La guerre irrégulière selon Clausewitz

Le De la guerre (1832) de Clausewitz (1780-1831) traite avant tout des guerres régulières, mais n’ignore pas la guerre irrégulière. Au chapitre XXVI du livre VI — Volksbewaffnung, l’armement du peuple, la nation en armes ou la guerre populaire —, le stratège prussien en donne une théorie reprise par Mao Zedong pendant la guerre civile chinoise (1927-1936, 1946-1949) et la guerre contre le Japon (1937-1945). Selon Raymond Aron, il formule en particulier « le double principe — défense stratégique, offensive tactique — », premier caractère de la guerre populaire. C’est la première des trois étapes décrite par Mao : 1. Défensive stratégique ; 2. Équilibre stratégique ; 3. Offensive stratégique, c’est-à-dire le retour à la guerre classique. La traduction française ci-après est celle du lieutenant-colonel de Vatry, La théorie de la grande guerre (1886-1889).

Le XIXe siècle a produit le phénomène, jusqu’alors inconnu de l’Europe civilisée, de l’organisation armée des populations. Cette mesure a ses partisans, elle a aussi ses détracteurs. Les derniers se divisent en deux catégories. Les uns, ne considérant que le côté politique de la question, regardent l’organisation de la nation en milices comme la légalisation de l’anarchie ; pour eux, armer le peuple, c’est armer la révolution et créer une puissance qui menace tout d’abord l’ordre social intérieur. Les autres, jugeant uniquement la mesure au point de vue militaire, affirment que l’action que peut produire l’armement général de la nation ne répond pas à la dépense de forces qu’il exige. La première de ces objections sort de notre cadre ; nous n’avons à étudier le sujet qu’au point de vue défensif, c’est-à-dire dans ses rapports avec l’ennemi. Or, à ce point de vue, on peut généralement considérer l’organisation des milices nationales comme la conséquence forcée de l’extension et de l’intensité sans cesse croissantes que les guerres ont prises depuis l’époque, encore rapprochée de nous, où elles ont commencé à sortir des limites conventionnelles dans lesquelles elles s’étaient maintenues jusqu’alors. C’est cet accroissement incessamment progressif de l’élément de la guerre, qui, en raison des énormes effectifs des armées modernes, a tout d’abord conduit au système actuel des réquisitions, puis au service obligatoire général et à l’emploi de la landwehr, et qui paraît enfin mener, comme dernière conséquence, à l’armement en masse des populations ou appel du landsturm. Or, de même que toutes les nations ont été entraînées à suivre l’exemple de celle d’entre elles qui, sortant la première des anciennes limites conventionnelles, a su tirer un si puissant parti des réquisitions et des gros effectifs, il est certain que si l’armement général des populations produit un jour quelque part de bons résultats, cette organisation sera aussitôt adoptée par toutes les puissances. Il paraît, d’ailleurs, tout d’abord logique de supposer que la puissance qui, la première, saurait faire un emploi opportun de ce nouvel élément de force, en tirerait une supériorité relative réelle sur un adversaire qui aurait négligé d’y avoir recours. S’il doit en être véritablement ainsi, nous laissons aux philosophes le soin et le souci de résoudre la question de savoir si cet accroissement de puissance de l’élément de la guerre sera, dans ses suites, utile ou nuisible à l’humanité. Ils ont souvent envisagé la guerre elle-même à ce point de vue. Nous continuerons donc notre étude sans nous arrêter à ce côté de la question.

Ce serait faire une objection sans portée que de prétendre que, en les employant autrement, la défense pourrait généralement tirer un meilleur parti des forces que lui procure la participation armée de ses populations à la guerre. Ce ne sont pas là, en effet, pour la plupart, des forces indifféremment disponibles, c’est-à-dire que l’on puisse à volonté transporter d’un objet sur un autre. Il en est même une notable partie, les éléments moraux particulièrement, qui ne trouvent à produire leurs effets que dans l’application seule de ce procédé.

Nous n’avons donc pas à rechercher ce que coûte à une nation la résistance à main armée que sa population oppose à l’invasion, mais bien quelle influence cette résistance peut avoir, quelles en sont les conditions, et quelles applications il convient d’en faire.

Il va de soi, tout d’abord, qu’une résistance ainsi disséminée est absolument impropre aux opérations de longue durée et de forte concentration. Obéissant à une loi semblable à celle qui régit le phénomène de l’évaporation, l’insurrection agit en raison de la surface. Plus l’invasion occupe d’espace, plus les populations ont de points de contact avec elle, et plus grande devient l’action du soulèvement de ces populations. Cette action mine graduellement les bases sur lesquelles repose la puissance de l’ennemi. Comme une combustion sourde, elle poursuit lentement son œuvre, et, par ce fait même, crée un état de tension incessante qui épuise l’élément sur lequel elle s’acharne. Cette tension diminuera sur certains points ; sur d’autres, quelques opérations vigoureuses la feront même parfois complètement disparaître, mais, en somme, au moment où l’embrasement général étendra partout ses flammes, elle contribuera puissamment à forcer l’envahisseur à vider le sol de la patrie, sous peine d’y trouver son tombeau. Hâtons-nous cependant de dire que, pour qu’une population insurgée pût à elle seule amener une pareille crise, il faudrait admettre des dimensions territoriales telles que la Russie en possède seule en Europe, ou une disproportion si extraordinairement avantageuse pour la défense entre la surface du pays envahi et l’armée envahissante, que le cas ne s’en produira jamais dans la réalité. Si donc on ne veut pas poursuivre un fantôme dans l’étude de cette question, il convient de se représenter toujours l’emploi des populations insurgées comme uni à celui d’une armée permanente, et le plan général des opérations militaires basé sur l’action combinée de ces deux instruments.

Les conditions qui peuvent seules rendre productive la participation armée des populations à la guerre sont les suivantes :

1o La guerre doit être entraînée dans le cœur du pays.

2o La capacité de résistance de la défense doit être telle qu’une catastrophe unique ne la puisse épuiser.

3o Le théâtre de guerre doit s’étendre à une portion considérable du territoire.

4o Le sentiment national et le caractère des populations doivent appuyer la mesure.

5o Des montagnes, des forêts, des marais, ou le mode de culture du pays doivent en rendre l’accès très difficile.

Ce sont les hommes qui font le moins défaut dans ce cas, il importe donc peu que la population soit nombreuse ; qu’elle soit riche ou pauvre n’a pas non plus grande valeur, ou, du moins, n’en devrait pas avoir. On ne saurait méconnaître, cependant, qu’une population habituée à de rudes labeurs et à de grandes privations offre plus de garanties d’aptitude et de résistance aux fatigues de la guerre.

Le théâtre de guerre présente une circonstance particulièrement favorable à l’insurrection lorsque, ainsi que cela se rencontre dans de nombreuses provinces en Allemagne, les habitations des paysans, au lieu d’être agglomérées, sont très distantes les unes des autres. Le terrain en devient à la fois plus couvert et plus coupé ; les chemins, bien que plus nombreux, sont plus mauvais ; le cantonnement des troupes est soumis à des difficultés toujours renaissantes ; enfin, c’est surtout dans ces circonstances que se retrouvent, en petit, toutes les conditions générales qui favorisent l’action des populations insurgées. Lorsque, au contraire, les paysans habitent réunis dans des villages, l’attaque peut laisser des garnisons dans les localités les plus turbulentes ou même les faire piller ou incendier par mesure de répression, méthode qu’il serait, par exemple, impossible d’appliquer en Westphalie.

L’action des levées en masse et des bandes populaires armées ne doit pas être dirigée contre la force principale ou les gros détachements de l’ennemi. Ne pouvant menacer le cœur, elles doivent, au début, agir sur les côtés du théâtre de guerre, cherchant à soustraire à l’influence de l’attaque les provinces où celle-ci ne peut parvenir qu’en forces médiocres. S’amoncelant ensuite comme des nuées d’orage sur les derrières de l’ennemi, elles le doivent dès lors suivre pas à pas dans la mesure même de sa marche de pénétration. C’est, tout d’abord, en dehors de l’atteinte de l’invasion que les populations se préparent à la lutte. L’exemple est contagieux ; l’enthousiasme se propage, et, de proche en proche, s’empare de la masse des habitants. Le feu s’étend ainsi comme l’incendie dans les bruyères, gagne les provinces voisines du théâtre de guerre et, parvenu enfin à la base d’opérations de l’attaque, dévore graduellement les lignes de communications, c’est-à-dire les organes mêmes de l’existence de l’ennemi. Sans accorder à l’action insurrectionnelle la toute-puissance que lui prêtent certains auteurs bavards, il faut bien reconnaître, en effet, qu’on ne pousse pas régulièrement devant soi des bandes de paysans insurgés comme on le peut faire de détachements de vrais soldats. Obligés de céder, ceux-ci cherchent toujours à se réunir, tandis que ceux-là se dispersent dans toutes les directions. Il en résulte, pour peu que la contrée soit montagneuse ou boisée ou simplement coupée, lors même que depuis longtemps on n’a plus rien à redouter des troupes régulières de la défense, que la marche des petites subdivisions de l’attaque est sans cesse menacée de dégénérer en combat, les mêmes paysans, déjà dispersés par les têtes des colonnes, pouvant à chaque instant reparaître sur les derrières. S’agit-il, d’autre part, de défoncer les routes et d’obstruer les défilés, les moyens dont disposent les avant-postes et les corps de partisans sont incomparablement inférieurs à ceux que possède une population insurgée. L’envahisseur n’a à opposer à l’action des masses populaires armées que de nombreux détachements auxquels il confie l’escorte de ses convois, la garde de ses stations d’étape et de ravitaillement, ainsi que celle des défilés, ponts, etc., etc. Or, l’insurrection ne pouvant au début produire que des effets très limités, l’attaque, dans la crainte de se trop morceler, ne lui oppose tout d’abord que de faibles détachements. C’est précisément ce manque d’énergie contre leurs premiers efforts qui enflamme l’ardeur des populations et les encourage à courir toutes aux armes. Que quelques détachements de l’attaque succombent, l’énergie de l’insurrection s’en accroît encore, et l’intensité de l’élément va ainsi sans cesse en grandissant jusqu’au moment suprême où la solution se produit.

Ce serait une grande faute de la part de la défense de laisser l’insurrection se concentrer en un seul grand foyer. L’ennemi n’aurait, en effet, qu’à diriger des forces suffisantes sur ce centre de résistance pour l’enfoncer et y faire un grand nombre de prisonniers. Le courage des populations ne résisterait pas à un pareil désastre, elles croiraient le coup décisif porté, tout effort consécutif impossible, et déposeraient aussitôt les armes. Mais, sans se concentrer aussi formellement, les milices et les citoyens insurgés peuvent très opportunément se réunir en masses plus fortes et mieux ordonnées sur certains points des flancs de l’ennemi. On leur adjoint alors de petits détachements de l’armée, de façon à leur donner déjà quelque peu l’aspect de troupes régulières, et à les rendre propres à des opérations d’un ordre plus élevé, telles par exemple que de surprendre et de harceler les garnisons d’une certaine importance que l’ennemi laisse sur ses derrières. Ainsi dirigées et soutenues, les populations armées et les milices, dont l’action isolée n’inquiéterait que médiocrement l’attaque, deviennent pour elle une cause incessante de soucis et de crainte.

C’est donc en les appuyant par de petits détachements tirés de ses troupes, qu’un général en chef demeure maître de disposer, à son gré et selon ses vues, du soulèvement des populations. Sans cet encouragement, sans cet appui de l’armée régulière, les citoyens manqueraient de la confiance et de l’élan qui les font courir aux armes. Plus les détachements que le général en chef destinera à cet objet seront forts, et plus ils enthousiasmeront et entraîneront les masses. Cependant il ne faudrait pas, en cela, dépasser certaines limites. Il serait, tout d’abord, désastreux de disséminer l’armée entière dans un but qui n’est que secondaire en somme, et de ne l’employer elle-même pour ainsi dire que comme un Landsturm, en ne formant qu’une ligne de défense très étendue et par conséquent faible sur tous ses points, ce qui amènerait infailliblement à la fois la défaite de l’armée et celle des milices. L’expérience semble indiquer, d’ailleurs, que, dans les provinces où les troupes régulières sont trop nombreuses, l’action des populations armées perd proportionnellement de son énergie et de son intensité. Ce phénomène doit être attribué à trois causes : 1o la concentration des troupes de la défense dans la province y attire des masses ennemies trop considérables ; 2o les populations estiment que la présence de l’armée nationale suffit pour les protéger ; 3o enfin, l’entretien, l’approvisionnement et le logement de masses de troupes si considérables réclament déjà une grande partie de l’activité des habitants.

On dispose encore d’un autre moyen de soustraire les milices et les populations armées à l’action trop directe et trop violente de l’ennemi ; c’est de ne les employer que rarement ou jamais à la défense tactique. Instrument de résistance stratégique d’une grande énergie, elles se comportent naturellement dans le combat comme les troupes de qualité inférieure ; elles y apportent beaucoup de puissance et de feu dans l’élan, mais leur sang-froid et leur ténacité s’épuisent vite. Il est certain que la défaite et la dispersion d’un corps de milices ne peut avoir que peu d’influence sur les masses insurgées ; elles savent d’avance qu’il en sera souvent ainsi. Il importe, néanmoins, de ne pas les exposer à de nombreuses pertes en tués, blessés et prisonniers, ce qui éteindrait bientôt toute leur ardeur. Le combat défensif demande une action mesurée, persistante, réfléchie, beaucoup de décision et d’audace, et y procéder par des élans et des à-coups n’y mènera jamais au succès. Les milices ne doivent donc jamais entreprendre de défendre une coupure de terrain dans l’intention d’y prolonger la résistance jusqu’à ses dernières limites. Les employer de la sorte, même dans les circonstances les plus favorables, serait les exposer à une perte certaine. Elles doivent se borner à défendre aussi longtemps que possible les débouchés des montagnes, les chaussées des marais, les gués et les ponts ; mais, dès qu’elles se voient forcées, au lieu de se retirer en masse sur une position défensive, elles doivent se disperser pour commencer bientôt à surprendre et à harceler les troupes envahissantes. Quelque courageux que soit un peuple, quels que soient ses instincts guerriers et sa haine de l’étranger, lors même que le sol du pays se prête particulièrement à la défense, on ne peut méconnaître que l’action insurrectionnelle ne se saurait maintenir dans un milieu trop foncièrement dangereux. Si les grands instincts nationaux doivent quelque part se condenser et former un instrument de résistance effective, ce ne peut donc être que sur des points tels qu’ils y trouvent l’espace nécessaire à leur développement, et n’y soient pas exposés aux coups trop puissants de l’attaque.

Il n’est, d’ailleurs, pas encore possible de traiter le sujet avec une autorité suffisante. C’est un phénomène qui, jusqu’ici, ne s’est que rarement produit, sur lequel il n’existe que peu de témoignages, et dont nous ne pouvons parler que par intuition.

Les milices et les populations armées peuvent coopérer de deux manières différentes au plan stratégique de défense : comme forces auxiliaires avant qu’aucune grande action se soit produite ; comme ressources suprêmes après une bataille décisive perdue.

Nous n’avons ici à tenir compte que du second de ces cas, car le premier laisse supposer un mode de résistance indirecte, tel, par exemple, que celui de la retraite volontaire de la défense dans l’intérieur du pays, sujets déjà traités précédemment aux chapitres VIII et XXIV de ce livre.

Le sort d’un État, son existence entière ne sauraient jamais dépendre de la perte d’une seule bataille, quelque décisive que soit cette bataille. L’appel de nouvelles classes, la levée en masse des citoyens, l’apparition tardive de secours extérieurs, l’affaiblissement progressif auquel l’attaque est soumise peuvent encore amener un revirement des forces. Il est toujours trop tôt pour périr, et, de même que celui qui se noie saisit, d’instinct, le plus petit objet à sa portée, il est d’ordre moral naturel qu’un peuple acculé au bord de l’abîme mette en œuvre les moyens les plus extrêmes pour n’y pas tomber.

Quelle que soit la faiblesse d’un État par rapport à son adversaire, cet État ne saurait, sous peine de déchéance morale absolue, se soustraire à des efforts suprêmes. Ajoutons que ces efforts n’excluent nullement la possibilité, en dernière instance, de se sauver d’une perte certaine par une paix onéreuse, et que les nouvelles dispositions prises par la défense, loin de s’opposer à la paix, ne peuvent qu’en faciliter les conditions et en amoindrir la rigueur.

Un gouvernement qui, écrasé, anéanti par la chute de ses espérances à la suite d’une bataille décisive perdue, ne pense qu’à rendre au plus vite les douceurs de la paix à son peuple et ne se sent ni le désir ni l’énergie de tenter un suprême effort en y consacrant les dernières forces de la nation, commet, par faiblesse, une grande inconséquence, et prouve ainsi qu’il n’était pas digne de la victoire ; et celle-ci ne lui fait peut-être précisément défaut que par cette raison.

Ainsi, et quelle que soit la grandeur de sa défaite, avant que de s’avouer vaincu le gouvernement d’une nation énergique doit avoir recours à la retraite de son armée dans l’intérieur du pays, en s’appuyant sur l’action des places fortes et sur celle des populations armées. Il est alors avantageux que les ailes du théâtre de guerre principal soient limitées par des montagnes ou par des contrées très difficiles qui favorisent l’action stratégique de la défense sur les flancs de l’attaque.

En poursuivant sa marche, l’envahisseur est astreint à bloquer les places fortes de la défense ou à en faire le siège. Il doit forcément laisser de nombreuses garnisons sur ses lignes de communications qui s’allongent sans cesse. Il détache des corps entiers sur ses flancs pour conserver ses coudées franches et garantir de l’insurrection les provinces voisines de celles qu’il traverse. Il s’affaiblit ainsi chaque jour par la diminution croissante de ses effectifs et de son matériel de guerre, et le moment arrive enfin où, rentrant en lice et reprenant la campagne, l’armée de la défense peut et doit, par un coup bien appliqué, faire trébucher l’attaque dans sa situation précaire et gênée.

Général de Clausewitz, Théorie de la grande guerre, tome II, Paris, Librairie militaire de L. Baudoin et Cie, 1896, pp. 281-291.

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