La nouvelle frontière selon John F. Kennedy (15 juillet 1960)

Sénateur du Massachusetts depuis 1953, John F. Kennedy (1917-1963) est désigné candidat démocrate par la convention de Los Angeles (11-15 juillet 1960). Dans son discours d’acceptation prononcé le 15, depuis le péristyle du Memorial Coliseum, il évoque la conquête de l’Ouest américain, rappelle que le Pacifique fut autrefois la « dernière frontière » et célèbre la mémoire des « pionniers du passé ». Il affirme néanmoins qu’il existe une nouvelle frontière — « la frontière des années 1960 » — et appelle ses concitoyens à en devenir les pionniers. À la « marche en avant du système communiste », il oppose le mythe américain de la frontière. Il est élu président des États-Unis le 8 novembre 1960, contre le candidat républicain Richard Nixon, vice-président d’Eisenhower, et entre en fonction le 20 janvier 1961, avant d’être assassiné à Dallas le 22 novembre 1963.


Chronologie indicative

1er juillet 1957. — Début de l’Année géophysique internationale.

4 octobre 1957. — Lancement du Spoutnik soviétique, premier satellite artificiel de la Terre.

29 juillet 1958. — Création de la NASA par le président Eisenhower.

14 août 1958. — Dans un discours devant le Sénat, Kennedy emploie l’argument du « missile gap ».

15 juillet 1960. — Discours d’acceptation de Los Angeles.

8 novembre 1960. — Élection de John F. Kennedy à la présidence des États-Unis.

12 avril 1961. — Vol du cosmonaute soviétique Gagarine, premier vol habité dans l’espace.

14 avril 1961. — Discours de réception de Gagarine par Khrouchtchev à Moscou.

25 mai 1961. — Dans un discours devant le Congrès, Kennedy fixe l’objectif « avant la fin de cette décennie, de faire atterrir un homme sur la lune et de le ramener sain et sauf sur la terre ».

12 septembre 1962. — Discours de l’université Rice à Houston : « Nous avons choisi d’aller sur la Lune au cours de cette décennie […], non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile. »


Discours d’acceptation de Los Angeles (15 juillet 1960)

Car je me tiens ce soir face à l’ouest sur ce qui fut autrefois la dernière frontière. Depuis les terres qui se trouvent derrière moi, sur cinq mille kilomètres, les pionniers du passé renoncèrent à leur sécurité, à leur confort, et parfois à leur vie pour construire ici, dans l’Ouest, un nouveau monde. Ils n’étaient pas retenus par leurs doutes, ni entravés par leurs préjugés. Leur mot d’ordre n’était pas « chacun pour soi », mais « tous pour la cause commune ». Ils étaient résolus à rendre ce nouveau monde fort et libre, à braver les risques et les épreuves, à soumettre les ennemis qui le menaçaient à l’extérieur comme à l’intérieur.

Aujourd’hui, certains diront peut-être que ces luttes sont révolues — que tous les horizons ont été explorés — que toutes les batailles ont été gagnées — qu’il n’y a plus de frontière américaine.

Mais je sais que nul ici ne partage un tel sentiment. Car les problèmes ne sont pas tous résolus et les batailles ne sont pas toutes gagnées — et nous nous trouvons aujourd’hui devant une nouvelle frontière — la frontière des années 1960 — une frontière faite de chances et de risques inconnus — une frontière faite d’espoirs inaccomplis et de menaces.

Avec la Nouvelle Liberté, Woodrow Wilson nous faisait la promesse d’un nouveau cadre politique et économique. Avec le New Deal, Franklin Roosevelt promettait protection et secours à ceux qui sont dans le besoin. Parler de Nouvelle Frontière, c’est exposer une série de défis, non pas de promesses. C’est dire au peuple américain ce que j’ai l’intention de lui demander, non pas ce que j’entends lui donner. C’est faire appel à sa fierté, non pas lui parler de son porte-monnaie — c’est promettre de plus grands sacrifices plutôt qu’une plus grande protection.

Que nous le voulions ou non, la Nouvelle Frontière est devant nous. De l’autre côté se trouvent les champs inexplorés de la science et de l’espace, les problèmes non résolus de la paix et de la guerre, les derniers bastions de l’ignorance et des préjugés, les questions sans réponse de la pauvreté et de l’abondance. Il serait plus facile de reculer devant une telle frontière, de se tourner vers la médiocrité rassurante du passé, de se laisser bercer par les bonnes intentions et les grands discours — et ceux qui veulent prendre cette voie ne doivent pas voter pour moi, quel que soit leur parti.

Mais notre temps, je le crois, exige des idées neuves, de l’audace, de l’imagination et un esprit de décision. C’est pourquoi je vous demande à tous d’être les pionniers de la Nouvelle Frontière. Mon appel s’adresse aux jeunes de cœur, quel que soit leur âge — à tous ceux qui entendent l’appel biblique : « Sois fort et courageux ; n’aie pas peur, ne te laisse pas abattre. »

Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est faire preuve de courage, non pas céder à la satisfaction de soi — exercer le leadership — non pas faire l’article [salesmanship]. Or il n’y a pas de leadership sans la capacité de diriger. Une nation fatiguée, disait David Lloyd George, est une nation conservatrice — et les États-Unis aujourd’hui ne peuvent pas se permettre d’être fatigués ni conservateurs.

Il se pourrait que l’on veuille en entendre davantage — plus de promesses à tel groupe ou à tel autre — des paroles plus dures envers les hommes de Moscou — l’assurance des lendemains qui chantent, avec des impôts toujours plus bas et des dépenses toujours plus grandes. Mais mes promesses se trouvent déjà dans notre programme et nous n’atteindrons pas nos buts avec de grands discours ; pour croire en l’avenir, il faut commencer par croire en nous-mêmes.

Car la dure vérité, c’est que nous sommes devant une frontière qui marque un tournant de l’histoire. Il faut se demander si notre nation — et toute nation comme la nôtre — peut continuer d’exister — si notre société, avec sa liberté de choix, la variété des chances, l’étendue des possibilités — peut rivaliser avec la marche en avant du système communiste.

Une nation organisée et gouvernée comme la nôtre peut-elle continuer d’exister ? Telle est la véritable question. En avons-nous le courage et la volonté ? Sommes-nous en mesure de le faire dans un temps de course aux armes de destruction — et de course pour le contrôle du ciel et de la pluie, de l’océan et des marées, de l’espace lointain et de l’intérieur de l’esprit des hommes ?

Sommes-nous à la hauteur de la tâche – sommes-nous capables de relever le défi ? Sommes-nous en mesure de rivaliser avec un adversaire qui sacrifie le présent au futur — ou devons-nous sacrifier l’avenir aux satisfactions du présent ?

C’est toute la question de la Nouvelle Frontière. Tel est le choix qu’il nous revient de faire — non pas seulement entre deux candidats ou deux partis, mais entre l’intérêt général et le confort individuel — entre la grandeur et le déclin, entre l’air frais du progrès et la tiédeur lourde de la « normalité » — entre le sens de l’effort et la résignation à la médiocrité.

Toute l’humanité attend notre décision. Le monde entier se demande ce que nous allons faire. Nous ne devons pas manquer à sa confiance. Il est impossible de ne pas essayer.

Traduction personnelle.

« La Nouvelle Frontière », discours d’acceptation de John F. Kennedy devant la convention démocrate de Los Angeles (extrait), 15 juillet 1960.

Le discours sur la chaîne C-SPAN