Le 7 octobre 1870, à 11 heures du matin, Gambetta (1838-1882) s’envole en ballon de la place Saint-Pierre de Montmartre. Ministre de l’Intérieur du gouvernement de la Défense nationale formé après le désastre de Sedan, il cherche à quitter Paris assiégé par les Allemands afin de rejoindre la délégation établie à Tours avant le début du siège. Porté par un vent de sud-est, le ballon franchit les lignes allemandes et finit sa course, à quatre heures de l’après-midi, dans un bois de la commune d’Épineuse (Oise). Secouru par la population, Gambetta rejoint Amiens dans la soirée, puis Rouen par le chemin de fer. Il arrive à Tours dans l’après-midi du 9, ajoute à ses premières fonctions celle de ministre de la Guerre et adresse une proclamation aux « citoyens des départements ».
La dépêche de Montdidier (7 octobre 1870)
Paris, le 10 octobre 1870.
Le Gouvernement a reçu ce soir une dépêche de M. Gambetta ainsi conçue :
Montdidier (Somme), 8 heures du soir.
Arrivé après accident en forêt à Épineuse. Ballon dégonflé. Nous avons pu échapper aux tirailleurs prussiens et, grâce au maire d’Épineuse, venir ici, d’où nous partons dans une heure pour Amiens, d’où voie ferrée jusqu’au Mans et à Tours. Les lignes prussiennes s’arrêtent à Clermont, Compiègne et Breteuil, dans l’Oise. Pas de Prussiens dans la Somme. De toutes parts on se lève en masse. Le gouvernement de la Défense nationale est partout acclamé.
Le ministre de l’Intérieur par intérim,
JULES FAVRE.
Journal officiel de la République française, 11 octobre 1870.
La proclamation de Tours (9 octobre 1870)
Tours, 9 octobre 1870.
Citoyens des départements,
Par ordre du Gouvernement de la République, j’ai quitté Paris pour venir vous apporter, avec les espérances du peuple renfermé dans ses murs, les instructions et les ordres de ceux qui ont accepté la mission de délivrer la France de l’étranger.
Paris, depuis dix-sept jours étroitement investi, a donné au monde un spectacle unique, le spectacle de plus de deux millions d’hommes qui, oubliant leurs préférences, leurs dissidences antérieures, pour se serrer autour du drapeau de la République, ont déjà déjoué les calculs de l’envahisseur, qui comptait sur la discorde civile pour lui ouvrir les portes de la capitale.
La révolution avait trouvé Paris sans canons et sans armes. À l’heure qu’il est, on a armé quatre cent mille hommes de garde nationale, appelé cent mille mobiles, groupé soixante mille hommes de troupes régulières. Les ateliers fondent des canons ; les femmes fabriquent un million de cartouches par jour ; la garde nationale est pourvue de deux mitrailleuses par bataillon ; on lui fait des canons de campagne pour qu’elle puisse opérer bientôt des sorties contre les assiégeants ; les forts occupés par la marine ressemblent à autant de vaisseaux de haut-fond immobiles, garnis d’une artillerie merveilleuse et servie par les premiers pointeurs du monde. Jusqu’à présent, sous le feu de ces forts, l’ennemi a été impuissant à établir le moindre ouvrage.
L’enceinte elle-même, qui n’avait que cinq cents canons, le 4 septembre, en compte aujourd’hui trois mille huit cents ; à la même date, il y avait trente coups de canons à tirer par pièce, aujourd’hui il y en a quatre cents, et l’on continue à tondre des projectiles avec une fureur qui tient du vertige. Tout le monde a son poste marqué dans la cité et sa place de combat. L’enceinte est perpétuellement couverte par la garde nationale, qui, de l’aube à la nuit, se livre à tous les exercices de la guerre avec l’application du patriotisme, et on sent tous les jours grandir la solidité et l’expérience de ces soldats improvisés.
Derrière cette enceinte ainsi gardée, s’élève une troisième enceinte, construite sous la direction du comité des barricades ; derrière ces pavés savamment disposés, l’enfant de Paris a retrouvé, pour la défense des institutions républicaines, le génie même du combat des rues.
Toutes ces choses, partout ailleurs impossibles, se sont exécutées au milieu du calme, de l’ordre et grâce au concours enthousiaste qui a été donné aux hommes qui représentent la République. Ce n’est point une illusion ; ce n’est pas non plus une vaine formule : Paris est inexpugnable ; il ne peut plus être ni pris, ni surpris.
Restaient aux Prussiens deux autres moyens d’entrer dans la capitale , la sédition et la faim. La sédition, elle ne viendra pas, car les suppôts et les complices du gouvernement déchu, ou bien ils ont fui, ou bien ils se cachent. Quant aux serviteurs de la République, les ardents comme les tièdes, ils trouvent dans le gouvernement de l’Hôtel de Ville d’incorruptibles otages de la cause républicaine et de l’honneur national.
La famine !…
Prêt aux dernières privations, le peuple de Paris se rationne volontairement tous les jours ; et il a devant lui, grâce aux accumulations de vivres, de quoi défier l’ennemi pendant de longs mois encore. Il supportera avec une mâle constance la gêne et la disette, pour donner à ses frères des départements le temps d’accourir et de le ravitailler.
Telle est, sans déguisement ni détour, la situation de la capitale de la France.
Citoyens des départements,
Cette situation vous impose de grands devoirs. Le premier de tous, c’est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance ; le second, c’est, jusqu’à la paix, d’accepter fraternellement le commandement du pouvoir républicain sorti de la nécessité et du droit. Ce pouvoir, d’ailleurs, ne saurait sans déchoir s’exercer au profit d’aucune ambition. Il n’a qu’une passion et qu’un titre : arracher la France à l’abîme où la monarchie l’a plongée. Cela fait, la République sera fondée et à l’abri des conspirateurs et des réactionnaires.
Donc, toutes autres affaires cessantes, j’ai mandat, sans tenir compte ni des difficultés ni des résistances, de remédier, avec le concours de toutes les libres énergies, aux vices de notre situation, et, quoique le temps manque, de suppléer à force d’activité à l’insuffisance des délais. Les hommes ne manquent pas. Ce qui a fait défaut, c’est la résolution, la décision et la suite dans l’exécution des projets.
Ce qui a fait défaut après la honteuse capitulation de Sedan, ce sont les armes. Tous nos approvisionnements de cette nature avaient été dirigés sur Sedan, Metz et Strasbourg ; et l’on dirait que, par une dernière et criminelle combinaison, l’auteur de tous nos désastres a voulu, en tombant, nous enlever tous les moyens de réparer nos ruines. Maintenant, grâce à l’intervention d’hommes spéciaux, des marchés ont été conclus, qui ont pour but et pour effet d’accaparer tous les fusils disponibles sur le marché du globe. La difficulté était grande de se procurer la réalisation de ces marchés : elle est aujourd’hui surmontée.
Quant à l’équipement et à l’habillement, on va multiplier les ateliers et requérir les matières premières, si besoin est ; ni les bras ni le zèle des travailleurs ne manquent ; l’argent ne manquera pas non plus.
Il faut enfin mettre en œuvre toutes nos ressources qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, réagir contre de folles paniques, multiplier la guerre de partisans, et, à un ennemi si fécond en embûches et en surprises, opposer des pièges, harceler ses flancs, surprendre ses derrières, et enfin inaugurer la guerre nationale.
La République fait appel au concours de tous ; son Gouvernement se fera un devoir d’utiliser tous les courages, d’employer toutes les capacités. C’est sa tradition à elle d’armer les jeunes chefs : nous en ferons ! Le Ciel lui-même cessera d’être clément pour nos adversaires, les pluies d’automne viendront, et retenus, contenus par la capitale, les Prussiens, si éloignés de chez eux, inquiétés, troublés, pourchassés par nos populations réveillées, seront décimés pièce à pièce par nos armes, par la faim, par la nature.
Non, il n’est pas possible que le génie de la France se soit voilé pour toujours, que la grande nation se laisse prendre sa place dans le monde par une invasion de cinq cent mille hommes.
Levons-nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement. À travers tous nos désastres, et sous les coups de la mauvaise fortune, il nous reste encore le sentiment de l’unité française, l’indivisibilité de la République. Paris cerné affirme plus glorieusement encore son immortelle devise, qui doit être aussi celle de toute la France : « Vive la Nation ! vive la République une et indivisible. »
Le membre du gouvernement de la Défense nationale, ministre de l’Intérieur,
Léon GAMBETTA.
Le Moniteur universel, 11 octobre 1870.
Gravure
« Départ de M. Gambetta, ministre de l’Intérieur, dans l’aérostat l’Armand-Barbès », L’Illustration, 15 octobre 1870.
« Départ de M. Gambetta, ministre de l’Intérieur, dans l’aérostat l’Armand-Barbès ».