La dissuasion nucléaire dans le premier Livre blanc français (1972)

Le premier Livre blanc français sur la défense nationale est publié en deux tomes, le premier en juin 1972, le second en février 1973. Sa publication est annoncée en septembre 1970, avant l’examen par le Parlement de la 3e loi de programmation militaire (1971-1975). Dans son avant-propos, Michel Debré, ministre de la Défense depuis 1969, en donne la raison : « aucune politique n’a de valeur sans consentement national ». Il ajoute, dans une formule frappante : « La dissuasion, si elle est nucléaire, est aussi populaire ». Le chapitre II du 1er tome porte sur les « capacités demandées aux forces armées » et traite pour commencer de la « capacité nucléaire de dissuasion ». La France dispose de la bombe atomique depuis 1960 et de la bombe thermonucléaire depuis 1968. Le Redoutable, premier sous-marin français lanceur d’engins, est mis à l’eau le 29 mars 1967, à Cherbourg, en présence du général de Gaulle, président de la République, et admis au service actif le 1er décembre 1971. Il accomplit sa première mission du 28 janvier au 21 mars 1972, avant d’être retiré du service en 1991.


Chapitre II

LES CAPACITÉS DEMANDÉES AUX FORCES ARMÉES

[…]

1. LA CAPACITÉ NUCLÉAIRE DE DISSUASION

Le système de riposte nucléaire stratégique doit avoir une capacité de destruction telle qu’un agresseur éventuel soit dissuadé d’entreprendre contre notre territoire une action qu’il payerait d’un prix exorbitant.

La crédibilité militaire de cette force repose sur sa puissance, mais aussi sur sa sûreté et sur sa capacité de pénétrer les défenses adverses.

Si notre force en service se limitait fin 1970 à 9 escadrons de 4 Mirage IV disponibles à tout instant, armés d’une bombe atomique de puissance avoisinant 100 kilotonnes, les forces dotées d’engins balistiques sont entrées en service en 1971.

Deux escadrons de 9 engins sol-sol balistiques stratégiques (SSBS) sont opérationnels au plateau d’Albion dans les hauts de Provence.

Notre premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE), le Redoutable, est entré en service à la fin de 1971. Ce bâtiment équipé de 16 engins mer-sol balistiques stratégiques (MSBS) dotés d’une puissante charge nucléaire est susceptible d’une autonomie de très longue durée qui lui confère une capacité d’action dans une zone extrêmement vaste.

Le deuxième sous-marin nucléaire lanceur d’engins, le Terrible, entrera à son tour en service à la fin de cette année ; il sera suivi en 1974 du Foudroyant et avant 1980 de deux autres sous-marins, l’Indomptable et le Tonnant, ce qui permettra d’assurer en tout temps la présence de 2 sous-marins dans les zones de patrouille et naturellement d’élever cette présence au maximum en cas de crise. Dans le même temps, la charge thermonucléaire aura été militarisée et équipera les engins mer-sol, avant d’équiper les engins sol-sol.

Si chacun des éléments de la force nucléaire stratégique contribue à lui conférer sa puissance d’ensemble, à la mesure d’une dissuasion efficace, la diversification même de la force (Mirage IV, engins SSBS, sous-marins) est un facteur précieux de sûreté : la neutralisation simultanée de toutes les composantes serait un événement qui défie toute probabilité. Chaque composante bénéficie d’un déploiement conçu pour en diminuer la vulnérabilité. Les Mirage IV sont dispersés sur 9 bases distinctes, les engins SSBS sont enfouis dans des silos souterrains conçus pour résister à des attaques nucléaires de grande ampleur, les sous-marins sont protégés par leur discrétion même, les télécommunications sont assurées par des réseaux protégés et redondants.

Enfin, la vulnérabilité résiduelle de chaque élément de la force n’est pas de même nature : si l’attaque des silos de Haute-Provence peut être déclenchée par un agresseur à un moment choisi par lui, son efficacité est tellement aléatoire qu’il devrait — pour un résultat hasardeux — mettre en œuvre des moyens gigantesques révélant sans ambiguïté son identité et sa détermination hostile. Mais, comment pourrait-il se lancer dans une telle aventure sans neutraliser en même temps les sous-marins ? Or, la lenteur de l’évolution des techniques de détection sous-marine permet de penser que pour de très longues années encore, la destruction d’un sous-marin, dont l’avantage est d’être plus facilement anonyme, ne sera possible que par des actions où le hasard entrera pour la plus grande part. Comment un adversaire pourrait-il donc espérer détruire tous les sous-marins au même moment, choisi à l’avance ?

Ainsi la force nucléaire stratégique nous assurera progressivement une capacité de riposte massive et bien protégée. Encore faut-il que les « vecteurs » qui portent l’arme nucléaire chez l’adversaire (avion, engin balistique) soient capables de franchir les défenses adverses, si elles existent, sans qu’il en résulte une perte de précision et une perte de puissance excessives.

C’est pourquoi la charge thermonucléaire qui entrera en service en 1976 sera invulnérable aux effets prépondérants des rayonnements émis par une arme nucléaire de défense anti-missile ; c’est pourquoi les engins eux-mêmes seront dotés de dispositifs destinés à accroître les difficultés de détection par une défense adverse éventuelle et à désorienter son action ; c’est pourquoi, enfin, au-delà de la première génération de charges thermonucléaires, la mise en service de charges multiples pourra être envisagée.

Puissance, sûreté, capacité de pénétration, ces trois facteurs sont ainsi pris en compte de façon cohérente pour assurer une évolution équilibrée de notre outil nucléaire de dissuasion. Ils lui confèrent toute sa validité dans une vaste zone qui pourra, si le besoin s’en fait sentir dans l’avenir, être encore étendue grâce en particulier à la composante sous-marine de la force.

Livre blanc sur la défense nationale, Paris, Centre de documentation de l’armement, juin 1972, pp. 12-13.