Le débat sur les responsabilités de la guerre à la Chambre (4-6 juillet 1922)

Le 4 juillet 1922, à la Chambre des députés, deux députés du groupe communiste interpellent le Gouvernement sur la liberté de presse en Tunisie, dans les colonies, protectorats et mandats. Au cours de la discussion, le député nationaliste Taittinger dénonce la propagande bolchevique, jugée criminelle, et ironise sur le « sourire angélique » de Vaillant-Couturier. « Je souris toujours, répond le député communiste, mais, moi, ce n’est pas devant les morts. » C’est une pointe contre Poincaré. Président du Conseil du Conseil et ministre des Affaires étrangères depuis le 15 janvier, il s’était rendu à Verdun le 4 juin, avec Myron Herrick, ambassadeur des États-Unis en France, or une photo de presse prise au cimetière du Faubourg-Pavé le montre affligé d’un rictus insolite. La presse communiste fait de la photo une carte postale injurieuse intulée « L’homme qui rit ! Poincaré chez ses morts » et la diffuse massivement. C’est une pièce à charge dans la campagne qu’elle conduit contre « Poincaré-la-guerre », une première fois président du Conseil et ministre des Affaires étrangères avant la guerre (1912-1913) puis président de la République (1913-1920). « Honte ! Honte ! Honte ! aux calomniateurs comme vous ! » s’indigne Poincaré, avant de demander que se tienne immédiatement le débat sur les responsabilités de la guerre dont ses opposants le menace. Il se tient dans l’après-midi du lendemain et se poursuit le 6. Le premier jour, Vaillant-Couturier prononce un discours de plus deux heures et s’emploie à montrer que la politique de Poincaré menait à la guerre, mais laisse Viviani, président du Conseil en 1914, répondre à ses objections sur la chronologie des mobilisations russe et austro-hongroise fixée dans le Livre jaune français (30 novembre 1914). Il termine par un J’Accuse collectif — « Nous accusons M. Poincaré d’avoir fait la politique russe… vous portez une responsabilité terrible, Poincaré-la-guerre ». Le lendemain, la Chambre vote l’affichage du discours de Viviani par 421 voix contre 17 et apporte sa confiance au Gouvernement par 502 voix contre 61.


L’incident du 4 juillet 1922

M. Taittinger. — Monsieur Vaillant-Couturier, je vois votre sourire angélique…

M. Vaillant-Couturier. — Je souris toujours, mais, moi, ce n’est pas devant les morts.

(Exclamations à droite, au centre et à gauche.)

M. le président du Conseil. — Je demande à M. Vaillant-Couturier de vouloir bien expliquer la parole abominable qu’il vient de prononcer.

M. Vaillant-Couturier. — Avec plaisir, monsieur le président du Conseil. Avec plaisir et aussi avec un amer regret de combattant. (Interruptions à droite.)

J’ai fait, pendant que le Gouvernement estimait que son devoir était de quitter Paris devant l’invasion, ce qu’ont fait ici de très nombreux de nos collègues, j’ai participé à des combats. J’ai ici des camarades de combat des chars d’assaut. Nous avons, pendant des jours fort longs, longs sans doute aussi pour vous, je l’espère, enduré les plus grandes souffrances ; nous avons subi bombardements sur bombardements, offensives sur offensives. (Interruptions au centre et à droite.)

À droite. — Cabotin ! (Exclamations à l’extrême gauche.)

M. Morucci. — Vous avez demandé des explications, on vous en donne. Écoutez !

M. Vaillant-Couturier. — Je ne dis rien qu’aucun des anciens combattants de cette Chambre ne puisse approuver et je ne comprends pas pourquoi il suffit qu’un communiste avoue avoir fait la guerre pour qu’il ne soit pas applaudi par la majorité. (Interruptions.)

Il me semble que nous avons puisé dans ces combats assez d’expérience de la douleur pour pouvoir être indignés lorsque, dans une photographie officielle prise par une agence de photographie, nous voyons devant les croix, devant ces croix dont vous parlait un jour M. Poincaré en disant qu’elles avaient je ne sais quelle belle ordonnance qui rappelait les bataillons en ligne, il me semble que lorsque nous voyons passer au milieu de ces croix, en souriant, un homme dont un jour nous aurons l’occasion de dire quelles sont les responsabilités qu’il porte d’accord avec d’autres hommes abominables des autres pays qui entraient en guerre… (Vives protestations à gauche, au centre et à droite. — Bruit prolongé.)

Au centre. — À l’ordre ! À l’ordre !

M. le président. — Monsieur Vaillant-Couturier, tant que j’aurai l’honneur d’être à ce fauteuil, je ne permettrai pas qu’un membre de l’Assemblée accuse un Français quelconque d’avoir été l’instigateur de la guerre. (Vifs applaudissements.)

Je ne vous permets surtout pas de vous adresser dans les termes où vous l’avez fait au grand Français qui est devant nous, alors que la Chambre a proclamé qu’il avait bien mérité de la patrie. (Vifs applaudissements prolongés à droite, au centre et à gauche. — Interruptions à l’extrême gauche.)

Je vous rappelle à l’ordre.

M. Vaillant-Couturier. — Monsieur le président, permettez-moi de vous dire que je n’ai pris la parole que sur la demande de. M. Poincaré. (Interruptions.)

M. le président du conseil. — Parce que vous l’aviez déjà prise pour une insinuation odieuse.

Tout à l’heure, monsieur, vous avez dit en parlant de moi : l’homme qui fait des insinuations. Or, d’insinuations, je n’en ai jamais fait, mais vous en avez fait une abominable dont vous n’avez même plus le courage de prendre la responsabilité (Vifs applaudissements à gauche, au centre et à droite. — Interruptions à l’extrême gauche.)

Vous ajoutez la lâcheté au mensonge. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes murs. — Réclamations sur divers bancs à l’extrême gauche.)

M. André Berthon. — À l’ordre !

M. Vaillant-Couturier. — M. le président du conseil désire que je m’explique à propos de ses insinuations.

Je vous demande, monsieur le président du conseil, quelles insinuations, car c’en étaient, vous aviez l’intention d’apporter lorsque, l’autre jour, dans votre discours de Luna-Park, vous parliez de ces spectres de 1917.

Étaient-ce des insinuations, cela, oui ou non ? (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche. — Interruptions à droite et au centre.)

M. le président du conseil. — Je vous répondrai ?

M. Vaillant-Couturier. — Avez-vous nommé quelqu’un ? Quand on ne nomme personne et quand on apporte des accusations, il me semble qu’on insinue. C’est cela que je vous ai rappelé.

Vous m’avez tout à l’heure traité de lâche et de menteur.

Allons donc ! Lâche ? Vous savez très bien qu’il ne s’agit pas de lâcheté là-dedans. Et lorsque vous venez me parler à moi de lâcheté, j’ai le droit d’éclater de rire, monsieur Poincaré. (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche. — Exclamations à droite et au centre.)

Mais lorsque vous parlez de mensonge, alors c’est une antre affaire qui viendra à son heure. Nous n’avons pas ici à entrer dans les détails de ce débat pour l’instant. Mais ce que je veux vous rappeler en vous parlant de ce sourire, c’est qu’il a sans doute indigné beaucoup d’anciens combattants et que quelles que soient les explications que vous me donnerez de ce sourire, il restera dans leur esprit qu’il y a 1700000 hommes qui sont tombés et que, pendant ce temps, comme avant, vous n’étiez même pas capable de faire votre devoir pour empêcher ou arrêter la guerre. (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche. — Vives protestations à droite et au centre. — Bruit.)

M. le président. — La parole est à M. le président du Conseil.

M. le président du conseil. — Donc, c’est à trois ordres de calomnies plus abominables les unes que les autres que j’ai le devoir de répondre en trois mots.

M. Vaillant-Couturier a reproché d’abord au Gouvernement de 1914 d’avoir quitté Paris et au Président de la République de s’être conformé à une décision unanime du Gouvernement…

M. Philbois. — Prise par qui ?

M. le président. — Laissez parler M. le président du Conseil.

M. le président du Conseil. — Le gouvernement d’alors n’a fait lui-même que se rendre à l’invitation pressante du haut commandement en chef, qui a estimé que, dans les circonstances où l’on se trouvait, les nécessités de la défense exigeaient la pleine liberté et forçaient le Gouvernement lui-même à laisser toute latitude au commandement.

M. Vaillant-Couturier. — Le Gouvernement était donc suspect au commandement ? Ou certains ministres ? (Bruit.)

M. le président du conseil. — Non, il n’était pas suspect, mais il est à penser que si le Gouvernement de la République restait à Paris, sa présence pouvait être une cause déterminante pour l’armée allemande de marcher sur Paris.

M. Vaillant-Couturier. — Elle y marchait sans lui !

M. le président du Conseil. — Voulez-vous me permettre de m’expliquer ?

M. Vaillant-Couturier. — Vous ne m’avez pas permis de le faire tout à l’heure.

M. le président. — Laissez s’expliquer M. le président du Conseil.

M. le président du conseil. — Je ne dis rien qui soit de nature à blesser personne. J’expose historiquement des faits pour lesquels j’aurais au besoin le témoignage de tous les ministres de 1914 et même de ceux qui n’étaient point mes amis politiques.

Les uns et les autres ont pensé qu’il fallait se ranger à l’avis du commandement, pour que celui-ci eût toute sa liberté de manœuvre vis-à-vis de l’armée allemande. Et je me rappelle un mot qui m’a été dit ce jour-là par un des membres du Gouvernement, à qui j’exprimais mon angoisse d’être forcé de quitter Paris, le membre du Gouvernement était M. Doumergue, et il m’a dit : « Mon cher président, il y a des moments où le courage consiste à paraître lâche. » (Applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs à gauche.)

M. Vaillant-Couturier. — Vous l’avez paru. (Protestations à droite, au centre et sur divers bancs à gauche. — Mouvements divers.)

M. le président du conseil. — Je l’ai paru, mais je ne l’ai pas été. (Applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs à gauche.)

Voilà pour la première calomnie. Voici pour la seconde.

On a répandu, ces jours-ci, à profusion, une carte postale abominable, qui n’était pas seulement injurieuse vis-à-vis du président du conseil — ce qui eût été négligeable — mais qui était injurieuse pour l’ambassadeur d’un pays ami, attendu que cette carte postale ne représente pas seulement un sourire sur les lèvres du président du conseil elle représente un sourire sur les lèvres de M. l’ambassadeur des États-Unis, de sorte que si j’avais souri au milieu d’un cimetière, M. Myron Herrick et moi aurions souri en causant l’un avec l’autre.

Or, j’ai rappelé mes souvenirs. Je suis sûr qu’à aucun moment, non seulement l’idée ne m’est pas venue de sourire, mais qu’à aucun moment un sourire n’a pu se trahir involontairement sur les lèvres de M. Herrick ou sur les miennes.

Je me rappelle très bien qu’au moment où la photographie a été prise, nous avions l’un et l’autre le soleil dans les veux et nos traits étaient, de ce fait, contractés. Et c’est de ce détail qu’on a abominablement abusé !

Voilà, messieurs, les procédés de réclame et de propagande auxquels vous êtes réduits.

Honte ! Honte ! Honte ! aux calomniateurs comme vous ! (Vifs applaudissements à droite, au centre et à gauche. — Interruptions sur divers bancs à l’extrême gauche.)

Reste la troisième calomnie, celle qui concerne les responsabilités de la guerre.

Je remarque que, chaque fois qu’on la formule, on ajoute que ce débat viendra.

Eh ! bien, qu’il vienne immédiatement !

(Vifs applaudissements. — MM. les députés de la gauche, du centre et de la droite se lèvent et acclament M. le président du Conseil.) Monsieur Vaillant-Couturier, montez à la tribune ! (Vifs applaudissements répétés sur les mêmes bancs. — Mouvements prolongés.)


La discussion du 5 juillet 1922

M. Vaillant-Couturier. — Messieurs, je pense que vous aurez la courtoisie de m’écouter J’aurai à dire des choses qui, parfois, pourront heurter certains de vos sentiments. Mais c’est sur la demande de M. le président du Conseil que je prends aujourd’hui la parole, et il me semble qu’en me gênant dans l’exposé de ce que j’ai à faire, c’est une gêne que vous apporteriez à la satisfaction d’une demande présentée par M. le président du Conseil.

Lorsque M. le président du conseil s’élève avec indignation contre une campagne qui est la nôtre ; lorsque, dans chacun de ses discours et de ses écrits, il revient avec insistance sur les origines et les responsabilités de la guerre, il semble indiquer que, de ce côté-ci de la Chambre, on cherche à disculper l’Allemagne de 1914.

Qu’il me permette de lui dire qu’il se trompe lourdement. Nous connaissons la pesante responsabilité du Reich dans la guerre. (Applaudissements sur quelques bancs à l’extrême gauche. — Mouvements divers.)

Il suffit que ce soit un communiste qui en parle…

M. le président. — Monsieur Vaillant-Couturier, vous n’avez à vous plaindre de rien du tout. (Applaudissements.)

Vous pouvez être tranquille, la Chambre vous entendra.

Nous sommes dans un débat sérieux.

Il ne faudrait pas, à propos du premier incident venu, s’énerver, rire ou plaisanter. Ce débat sérieux doit se poursuivre dans le silence le plus complet (Applaudissements.)

M. Vaillant-Couturier. — Je suis animé d’une conviction profonde. Au cours de la discussion, certains points de vue que j’apporte pourront évoluer : tout est possible.

Je demande à savoir.

Je vous disais que nous connaissions les pesantes responsabilités du Reich. Nous n’ignorons pas quels étaient ses besoins d’expansion, ses plans de conquête et l’idéologie criminelle des théoriciens du pangermanisme. Nous savons, et nous l’affirmons, que le parti de la guerre avait pris, dans les dix dernières années, en Allemagne, une force considérable, que son action fut capitale dans les événements qui précédèrent immédiatement le déclenchement de la guerre de 1914. Personne, en France, dans le parti communiste, ne songe à nier les responsabilités de l’Empire allemand et, puisque nous sommes ici pour tâcher de découvrir la vérité sous la calomnie, qu’il soit entendu, une fois pour toutes, que, de cette calomnie qui fait de nous les avocats d’un régime que nous détestons, il ne reste rien.

[…]

Mais croyez-vous que le fait de reconnaître la lourde responsabilité de l’Empire allemand doive exclure toute préoccupation de critique historique ? Croyez-vous que le devoir de ceux qui cherchent la vérité doive être de s’arrêter au texte d’un traité, dont la fonction essentielle est d’être partial, puisqu’il contient les clauses que les vainqueurs ont imposées aux vaincus ? (Mouvements divers.) Croyez-vous que le souci d’épargner la politique nationale doive imposer le silence à la conscience ?

Le traité de Versailles, dans son article 231, prononce une sentence :

« Les gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés. »

Un traité de paix, c’est l’expression légale du triomphe de la violence…

Sur divers bancs. — Pourquoi ?

M. Paul Bénazet. — Pas nécessairement !

M. André Fribourg. — Il peut consacrer aussi le triomphe de la défense contre la violence.

M. le président. — Je vous prie, messieurs, de laisser M. Vaillant-Couturier exprimer sa pensée : ce n’est pas la vôtre. (Applaudissements sur divers bancs à l’extrême gauche.)

M. Vaillant-Couturier. — La guerre comporte la violence, et je ne crois pas avoir dit quelque chose d’exorbitant en l’affirmant.

M. Charles Bernard. — Mais non, mais non !

M. Vaillant-Couturier. — Imaginez un instant que, les rôles étant renversés, une malheureuse France ait été forcée, le couteau sur la gorge, de signer, vaincue, un texte pareil. Cela eût-il empêché les historiens impartiaux, en Allemagne comme en France, de dénoncer hautement les responsabilités allemandes ?

Les responsabilités se dosent bien difficilement. Cependant, en admettant qu’il n’y ait, du côté de la politique russe et du côté de la politique française, qu’une part faible de responsabilité, mais une part de responsabilité quand même, n’est-ce pas le devoir de ceux qui prétendent servir la cause de la paix comme ils peuvent, d’indiquer que ceux-là qui furent mêlés de trop près à l’histoire des responsabilités de la guerre sont mal qualifiés, dans le monde ruiné, nerveux, tourmenté de 1922, pour parler au nom d’un grand pays qui veut la paix ? (Applaudissements sur quelques bancs à l’extrême gauche.)

[…]

M. Vaillant-Couturier. — Vous savez quelle est la controverse qui s’est engagée sur les dates des ordres de mobilisation. Or il apparaît, dans le livre de M. Paléologue lui-même, que la mobilisation russe a été décrétée le 30 juillet à quatre heures de l’après-midi. Elle était la première des mobilisations.

Dans des textes publiés depuis par l’officier supérieur d’état-major alors chargé de la mobilisation au ministère de la Guerre russe, nous avons la confirmation de ce fait que, dès le 29, l’ordre avait déjà été donné, mais avait été différé jusqu’au 30, malgré les efforts de M. Sazonoff.

Or, je signale ici à M. Poincaré que la mobilisation russe a été décrétée le 30 juillet 1914, à quatre heures de l’après-midi ; et M. Paléologue, comme il le dit lui-même, n’en eut connaissance que plus tard, après six heures.

Où se trouve dans le Livre jaune la dépêche par laquelle M. Paléologue a dû annoncer cet événement capital à son gouvernement ? La dépêche 102, qui répond à la dépêche 101 de M. Viviani indiquant que la France ferait honneur à son alliance, a été reçue le 30 juillet à six heures et ne contient aucune mention de la première mobilisation russe.

La dépêche 118 du Livre jaune, par laquelle M. Paléologue annonce la mobilisation de la Russie comme une conséquence de la mobilisation autrichienne, ce qui d’ailleurs est une inexactitude…

M. René Viviani. — Mon cher collègue, je vous demande la permission de vous interrompre.

M. Vaillant-Couturier. — Très volontiers.

M. René Viviani. — Vous m’avez mis, quoique indirectement, très naturellement en cause, et je tiens à faire tout d’abord une déclaration.

Il ne serait tolérable, ni pour la Chambre, ni pour le pays, que le président responsable du gouvernement de 1914 ne marquât pas immédiatement, et quand il en a l’occasion, sa place dans ce débat. Il ne m’appartient pas d’invoquer la constitution de 1875 et je connais trop M. Poincaré pour penser qu’il déroberait des responsabilités morales derrière un paravent protocolaire.

M. le président du Conseil. — Nous avons passé ensemble des heures qui ne s’oublient pas.

M. René Viviani. — Mais je n’accomplis pas seulement un devoir, j’exerce un droit. Je ne laisserai pas briser dans mes mains les prérogatives du Gouvernement qui, dans la démocratie, est seul responsable. (Vifs applaudissements.)

Je voudrais ici, comme je l’ai fait à la Haute-Cour, en face de l’homme qui le premier avait dirigé contre M. Poincaré et contre moi les premières attaques…

M. le président du Conseil. — Elles viennent toujours du même endroit…

M. René Viviani. — …je veux évoquer la responsabilité de l’histoire, dans l’ordre militaire, dans l’ordre diplomatique et dans l’ordre civil, depuis le 16 juin 1914, date de l’avènement de mon Gouvernement, jusqu’au 1er novembre 1915, date de ma démission. Je l’évoque même dans la portion de temps où, éloigné de la France avec M. Poincaré pour accomplir un voyage qui avait été organisé par mon prédécesseur, M. Doumergue, j’étais représenté à Paris, par M. Bienvenu-Martin.

Donc, en ce qui concerne les faits dont je viens de parler et qui sont inclus entre ces deux dates extrêmes, l’homme responsable, c’est moi. S’il y a des responsabilités, il faut les vider avec moi. (Vifs applaudissements répétés à gauche, au centra et à droite.)

Puisque l’occasion m’est offerte, répondant à l’interruption de M. le président du Conseil qui rappelait que nous avions traversé ensemble des jours tragiques, où nos cœurs ont connu toutes les espérances et toutes les émotions, je veux, puisque j’ai été son témoin quotidien, lui apporter, sans usurper un mandat trop large, au nom de mon Gouvernement tout entier, l’hommage qui lui est dû. Je rends ainsi hommage à l’homme qui, enfermé dans une constitution étroite, ne pouvant pas agir, faisait, par la persuasion, en résumant les débats, apparaître, avec la lucidité incomparable de son esprit, la fluidité et la netteté de sa parole, l’avis qui lui paraissait utile, à l’homme laborieux et courageux.

C’est M. Poincaré qui présidait le conseil des ministres, lorsque, prenant une responsabilité supplémentaire, j’ai déchiré, malgré le cahier de mobilisation, le carnet B (Vifs applaudissements sur un très grand nombre de bancs), l’ensemble des mesures de police par lesquelles on parquait dans des camps de concentration 2800 ouvriers, pour des propos inconsidérés et lointains.

Ce jour-là, le 30 juillet, à huit heures du soir, Jaurès m’est venu voir. Ce fut notre dernier entretien. Il me dit : « Ami, nous marchons vers la frontière. Faites qu’il n’y ait pas un abîme entre la France ouvrière et la France gouvernementale. » Hélas ! ses bras étaient tendus vers moi ; mais la porte s’ouvrit, et M. de Schœn fut annoncé. Nous avons été séparés par l’Allemagne.

M. Poincaré présidait le Conseil des ministres, le 30 juillet, lorsque, d’accord avec le ministre de la guerre et avec le général Joffre, j’ai pris cette responsabilité, la plus tragique de toutes, telle qu’aucun pays n’aurait osé l’assumer dans aucune histoire. Afin d’éviter que le conflit, s’il devait surgir, naquît d’un fait isolé, de deux patrouilles qui se trompent de chemin, de deux sous-officiers, allemand ou français, qui perdent le sang-froid, j’ai fait reculer de dix kilomètres les troupes françaises. (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à droite et sur un grand nombre de bancs à l’extrême gauche.)

Or, écoutez bien, lorsque M. Messimy, en exécution de la délibération du conseil, eût envoyé l’ordre au quartier général, M. Poincaré qui, d’un regard perspicace lisait toutes les dépêches émanant des ministères, a rappelé le ministre à dix heures du soir, en lui disant qu’il y avait, dans son télégramme, une lacune, qu’on n’avait pas visé la cavalerie, qui, de son propre mouvement, pouvait se porter en avant. Si bien que c’est à la demande du président de la République qui, lorsque le conseil a délibéré, est le gardien de ses décisions, que la dépêche a été ainsi complétée.

M. Poincaré présidait, lorsque M. Isvolski nous a rendu visite à l’Élysée, le jour de la déclaration de guerre à la Russie. M. Isvolski demandait si la France tenue par son traité d’alliance, allait entrer en guerre. M. Poincaré ne voulut pas s’engager. Il a répondu qu’à son avis, la France ne devrait pas prendre l’initiative. Il est venu nous demander une délibération. Nous avons couvert sa réponse toute officieuse.

Je tiens à lui rendre hommage, à rappeler avec lui ces jours tragiques que nous avons traversés. Mais, quant à moi, je ne laisserai pas que les faits, qui se sont accomplis sous le Gouvernement dont j’étais le chef, ne soient pas, s’ils sont reprochables, reprochables à l’homme qui est à cette place. (Applaudissements.)

M. Reymonenq. — Ce sont des paroles bien françaises et républicaines.

M. René Viviani. — Et si je ne vous gêne pas trop, mon cher collègue, voulez-vous me permettre deux mots au sujet de la mobilisation ?

Il y a, je vous l’assure, une confusion dans votre esprit. Je vais vous dire laquelle. Il y a deux mobilisations russes. II y a la mobilisation du 29 juillet, par laquelle la Russie a répondu à la mobilisation autrichienne. Permettez-moi de rétablir dans son ampleur le tableau de l’Europe que vous n’avez fait que partiellement.

L’assassinat de Sarajevo est du 28 juin. On aurait pu penser que, le lendemain, dans un moment d’excitation, l’Autriche adressât à la Serbie un ultimatum, même brutal. Elle a gardé ses nerfs et son sang-froid. On sait pourquoi : elle a, purement et simplement, attendu le 23 juillet. Tout le monde connaissait tous les détails de notre voyage. On savait que, le 23, nous devions quitter Cronstadt et on attendait ce moment-là pour faire partir cet ultimatum et le remettre aux mains du gouvernement serbe. Quand on a su que nous partirions deux heures plus tard, on a remis l’ultimatum deux heures plus tard.

M. Fernand Engerand. — C’est exact.

M. René Viviani. — L’ultimatum fut donc remis. Vous savez que ce n’est pas M. Sazonoff, c’est lord Grey qui a déclaré que c’était le document le plus outrageant qui ait jamais circulé à travers l’histoire. (Vifs applaudissements.)

La France, l’Angleterre et la Russie ont donné à la Serbie des conseils de sagesse. La Serbie qui, à moins de descendre au-dessous de son histoire, ne pouvait cependant pas accepter l’intrusion des policiers autrichiens sur son sol, a accepté les autres clauses, même les plus rigoureuses, si bien que, le 25 juillet, quand on a connu la réponse serbe, tous ont considéré la paix sauvée.

Pourquoi le représentant autrichien à Belgrade, qui avait préparé son départ avant de connaître cette réponse, est-il parti malgré tout ?

La Serbie est envahie, la guerre est déclarée, Belgrade est canonnée. Que fait la Russie ?

Tout d’abord, elle adhère à la proposition de lord Grey, qui est la conversation à quatre, et M. Sazonoff dit : « L’Autriche et la Russie sont trop intéressées, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et la France ont qualité pour trancher le problème. »

Ah ! si on avait accepté cela ! Si on avait transporté à Londres ce débat ! Si les quatre puissances intéressées avaient pu se saisir de cette question qui naissait, vous ne seriez pas à cette tribune, mon cher collègue, pour prononcer ce discours, et moi — et je m’excuse, dans l’émotion que j’éprouve au souvenir de ces heures tragiques, de la longueur de mes observations — je ne vous interromprai pas.

On réclame. Refus ! M. Sazonoff, loin de demander à l’Autriche d’évacuer la Serbie, allant jusqu’à consacrer l’invasion, demande simplement la suspension de la marche de l’armée autrichienne. Refus ! L’Autriche se refuse à tout rapport qui, étendant la délibération, pourra amortir le conflit.

Et, pendant ce temps, que fait l’Allemagne ? Nous allons parler de la mobilisation !

Il y a, mon cher collègue, un fait énorme qui, malheureusement, disparaît sous la plume de la plupart des historiens, et qui est l’histoire du premier ultimatum adressé par l’Allemagne à la Russie.

C’est le 29 juillet que l’Autriche a mobilisé partiellement sur la frontière galicienne onze corps d’armée. Que peut faire la Russie ?

Elle est bien obligée de mobiliser des corps d’armée — sur la frontière galicienne, et non allemande. Écoutez-moi !

Et puis, qu’est-ce que c’est que la mobilisation de la Russie ? Vous avez servi, mon cher collègue. Vous connaissez la valeur technique des mots. Ce qui importe, dans une mobilisation, ce n’est pas le décret, qui n’est qu’un morceau de papier. Ce qui est quelque chose, c’est la concentration des troupes qui le suit et, par conséquent, la mobilisation dépend, pour son efficacité, de trois facteurs : l’étendue du pays, la puissance ou la médiocrité des moyens de transport, et la quantité des troupes qu’il s’agit de rassembler. Si bien qu’en Suisse, par exemple, on peut mobiliser en quelques heures, et qu’il fallait seize jours à la Russie, alors qu’il en fallait trois à l’Allemagne, trois à l’Autriche et trois à la France, pour mobiliser. (Très bien ! très bien !)

C’est déjà quelque chose pour un pays qui doit mettre seize jours pour mobiliser ses troupes et les transporter au moyen de chemins de fer presque inexistants, pour les masser sur la frontière, que de se contenter de quelques corps d’armée.

Ultimatum de l’Allemagne. Pourquoi ? La frontière allemande n’était menacée par aucun soldat russe.

Que visait donc cet ultimatum outrageant du 29 juillet, venu de l’Allemagne à la Russie ? Pendant ce temps, la guerre se prépare. Réunion à Postdam, le 29 juillet, le soir. Au sortir de cette réunion, conversation capitale entre M. de Bethmann-Holweg et l’ambassadeur britannique. Que lui dit-il ? Lisez la correspondance du gouvernement anglais avec son ambassadeur !

Qu’a dit M. de Bethmann-Holweg ? Je cite de mémoire : « Si la Grande-Bretagne consent à rester à l’écart, nous donnons l’assurance qu’en cas de victoire, nous ne porterons aucune atteinte au territoire de la France. — Mais il se refuse au même engagement pour les colonies. — Nous restaurerons l’intégrité de la Belgique lorsqu’elle nous aura livré passage. »

La guerre était sur le point d’être déclarée.

Le parti était pris, le 29 juillet au soir.

Mais, au même moment, l’Angleterre a fait savoir qu’elle gardait les mains libres si la France était impliquée dans le conflit. Alors, changement de front !

M. Sazonoff s’était retourné vers moi.

Je me rappelle cette nuit tragique, et vous aussi, monsieur Poincaré, où je suis venu vous trouver. M. Sazonoff me disait : « Puis-je compter sur les obligations d’alliance ? » je répondis, sous ma signature : « La France restera fidèle aux obligations de l’alliance. Mais, dans les préparatifs qu’exige peut-être de vous la sécurité nationale, ne faites rien qui puisse donner à l’Allemagne un prétexte. » Ma dépêche a d’ailleurs été vaine. Pourquoi ? Changement de front : l’attitude de l’Angleterre n’a pas permis de déchaîner la guerre le 29 juillet contre la Russie, pour une mobilisation partielle rendue nécessaire par la mobilisation autrichienne.

L’ultimatum a été retiré. On va préparer autre chose qui paraîtra plus plausible.

Mais quelle conclusion tirer de là ? Écoutez-moi : le 29 juillet, il n’y avait pas de mobilisation générale russe ; il n’y avait même pas de mobilisation générale autrichienne. Dans cet ultimatum, qu’avait à faire l’Allemagne contre la Russie, qui n’avait pas mobilisé sur sa frontière ?

Et puis, savez-vous ce qui s’est passé dans la presse ? Le Lokal Anzeiger, le 30 juillet, à midi, publiait l’ordre de mobilisation allemand. Que s’était-il passé t Le Gouvernement allemand était si sûr de la guerre le 29, qu’il avait communiqué le décret de mobilisation allemande à tous les journaux. Puis, on l’avait retiré après la réponse anglaise. Mais le bureaucrate mal avisé chargé de cette besogne n’avait pas passé ce dernier ordre aux bureaux du Lokal Anzeiger. M. de Jagow traita cette publication de « mauvaise action » devant M. Jules Cambon, qu’il avait appelé. Mais ce journal n’aurait pas publié le décret si le ministère des affaires étrangères et le ministère, de la guerre ne le lui avaient pas donné. (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à droite et sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)

Alors, seconde mobilisation autrichienne.

Nous approchons du drame. Et c’est ici que je vous réponds : je vais faire une preuve contraire à vos affirmations, en empruntant des documents allemands. Je laisse de côté tout ce qui a été dit par des Russes et des français.

L’Autriche mobilise « généralement ». Je déclare que l’Autriche a mobilisé généralement le 30 juillet, à une heure du matin. Ceci a été reconnu par M. le Bethmann-Holweg. À quelle date, je vous le demande, la Russie a-t-elle mobilisé « généralement », et surtout à quelle heure ? C’est ce point qui est, en effet, en discussion. Dans la nuit du 30 au 31 juillet, l’Autriche mobilise. Et moi, je vous déclare, avec des documents allemands, qui peuvent être tout de suite à votre disposition, si on veut bien les rechercher, que la mobilisation russe a été faite à onze heures du matin, le 31 juillet.

Trois documents, que je rappelle de mémoire, mais que je pourrais vous lire, le prouvent : 1o télégramme de l’empereur d’Allemagne au roi George, du 31 juillet, à deux heures de l’après-midi ; 2o au même moment, réponse télégraphique de l’empereur d’Allemagne au tsar, qui l’implore pour la paix.

Dans aucune de ces dépêches — vous pouvez voir celles de l’empereur Guillaume au tsar dans le Livre jaune que j’ai publié — il n’est fait allusion à la mobilisation russe. La Russie aurait mobilisé à quatre heures du matin et à deux heures de l’après-midi, et l’empereur d’Allemagne, avec les moyens d’investigations puissants qu’il avait à sa disposition, n’aurait pas pu le savoir ! Cependant, quelle belle réponse à faire au roi George et à l’empereur de Russie : « Vous me demandez d’arrêter les préparatifs et je suis en présence d’une mobilisation générale ! »

Voici un autre document, capital. Vous étiez à la guerre. Je sais l’attitude que vous avez eue. Vous n’avez évidemment pas pu tout lire. Ce document a été publié quelques mois après…

M. Vaillant-Couturier. — Je me base sur les mémoires de l’ambassadeur de France en Russie.

M. René Viviani. — Mais moi, je me base sur la préface de M. de Jagow au Livre blanc. (Très bien ! très bien !) Je suppose que M. de Jagow savait quelque chose.

M. Vaillant-Couturier. — Je suppose aussi que l’ambassadeur de France savait quelque chose ! (Exclamations.)

M. René Viviani. — Mes chers collègues, je vous en prie, c’est moi qui abuse de la parole, et qui dois plutôt remercier notre collègue de me le permettre.

Je recommande à tous les hommes de bonne foi la lecture de la brochure intitulée : « Qui a voulu la guerre ? » et qui a paru en novembre 1914, signée des professeurs Durkheim et Denis. J’imagine que sous leur plume impartiale, les vérités peuvent apparaître. (Très bien ! très bien !)

Vous y lirez le document allemand suivant :

Après avoir reproduit le texte du télégramme impérial, l’auteur de la préface du Livre blanc, page 12, ajoute :

« Ce télégramme n’était pas encore arrivé à sa destination que la mobilisation de toutes les forces russes, ordonnée déjà ce même jour — 31 juillet — dans la matinée… » — en allemand, am Vormittag — « …était en voie de réalisation… »

Vormittag, c’est onze heures du matin, la seconde partie de la matinée.

M. de Jagow savait bien ce qui s’était passé, lui qui a présidé à la préface du Livre blanc. Il reconnaît que c’est le 31 juillet, à onze heures du matin, que la mobilisation russe a été ordonnée. C’est ce qui explique qu’à deux heures de l’après-midi, dans ses télégrammes au roi Georges et au tsar, l’empereur d’Allemagne n’était pas encore au courant et n’a pas pu faire état de la mobilisation russe. Cette dernière est donc postérieure à la mobilisation autrichienne. (Vifs applaudissements.)

Et puis ! et puis ! et puis ! laissons de côté les mobilisations : ce n’est que l’apparence des conflits. (Très bien ! très bien !)

La guerre, l’Allemagne la voulait. Reportez-vous au noble discours de M. Giolitti, prononcé en novembre 1914 à la Chambre italienne ; il a rappelé qu’en 1913 l’Italie avait été pressentie pour agir contre la Serbie, de concert avec les Empires centraux, un an avant l’attentat de Sarajevo. Mais l’Italie n’a pas voulu agir. Elle a considéré que le traité de la Triple Alliance était purement défensif. Et c’est pour cela qu’on l’a punie en 1914, en ne lui faisant pas connaître l’ultimatum adressé à la Serbie.

Comment ! En 1913 déjà, on voulait envahir la Serbie et c’est la noble attitude de l’Italie qui a fait échouer le crime ! Et vous allez dire qu’en 1914, c’est l’histoire d’une mobilisation qui peut être mise en cause ? Non ! on n’en est pas là ! (Vifs applaudissements.)

Maintenant, je termine en vous remerciant. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne sais pas la raison de ce débat. Je ne l’aurai pas souhaité. Laissez-moi tout vous dire. Voilà trente ans que je suis dans cette Chambre, j’ai siégé huit ans dans les gouvernements et les événements terribles m’ont trouvé debout à la place que je n’avais pas cherchée. J’essaye, tout en restant fidèle aux idées qui ont illuminé ma jeunesse, dans la mesure où les contingences de la vie le permettent, de m’élever au-dessus des partis. Laissez-moi vous le dire, deux souvenirs me hantent.

Ici, le 16 septembre 1919, étant président de la commission de la paix, j’ai couvert, après M. Barthou, de mon discours, le traité de paix. Eh ! bien, nous avons un traité de paix. C’est une charte fragile, difficilement rédigeable, avec des contradictions, mais imprégné du sang des martyrs. C’est la charte sur laquelle repose notre droit. Qu’est-ce que nous en faisons dans ce débat ? (Vifs applaudissements à gauche, au centre, à droite et sur divers bancs à l’extrême gauche. — De nombreux députés se lèvent et applaudissent.)

Et puis au mois d’août 1914, mon jeune collègue, vous étiez au front, je le sais ; moi, j’étais au poste de combat que m’avait donné la patrie. Le 4 août, vers sept heures du soir, je suis revenu du Sénat, après avoir fait voter les lois de guerre. Alors ici j’ai retrouvé la représentation nationale, ardente et résolue. Les jeunes allaient partir et nous, nous allions demeurer. J’ai parlé à la Chambre, au pays, à l’armée, j’ai appelé au devoir et à l’indépendance, après M. le président de la République, à l’union sacrée !

Ah ! le grand et noble jour ! Je vois encore M. de Mun, représentant du passé, et M. Vaillant, représentant de la Révolution, ces deux vieillards qui avaient vu 1870, allant l’un vers l’autre, la Révolution française et la Croisade, la France immortelle symbolisée, toute la noblesse, toute la tradition, toute la générosité de la France, qui depuis vingt siècles, de Poitiers à Valmy, s’était levée pour elle, et aussi pour défendre l’indépendance des peuples et la fierté de la race humaine. Et, attaquée, elle allait recommencer !

Ce jour-là, nous nous sommes évadés des querelles, des haines, des combats fratricides, nous nous sommes élevés au-dessus des factions et des partis. Ce jour ne peut-il donc pas revenir ? Pensez-y et renouvelez dans cette heure grave, au fond de votre cœur, votre serment de fidélité à la patrie. (Vifs applaudissements répétés sur presque tous les bancs. — MM. les députés se lèvent et acclament l’orateur, qui reçoit de nombreuses félicitations. — M. le président du Conseil, se joint aux députés pour lui apporter les siennes et lui donne l’accolade.)

Voix diverses au centre et à droite (s’adressant à M. Vaillant-Couturier). — Allez-vous-en ! descendez de la tribune.

Sur de nombreux bancs. — Nous demandons l’affichage !

M. le président. — J’entends demander l’affichage. Aux termes du règlement, il sera mis aux voix demain.

M. Édouard Ignace. — Non, tout de suite ! La Chambre peut modifier son règlement.

M. le président. — Pour qu’une proposition soit mise aux voix, il faut que le président appelle la Chambre à statuer sur elle.

Le président ne peut que faire respecter le règlement, votre règlement. S’il se dérobait à ce devoir, il n’y aurait plus rien ; la Chambre ne serait plus une Assemblée : ce serait une cohue. (Applaudissements.)

M. René Viviani. — Je prie la Chambre de s’en remettre à M. le président, qui est le gardien du règlement et contre l’autorité duquel nous n’avons pas à nous élever. (Applaudissements.)

M, le président. — Aux termes du règlement, l’affichage ne peut être voté au cours de cette séance. Il pourra l’être demain. Mais je vous prie maintenant, messieurs, d’entendre la fin des explications de M. Vaillant-Couturier. (Exclamations à. droite.)

L’orateur a le droit d’être entendu jusqu’au bout ; c’est encore mon devoir de faire respecter son droit, et je l’accomplirai. (Très bien ! très bien !)

Voix nombreuses. — La cause est entendue !

M. le président. — Mais l’orateur a le droit de s’expliquer complètement.

Il n’est pas possible, pour l’honneur de cette Chambre et pour la manifestation de la vérité, que l’accusation qui a été produite ne soit pas entendue jusqu’au bout. M. Vaillant-Couturier a la parole, il la gardera, je vous adjure de l’écouter en silence. (Applaudissements.)

M. Vaillant-Couturier. — Je n’en ai plus que pour quelques minutes, et d’abord je veux remercier M. Viviani. Je lui ai très volontiers cédé la parole.

M. René Viviani. — Je vous remercie.

M. Vaillant-Couturier. — …et je suis certain qu’il ne comprendrait pas qu’étant de bonne foi l’un et l’autre (Rumeurs à droite), je ne puisse pas terminer les explications que je lui ai laissé interrompre.

L’annonce de la mobilisation russe, qui fut connue par M. Paléologue, à tort ou à raison, le 30 à quatre heures, et qui ne figure pas au Livre jaune, n’est pas, en effet, ce qui importe le plus. Il y une responsabilité plus lointaine, il y a toute l’histoire de l’Europe et, dans cette histoire la position prise par M. Poincaré.

Il y a toute cette politique coloniale et cette politique balkanique, dont j’ai parlé tout à l’heure en rappelant Jaurès, et la façon dont il les a stigmatisées, l’une et l’autre. C’est cela surtout que j’envisage lorsque j’apporte à cette tribune des affirmations que ma conscience d’ancien soldat commande d’y apporter. (Bruit à droite et au centre.) Mais oui ! messieurs, la conscience n’est pas un monopole de parti.

Je termine en vous rappelant un texte de M. d’Estournelles de Constant, sénateur, qui disait l’année dernière, à l’occasion d’une fête commémorative de Jaurès :

« Des témoignages vont s’offrir, des lettres, des révélations, des aveux. C’est ainsi que l’on fait l’histoire. Nous n’aurons que l’embarras du choix, même en nous passant de ce que les chancelleries auront eu le temps de détruire ou de truquer dans leurs, archives. »

Aussi envisageons-nous l’avenir avec confiance.

J’ajoute… (Rumeurs à droite) — c’est vous qui avez voulu ce débat, et je m’y suis prêté volontiers — …qu’en l’état actuel de nos informations, nous avons de graves raisons de croire que l’action personnelle de M. Poincaré joua un rôle dans les origines de la guerre de 1914. (Interruptions au centre et à droite.)

Cette guerre que voulait l’Allemagne, que voulait aussi tout un parti qui tenait un rang important à la cour de Russie, il semble que le président de la République, comme le président du conseil, M. Poincaré n’ait pas tout fait pour l’empêcher, non pas à la veille du conflit — il était peut-être déjà trop tard — mais dans la politique que l’on avait poursuivie de 1912 à 1914.

Nous ne pouvons mettre ici en contribution que des documents encore incomplets mais qui seront bientôt complétés par d’autres.

Mais les présomptions graves sont renforcées par la suite des événements. Mes collègues du groupe communiste et du groupe socialiste auront l’occasion d’intervenir dans ce débat car ce n’est pas seulement dans l’histoire d’avant la guerre que nous avons à juger la politique de M. Poincaré, mais dans l’histoire de la guerre et de la paix. Il a alors assumé personnellement certaines responsabilités sur lesquelles il faudra bien s’expliquer.

À droite et au centre. — Vous êtes à la tribune pour cela.

M. Vaillant-Couturier. — Vous avez d’ailleurs suffisamment applaudi M. Poincaré pour condamner définitivement à nos yeux sa politique. (Interruptions.)

À droite. — Qu’est-ce que vous proposez ?

M. Vaillant-Couturier. — Nous accusons M. Poincaré d’avoir fait la politique russe, de s’être prêté à la propagande tsariste que signalait M. Iswolsky, cette propagande qui avait forgé une opinion publique en France favorable à l’intervention à propos des Balkans.

Nous l’accusons aussi d’avoir, dès 1912, par son silence aux appels de M. Crozier et, par cette docilité à rappeler M. Georges Louis, contribué à laisser échapper les chances de paix qui s’offraient encore au monde.

Nous l’accusons d’avoir été l’homme sur lequel se cristallisaient les désirs de revanche de la partie la plus turbulente de nos nationalistes. Nous l’accusons d’avoir été ce que Jaurès espérait qu’il ne serait pas, le président de la réaction ou de la guerre. (Vives interruptions.)

Nous l’accusons d’avoir laissé passer certaines omissions de textes dans la publication des archives diplomatiques, parce que sans doute elles pouvaient gêner sa politique devant l’histoire.

Nous l’accusons d’avoir lancé la France dans une guerre que la mobilisation russe provoquait. Nous l’accusons d’avoir compromis, de 1912 à 1914, les destinées de la France, quelles qu’aient été les volontés de l’Allemagne à ce moment-là. (Vives interruptions au centre, à gauche et à droite.)

Aujourd’hui, l’Europe épuisée réclame la paix, le monde aspire au travail et au retour à la vie internationale. Entre l’avenir paisible et nous, se dresse la paix de Versailles, que vous condamnez tous plus ou moins, bien que vous l’applaudissiez ici parce que votre paresse financière s’accroche à cette paix mort-née, basée sur la reconnaissance de responsabilités unilatérales. Pour nous, M. Poincaré représente tout ce que le nationalisme a pu produire de funeste avant, pendant et après la guerre.

Aujourd’hui sa politique nous conduit à l’isolement, à la faillite, à des guerres nouvelles. (Vives interruptions.)

Au centre. — C’est de l’inconscience.

M. Vaillant-Couturier. — Il semble que le monde se détourne, à l’heure actuelle, d’une France que nous ne nous résignons pas à voir abandonnée, parce que nous l’aimons — autant que ses travailleurs.

L’ère d’une politique nouvelle s’ouvrira bientôt peut-être. Mais la condition première, c’est que vous, monsieur Poincaré, qui portez une part de responsabilité, qui avez, sans doute, agi selon votre conscience, mais à qui la conscience universelle demandera des comptes, vous rentriez dans l’ombre, dont l’homme politique de la guerre n’aurait pas dû sortir. Le nationalisme appelle le nationalisme. Votre présence est une victoire quotidienne pour les impérialistes allemands. (Exclamations et rires au centre, à droite et à gauche.)

L’esprit de revanche nous menace chaque jour avec une audace accrue.

Vous aurez beau tenter de vous disculper, vous aurez beau être applaudi, acclamé par cette Chambre, vous aurez beau tromper d’un triomphe facile dans les journaux à votre solde, il n’en reste pas moins que pour beaucoup d’anciens combattants enfin conscients, vous portez une responsabilité terrible, Poincaré-la-guerre. (Vifs applaudissements sur quelques bancs à l’extrême gauche. — Vives interruptions prolongées à droite, au centre et à gauche.)

M. le président. — Je pense que la Chambre voudra renvoyer la suite du débat à une prochaine séance ?… (Assentiment.)

La suite du débat est renvoyée à une prochaine séance.