La révolution de 1830 dans le Journal des débats

Le 9 août 1830, après la révision de la Charte par les Chambres, le Journal des débats politiques et littéraires donne son appréciation sur les événements politiques des jours précédents.


FRANCE.

PARIS, 8 août.

La révolution de 1830 est consommée ! Le patriotisme éclairé des deux Chambres et du prince auquel les destinées de la France vont être remises, a glorieusement achevé l’œuvre que les Parisiens avaient commencée au milieu des fusillades et de la mitraille. Révolution à jamais mémorable ! D’une part, elle consolide les vrais, les éternels principes de la révolution de 89, elle y met le sceau, elle en consacre les résultats ! De l’autre, elle expie en quelque sorte, par sa sagesse profonde, par son inaltérable modération, les excès de cette première révolution ; elle la purifie aux yeux de l’univers ! Que ceux qui nous reprochaient de ne savoir pas être libres fassent amende honorable à la France ! Que ceux qui avaient sans cesse à la bouche les mots de terreur, de jacobinisme, d’échafauds en permanence, s’humilient devant le bon sens et l’équité de ce peuple tant calomnié ! La révolution de 89, toute généreuse qu’elle était dans son principe, est restée tachée de beaucoup de sang. La faute en est à la fureur des guerres civiles et étrangères qui n’en voulaient à rien moins qu’à la liberté même. Le sang qui consacre la révolution de 1830 est un sang pur. Il a été versé volontairement, et pour la défense des droits du pays ! Chaque goutte de ce noble sang nous a valu un droit, une liberté de plus !

Les Chambres ont bien compris leur mission, le vœu de la France et ce qu’exigeaient d’elles les nécessités impérieuses de la politique. Elles l’ont compris, soit en ne remettant pas en question toutes nos lois, toutes nos libertés, toutes nos habitudes par la promulgation d’une Charte nouvelle, soit en modifiant les articles de la Charte que l’expérience de quinze années et l’abus qu’on en avait fait avaient déjà condamnés, soit en appelant au trône un prince citoyen, élevé comme nous, soldat de la révolution avec nous, qui n’aura ni préjugés à vaincre, ni souvenirs funestes à écarter pour se trouver trop heureux de commander à un peuple libre !

Oui, nous félicitons les Chambres de n’avoir pas cru que la Charte eût succombé tout entière dans ces journées où la population se faisait tuer aux cris de vive la Charte ! Parce que des ministres parjures, parce qu’un roi que son malheur protège désormais contre de trop justes ressentimens, l’avaient violée, cette Charte, s’ensuivait-il donc qu’elle était tombée avec ce roi et ces ministres ? La Charte devait-elle être punie d’un crime commis contre elle-même ? Était-ce contre elle que se soulevaient les Parisiens les 27, 28 et 29 juillet, contre elle qu’on criait aux armes ? Loin de là, nous avons protesté, les armes à la main, en faveur de la Charte, contre ceux qui l’avaient violée. Voilà le sens évident de l’insurrection parisienne. Qu’on ne dise pas que, les articles de la Charte qui établissent l’ordre de successibilité au trône ayant péri, il n’y avait plus de Charte, pas plus qu’il n’y avait de roi ! Quels sont donc les motifs de l’arrêt qui condamne à jamais la branche aînée de la famille des Bourbons ? L’incompatibilité de cette famille avec la Charte. Ainsi leur chute, loin de détruire la Charte, en confirme les principes essentiels. C’est à la Charte qu’ils ont été sacrifiés. Ils ne pouvaient plus vivre avec elle. Il fallait qu’ils succombassent, ou que la Charte succombât. L’expérience l’a prouvé. Ils ont péri ; la Charte, victorieuse, subsiste.

C’est d’ailleurs une terrible chose que d’avoir à refaire en entier la constitution d’un grand peuple. Vous ne le savons que trop ! Plus ce peuple a l’esprit vif et généreux, plus il est à craindre qu’il ne s’égare en cherchant une perfection imaginaire. Dans cette suspension générale des lois, chacun se travaille pour faire prévaloir sa théorie. Ce qui n’était hier qu’une pensée philosophique isolée, qu’un rêve inoffensif, devient tout à coup un mot de ralliement dangereux. A ceux-ci il ne faut plus de roi ni de supériorités sociales quelconques. A ceux-là, plus de propriétés, plus de successions. Que sais-je encore ? Le, pays se couvre de législateurs ; les principes les mieux établis chancèlent ; la force vient au secours du raisonnement, et, dans cette confusion universelle, le commerce s’arrête, le crédit public s’écroule, les mœurs se corrompent. La première garantie de la liberté et de l’ordre, c’est le respect pour les lois établies. Heureux le peuple qui a confiance dans ses lois, qui les améliore sans en altérer le principe ! Les hommes qui le gouvernent peuvent changer sans que la société soit mise en péril. Tous les bons citoyens savent où se rattacher, et les révolutions ne sont plus que de courtes tempêtes qui épurent et rafraîchissent l’atmosphère.

Est-ce à dire qu’il faudra renoncer à tout progrès et sacrifier le bien des peuples à je ne sais quel respect superstitieux pour les lois établies, quelles qu’elles soient ? À Dieu ne plaise ! Ce serait folie, stupidité ; ce serait, pour éviter les révolutions, les rendre nécessaires et les aggraver de tous les maux accumulés par la timidité des législateurs. Aussi les Chambres, dans leur sagesse, n’ont-elles pas hésité à sauver la Charte en en retranchant sans pitié les parties mortes ou corrompues. Qu’aurait dit ce peuple qui a reconquis, les armes à la main, sa liberté, si les Chambres eussent laissé intact, dans la Charte, cet article 14, coupable de tout le sang qui a été versé ? Avec combien de raison cette jeunesse, aussi courageuse et plus éclairée que ses pères, se serait-elle élevée contre l’égoïsme des Chambres, si les Chambres, par une défiance injurieuse, l’eussent tenue éloignée dix ans encore des affaires publiques ? Les Chambres, en fixant à trente ans l’âge de l’éligibilité, et à vingt-cinq l’âge nécessaire pour être électeur, n’ont fait que consacrer un principe déjà reconnu par tous les bons esprits.

L’initiative appartiendra désormais également aux trois pouvoirs. Cela est juste et conforme à l’esprit de la Charte. Proposer les lois, c’est une des prérogatives du pouvoir législatif. Le pouvoir législatif n’appartient pas au roi seul : il le partage avec les deux Chambres. Que le partage soit égal !

Une réparation éclatante était due à la liberté de la presse. Elle ne pouvait en obtenir une plus complète ; la censure est à jamais abolie.

C’est encore avec la même sagesse que les séances de la Chambre des Pairs ont été rendues à la publicité. Qu’est-ce qu’un corps délibérant qui n’a pas d’auditoire ? Que devient son influence sur le pays ? Les prérogatives de la Chambre des Pairs ne lui ont pas été données comme une propriété particulière ; mais dans l’intérêt général. Il faut qu’elle les justifie par l’emploi qu’elle en fait. Le mystère de ses délibérations n’a pas médiocrement contribué à lui faire tort dans quelques esprits imprévoyans. Lorsque la France communiquera directement avec elle, la France, nous en sommes sûrs, lui rendra justice, et l’on ne songera plus à lui contester des droits qu’elle légitimera, aux yeux de tous, par sa sagesse et son patriotisme.

Quant à la mesure qui annule les nominations de pairs faites par Charles X, quelque rigoureuse qu’elle puisse paraître, elle était nécessaire. Quel a été le but de ces promotions violentes, cette profusion de la plus haute des magistratures, jetée à la tête des premiers venus ? N’était-ce pas de corrompre profondément ce qui fait la grandeur même de la pairie, son indépendance ? Les Chambres se sont trouvées dans cette nécessité ou de sacrifier la pairie aux 76, ou de sacrifier les 76 à la pairie. Quoique ne provenant pas de l’élection populaire, la pairie doit aussi représenter quelque chose, les grands services, les vieilles illustrations, l’expérience des hommes d’État, la gloire militaire. Qu’est-ce donc qu’elle représentait telle que l’avait faite M. de Villèle ? La faction de M. de Villèle. Encore un coup, il fallait, à tout prix, sortir de là, ou bien la pairie succombait ! Nous espérons qu’elle est sauvée.

Un principe général domine tout le travail des deux Chambres qu’il serait superflu d’analyser en détail, c’est l’amour de la publicité la plus étendue, c’est la confiance dans le patriotisme éclairé de la nation. Le principe contraire a perdu Charles X et sa famille. Depuis quinze ans, presque tous les ministères qui se sont succédé ont pris à tâche d’enlever au peuple quelqu’un de ses droits, de l’éloigner le plus possible de la connaissance de ses affaires, de l’interdire en un mot. Tantôt on restreignait le droit d’élection, tan tôt on supprimait le jury en matière de délit de la presse, tantôt on rétablissait le censure. C’était un grand triomphe, une grande gloire que d’avoir gagné quelque chose sur Je peuple ! Le peu qu’on lui laissait, on le regrettait encore, et l’on ne s’en cachait pas. On aurait été trop heureux de pouvoir abolir du même coup, et pour toujours, la liberté de la presse, la publicité de la tribune, le jury, les collèges d’arrondissement. Tant on se déliait du peuple ! tant on recevait de mauvaise grâce tout ce qui venait de lui ! tant les vœux de la cour étaient contraires aux siens !

Les Chambres viennent de mettre un terme à ce malheureux système de défiance. Tout ce que le peuple peut faire par lui-même, il le fera. Il jugera les délits de la presse ; il nommera les membres de ses administrations municipales et départementales ; il se gardera lui-même et sous la direction des officiers honorés de son choix ; il assistera aux séances de la Chambre haute comme à celles de la Chambre basse ; partout, et jusque dans la cour, s’il y a encore une cour, il aura ses représentans : cela est tout simple. Lorsqu’on veut franchement le bonheur et la liberté d’une nation, on l’appelle, on la consulte, on n’a pas peur d’elle. C’est là l’esprit de la déclaration des deux Chambres. Nous ne regrettons qu’une chose, c’est qu’en supprimant cet article inintelligible ou perfide, qui maintenait une religion d’État à côté de la liberté des cultes, les Chambres aient cru devoir énoncer une simple vérité de fait, et déclarer que la religion catholique était professée par la majorité des Français. C’est une précaution politique, nous le savons. Mais dans cette précaution n’y a-t-il pas encore un peu trop de défiance du bon sens public ? Qui, de bonne foi, ira s’imaginer que les Chambres, après avoir proclamé la liberté des cultes, pourraient, quelque jour, excepter de cette liberté le culte le plus répandu parmi nous, la religion catholique ?

L’élévation du duc d’Orléans et de sa famille au trône complète et assure à jamais la restauration de notre liberté. Et nous aussi nous comprenons toutes les douleurs ! Nous sympathisons avec tous les sentimens généreux ! Mais il faut que cette révolution-ci soit la dernière, et, pour qu’elle soit la dernière, il faut qu’elle soit complète. Il y a des familles de roi malheureuses, aux quelles certains principes semblent irrévocablement attachés, et qu’elles se transmettent comme avec le sang. Ces principes triomphent, succombent ou se relèvent avec leurs derniers descendans. Les Stuart ont fini à Rome sous la robe de cardinal, contre laquelle ils avaient échangé leur couronne ! Jamais, avec eux, l’Angleterre n’eût joui de sa liberté et de sa religion !

La même fatalité semble peser sur la branche aînée des Bourbons. II leur était si facile de faire le bonheur de la France, d’assurer à la fois leur puissance et notre liberté ! Ils ne l’ont pas voulu ; ils s’y sont obstinément refusés. Voici un prince d’un âge mûr, d’une raison ferme et éclairée, entouré d’une nombreuse famille élevée avec nos enfans, dans les mêmes principes qu’eux ! Ce prince est simple dans ses goûts, il aime la liberté, il a com battu pour elle, il nous devra sa couronne. Aucune barrière entre nous et lui ! plus de droit divin, plus de pouvoir constituant, plus d’autorité antérieure à la Charte ! C’est là le roi qu’il faut à la France ; nous le croyons sincèrement, et c’est à ce titre que nous saluons avec joie son avènement au trône le plus noble de l’univers.

Journal des débats politiques et littéraires, 9 août 1830.