Les Autrichiens n’apportaient au combat que leur valeur ordinaire ; et celle des Prussiens était portée au plus haut degré d’exaltation.

C’est dans ces dispositions que les deux armées en vinrent aux mains dans une grande plaine, qui était telle que Frédéric pouvait la souhaiter. Les Autrichiens, rangés sur des lignes immenses, s’étendaient à perte de vue, et pourvoient à peine en croire leurs yeux, lorsqu’ils virent la petite armée prussienne qui s’avançait pour les attaquer. Mais alors se manifesta le génie de Frédéric. Il choisit l’ordre de bataille, appelé bateau (1), qui a valu aux Grecs tant de victoires, et par lequel Épaminondas triompha des Spartiates jusqu’alors invincibles. Frédéric savait que c’est une maxime fondamentale de l’art de la guerre, de porter plus de monde que l’ennemi, dans le point qu’on veut attaquer. Il faisait en conséquence des mouvements déguisés contre l’aile droite, parce qu’il voulait attaquer l’aile gauche, et alors il ordonna la manœuvre dont nous venons de parler, manœuvre extraordinaire qu’on a voulu imiter ailleurs, mais qui n’a pu encore être exécutée que chez les Prussiens avec l’ordre et la vivacité convenables. Tout l’art de cette évolution consiste à partager une ligne en plusieurs pelotons, à faire passer ces pelotons directement les uns sur les autres, et ensuite à mettre en action ces hommes entassés. C’est une imitation de la phalange macédonienne, qui marchait et combattait sur seize de hauteur, et qui fut regardée comme invincible, jusqu’à ce que l’épée des légions romaines en eût triomphé, et l’eût tellement anéantie, qu’il n’en est plus resté que le nom. Une troupe de soldats disposée de cette manière, ne tient qu’un très petit espace, et ressemble de loin à un amas d’hommes qui sont dans le plus grand désordre. Cependant il ne faut qu’un signe du général, et dans l’instant cette multitude qui paraît confuse, se trouve rangée dans le plus grand ordre, avec une si grande rapidité, que je ne puis mieux la comparer qu’à celle d’un torrent.

Frédéric attaqua donc ainsi l’aile gauche des Autrichiens, et la renversa. De nouveaux régiments venaient au secours de ceux qui avoient été battus, mais on ne leur donnait pas le temps de se former ; à peine se présentaient-ils, qu’ils avoient le même sort que les précédents. Les bataillons tombaient les uns sur les autres, la ligne fut enfoncée, et plusieurs autrichiens, entraînés par la foule des fuyards, ne purent pas même tirer un coup de fusil. La plus forte résistance se fit dans le village de Leuthen, où les fuyards se réunirent aux troupes impériales et à l’artillerie qui s’y trouvaient. Ils s’y défendirent comme des désespérés, et ne cédèrent qu’à la dernière extrémité. Quelque effroyable que fût le désordre dans l’armée battue, ses meilleures troupes se rallièrent, et firent un dernier effort pour essayer, à la faveur du terrain, de rétablir leurs affaires, mais elles ne purent pas tenir contre l’artillerie prussienne, qui les dispersa, et la cavalerie, qui, voltigeant de tous côtés, ne cessait de faire des prisonniers. A Kolin, ce n’était ni la science militaire ni le courage qui avait décidé de la journée, mais ces batteries placées sur des hauteurs inaccessibles ; à Leuthen au contraire, la tactique et la bravoure donnèrent seules la victoire. On fit sur le champ de bataille même vingt-un mille cinq cents prisonniers, six mille cinq cents Autrichiens furent tués ou blessés, et six mille déserteurs passèrent après la bataille, du côté des vainqueurs. La perte des Prussiens monta à cinq mille hommes tant morts que blessés.

(1) Traduction littérale.

[La traduction, même « littérale, est ici incertaine. Schiefe Schlachtordnung : ordre oblique.]

M. d’Archenholtz, Histoire de la guerre de Sept Ans, commencée en 1756, et terminée en 1763, trad. de Bock, première partie, Metz, Strasbourg, Paris, 1789, pp. 90-94.