Plus clair que mille soleils : la recherche atomique en 1939

Au chapitre cinquième de Plus clair que mille soleils, un livre sur la recherche atomique publié en 1958, le journaliste Robert Jungk (1913-1994) montre que la « famille des physiciens » s’interroge sur la publicité de ses recherches à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Faut-il rester fidèle au « libre échange des idées » ? Faut-il au contraire pratiquer l’autocensure ? Les raisons de l’échec de la bombe allemande restent discutées.

La confiance meurt

I

La grande crainte des savants, janvier 1939

Depuis trois cents ans, toute découverte nouvelle propre à jeter la lumière sur les ténèbres de la nature avait été saluée comme un progrès. Mais en janvier 1939, pour la première fois, des savants s’arrêtaient effrayés. La lourde menace d’une guerre pesait sur le monde. Quelques mois plus tôt déjà, on avait évité de justesse un conflit armé, et seul le recul des démocraties à la conférence de Munich avait pu sauvegarder la paix.

Ce sacrifice n’avait pas apporté de détente. Et c’est à ce moment précis qu’un certain nombre d’initiés découvraient la perspective d’une source de puissance aux dimensions inconnues et surhumaines. Pendant quelques semaines encore, il serait possible de se protéger grâce aux lunettes noires du scepticisme contre la vision aveuglante, terrifiante, de la force atomique libérée. À Princeton, au début de 1939, Niels Bohr donnait encore à son collègue Wigner quinze raisons qui rendaient invraisemblable à ses yeux l’exploitation pratique du processus de fission. Einstein assurait au reporter américain W.-L. Laurence qu’il ne croyait pas à la « libération de l’énergie atomique ». Et, d’après le jeune physicien allemand Korsching, Otto Hahn, devant un cercle restreint où l’on discutait de l’utilisation pratique de sa découverte, se serait écrié : « Dieu ne le permettra pas ! »

Étude de la réaction en chaîne

Jusqu’ici toutes les expériences de fission nucléaire avaient été faites avec de si infimes quantités d’uranium que l’énergie libérée ne pouvait être considérable. Les espoirs et les craintes qui s’élevaient déjà dans les milieux atomistes ne prendraient forme tangible que si l’on réussissait à renforcer les conséquences minimes de la fission atomique par une sorte d’effet d’avalanche. Cette réaction en chaîne, dont Houtermans, Szilard et Joliot-Curie avaient déjà signalé entre 1932 et 1935 la possibilité théorique, serait obtenue à la seule condition que plusieurs neutrons libérés après la fission d’un noyau d’uranium puissent entraîner la fission d’autres noyaux. Tant que cette question décisive n’était ni vérifiée ni confirmée, il n’y avait, affirmaient la plupart des physiciens atomistes à leurs collègues inquiets des conséquences futures, aucune raison de crainte réellement fondée.

Parallèlement à ces essais, où l’on étudiait dans un espoir mêlé d’effroi la possibilité d’une réaction en chaîne, se déroulait une expérience tout aussi peu commune dans le domaine politique, culturel. Son promoteur était Léo Szilard, désormais émigré d’Angleterre aux États-Unis. Dès qu’il eut appris par Bohr et par son compatriote Wigner les expériences de Dahlem et de Copenhague, il se fit envoyer son matériel resté à Oxford, puis il emprunta 2 000 dollars à un ami new-yorkais, un petit industriel nommé Liebowitz, afin de se procurer un gramme d’uranium. Szilard n’ayant pas encore de poste universitaire aux États-Unis, on l’avait recueilli au laboratoire de la Columbia-University de New York. Au bout de trois jours, ses expériences semblèrent démontrer la possibilité d’une émission supplémentaire de neutrons, et Szilard se sentit de plus en plus inquiet des conséquences que pourraient entraîner les recherches effectuées en Europe si elles étaient couronnées de succès. Son esprit doué d’imagination anticipait une fois de plus sur les événements et prévoyait avec une effrayante prévision l’éventualité d’une course aux armements atomiques.

Campagne de Szilard pour l’autocensure

Il fallait faire quelque chose ! Enrico Fermi (le chercheur italien s’était rendu à Stockholm en novembre 1938 pour recevoir le prix Nobel, avec la ferme intention de ne pas rentrer en Italie fasciste) fut l’un des premiers auxquels Szilard s’adressa. Dans le même bâtiment que Szilard, quelques étages plus bas, il travaillait avec le jeune Américain Herbert Anderson au problème de l’émission des neutrons. L’idée d’une autocensure volontaire des savants, proposée par son collègue hongrois, n’eut d’abord pas l’heur de lui plaire : il venait à peine de fuir un pays où censure et secret obligatoire paralysaient les échanges intellectuels.

La plupart des autres collègues de Szilard n’accueillirent pas mieux sa proposition. Trois atomistes seulement lui donnèrent leur accord immédiat : c’étaient Eugen Wigner, qui travaillait depuis dix ans déjà à Princeton, Edward Teller, venu en 1935 à l’université George-Washington de la capitale américaine sur la recommandation de son ami Gamow, et Victor Weisskopf, récemment appelé de Copenhague à l’université de Rochester dans l’État de New York.

Ces quatre hommes ne se laissaient pas impressionner par l’argument selon lequel la science, après avoir combattu pendant des siècles pour le libre échange des idées, ne pouvait reconnaître le principe opposé. Eux-mêmes avaient été durant toute leur vie attachés à la liberté et résolument hostiles au militarisme. Mais ils pensaient qu’il fallait désormais tenir compte d’une situation exceptionnelle.

Le monde se demandait alors comment Hitler pourrait s’offrir le luxe de lancer un défi aux grandes puissances. Sur la vue du bilan des richesses en matières premières et de la productivité de ses adversaires, on pouvait affirmer qu’il ne l’emporterait pas dans un conflit en dépit de sa supériorité momentanée en avions et en tanks. A moins qu’un facteur inconnu ne vienne détruire les prévisions optimistes des Alliés. Pour les quelques physiciens qui pensaient à la possibilité d’une bombe à uranium, Hitler devait, selon toute évidence, tenir en main un atout secret : la fission de l’atome. Seul possesseur de bombes atomiques, il serait invincible malgré ses faiblesses économiques et capable de réduire en esclavage le monde entier. Que faire pour empêcher la catastrophe ?

II

Situation des savants allemands en Allemagne totalitaire

Pourquoi les atomistes des États-Unis ne tentèrent-ils pas de débattre cette question fatidique avec leurs collègues d’Allemagne ? Ils furent près de le faire, mais la confiance avait été déjà par trop ébranlée à l’intérieur de la famille des savants atomistes. On savait, certes, que le désaccord régnait entre les physiciens et le gouvernement hitlérien. Max von Laue, lauréat du Prix Nobel, critiquait ouvertement le régime et, s’il demeurait en Allemagne, c’est parce qu’il estimait que les quelques chaires étrangères devaient être réservées aux savants condamnés à l’exil par Hitler. On savait aussi qu’en 1937, Heisenberg et tous les partisans de la physique moderne avaient été pris à parti comme « Juifs blancs » par Das schwarze Korps, journal officiel des S.S. et que la guerre sourde, allumée au congrès de physique de Wurzbourg, entre la clique des « physiciens allemands » et les autres savants (ceux-ci affirmant qu’il n’y avait de physique allemande ni juive, mais seulement la fausse et la vraie physique), n’était pas près de s’éteindre. Mais cette opposition semblait trop molle et raisonnable aux physiciens de l’étranger pour qu’ils puissent envisager de conclure avec ses représentants un pacte secret et international visant à arrêter temporairement le développement des recherches atomiques. Et surtout, on ne pouvait avoir l’assurance que les physiciens allemands, toujours soumis à la domination hitlérienne, ne seraient pas contraints par force ou torture à servir les visées du national-socialisme. Telle était l’opinion du célèbre physicien américain W.-P. Bridgeman. À la fin février 1939, il annonça dans la revue Science qu’il aurait à l’avenir le regret d’interdire l’accès de son laboratoire aux savants des pays totalitaires, et qu’il attendait de la part de ses collègues la même initiative. Voici comment il justifiait sa décision :

« Le citoyen d’un tel État n’est plus un individu libre, il peut être contraint à n’importe quelle action susceptible de servir les visées de l’État. La cessation de toute relation scientifique avec les pays totalitaires tend à un double but : elle doit éviter que ces pays fassent un usage abusif des informations scientifiques, et donner aux savants isolés des autres nations la possibilité d’exprimer leur horreur devant ces méthodes arbitraires. »

Très peu de voix s’élevèrent contre cette violation des traditions de la science. Selon la conviction du plus grand nombre, il fallait répondre aux méthodes extraordinaires des dictateurs, qui offensaient les lois d’humanité et de liberté et qu’illustrait encore en ce moment même l’occupation de Prague, par des mesures également exceptionnelles.

Ainsi, l’idée de Szilard progressait-elle malgré tout peu à peu à la faveur des événements politiques. L’autocensure des hommes de science devait être dirigée seulement contre les ressortissants des puissances de l’Axe. Les physiciens vivant en Amérique renonçaient volontairement, jusqu’à nouvel ordre, à la publication de tous travaux concernant la recherche atomique. Fermi lui-même approuvait désormais cette censure.

III

Difficultés de Szilard avec l’équipe de Joliot

Le groupe de Szilard rencontra beaucoup plus de difficultés pour imposer aux atomistes européens sa volonté de tenir secrets tous les travaux de physique nucléaire. Dès le 2 février 1939, Szilard avait écrit à Joliot-Curie pour le préparer à cette mesure. Sa lettre disait : « Quand la publication de Hahn arriva ici, il y a quinze jours, quelques-uns d’entre nous se demandèrent aussitôt si la désintégration de l’uranium libérait des neutrons. Il va de soi que la libération de plusieurs neutrons rendrait possible une réaction en chaîne, ce qui permettrait peut-être de construire des bombes très dangereuses en elles-mêmes, plus dangereuses encore si elles se trouvaient placées entre les mains de certains gouvernements. »

La remarque par laquelle Szilard concluait sa lettre montrait que, sous l’effet de ces sombres perspectives, les espoirs jusque-là nourris par les savants se transformaient en une crainte du progrès : « Nous espérons tous que la libération de neutrons sera nulle ou insuffisante, et que nous n’aurons pas à nous en inquiéter davantage. » Comme s’il eût souhaité l’échec des expériences.

Szilard avait annoncé à Joliot qu’il le préviendrait par câble au cas où la convention sur la non-publication volontaire des travaux de recherche entrerait en vigueur. Il l’avait également prié de lui faire connaître son avis de principe sur la question. Il ne reçut pas de réponse. Et cela pour une bonne raison : le chercheur français et ses collaborateurs Hans von Halban et Lew Kowarski étaient sur le point de réaliser expérimentalement la réaction en chaîne à laquelle Szilard faisait allusion dans sa lettre, et Joliot voulait à tout prix conserver la priorité de cette découverte. Après la réussite de ses expériences, un mois plus tard, Joliot ne confia pas sa communication à une revue française, comme pour ses travaux antérieurs, mais l’envoya à la revue anglaise Nature. Cette publication faisait paraître en effet les rapports beaucoup plus rapidement que toutes les autres revues de sciences naturelles. Afin d’être tout à fait sûr que l’importante communication arriverait à Londres dans le délai nécessaire, Kowarski se rendit le 8 mars à l’aérodrome du Bourget, et veilla à ce que la lettre fût placée sous ses yeux dans le sac postal partant pour Londres. Ainsi, la recherche atomique dégénérait-elle au printemps 1939 en une course contre la montre, teintée d’un esprit tout nouveau d’âpre concurrence nationale.

Constatant que Joliot ne semblait accorder aucune attention à sa lettre, Szilard, aidé de ses amis, redoubla d’efforts en vue d’obtenir au moins un arrêt de publication pour tous les travaux ultérieurs. Les Anglais, demeurés jusque-là dans l’expectative devant les efforts fournis aux États-Unis, promirent leur collaboration. Au milieu d’avril, Cockroft, ancien membre de l’équipe Rutherford, encore sceptique, mais résolu à se rallier à la proposition, donna cette réponse : « Dirac m’a transmis votre message concernant l’uranium. Je n’ai jamais cru sérieusement jusqu’ici que cette affaire puisse produire dans un proche avenir des résultats tangibles, mais les circonstances actuelles nous interdisent de prendre le moindre risque. »

Joliot-Curie, en revanche, semblait toujours ne pas vouloir se soucier de l’affaire. Il fallut un télégramme de cent cinquante mots, dans lequel Weisskopf insistait expressément sur la gravité de la question, pour que Paris se décidât à câbler cette réponse :

« REÇU LETTRE SZILARD, MAIS PAS CABLE ANNONCÉ. PROPOSITION DU 31 MARS TRÈS RAISONNABLE, MAIS ARRIVE TROP TARD. AVONS APPRIS SEMAINE DERNIERE QUE SCIENCE SERVICE A INFORME PRESSE AMERICAINE DES TRAVAUX DE ROBERT. LETTRE SUIT. JOLIOT HALBAN KOWARSKI. »

La communication de presse mentionnée par Joliot avait réellement été publiée mais sur un mode si général que la raison évoquée par Paris ne pouvait être qu’une échappatoire. De fait, plusieurs motifs avaient fait le jeu de Joliot-Curie. Il avait tout bonnement pris la lettre de Szilard pour une plaisanterie, un tour inédit de son collègue hongrois, Le télégramme de Weisskopf arrivé par hasard à Paris le 1er avril confirma l’impression qu’il s’agissait d’une blague montée par quelques chercheurs. De l’avis des Français attachés au respect des formes, c’est l’Académie des sciences américaine, et non un petit groupe de savants isolés, d’outsiders, qui aurait dû préparer le terrain pour une affaire de cette importance.

Mais une autre raison dut peser plus lourd que cet argument psychologique ; voici ce qu’en dit en toute franchise l’un des trois membres de l’équipe française d’alors : « Nous savions que notre découverte serait célébrée dans la presse comme une victoire de la science française, et nous avions absolument besoin à l’époque d’un peu de réclame pour que le gouvernement accepte de soutenir généreusement la suite de nos travaux. »

Avec la publication de Joliot, la pression exercée par les collègues de Szilard contre l’autocensure de leurs travaux, acceptée à contre-cœur, se fit de plus en plus forte et le physicien américain Rabi alla trouver Szilard pour l’avertir qu’on lui interdirait l’accès de la Columbia-University (où il avait été autorisé à travailler jusqu’ici) s’il ne cédait pas. Devant cette opposition, Szilard dut consentir à ce qu’on publiât désormais ses propres essais novateurs sur les « réactions en chaîne dans l’uranium ».

Au cours de la discussion, Wigner fit une offre qui devait avoir des conséquences importantes. Il proposa qu’on informât le gouvernement américain de la « situation-uranium ». Initiative nécessaire, pensait-il, pour permettre à celui-ci de se préparer à l’éventualité d’une menace subite — c’est-à-dire de la réalisation d’une bombe atomique par Hitler.

IV

Pour une information du gouvernement américain

De fin avril à fin juillet 1939, Szilard et ses amis étudièrent les moyens d’informer le gouvernement américain de l’importance des dernières recherches atomiques et de leurs conséquences possibles dans le domaine de la technique militaire. Selon toute apparence, le premier essai visant à éveiller l’intérêt d’une autorité officielle était resté vain. Le 17 mars 1939, Enrico Fermi, introduit par une lettre de recommandation de son doyen George Pegram, avait évoqué devant l’amiral Hooper, haut fonctionnaire du ministère de la Marine, la réalisation possible d’une bombe atomique. Cet entretien ne semblait pas avoir fait grande impression sur l’amiral. En tout cas, ni Fermi ni aucun autre atomiste n’avait plus jamais été invité à poursuivre cette discussion. On pouvait s’étonner aussi qu’un rapport sur la session de printemps de la Société américaine de physique, paru fin avril dans le New York Times, n’ait pas éveillé l’intérêt des autorités de Washington, bien qu’à cette occasion, Niels Bohr en personne ait déclaré qu’une bombe renfermant une infime quantité d’uranium 235 soumis à un bombardement de neutrons lents déclencherait une explosion assez violente pour faire sauter le laboratoire.

Szilard, Wigner, Teller et Weisskopf eurent à surmonter, à l’intérieur comme à l’extérieur, de nombreux obstacles avant de réussir à prendre contact avec le gouvernement américain. Venus d’Europe centrale, ils n’accordaient par principe qu’une confiance très limitée à tout régime, quel qu’il soit, et encore moins aux autorités militaires. Aucun d’entre eux n’était Américain de naissance et, à l’exception de Wigner, ils n’étaient pas établis aux États-Unis depuis assez longtemps pour avoir acquis droit de citoyenneté.

État de la recherche atomique allemande

Tandis que Szilard et ses amis se demandaient encore avec anxiété comment entrer en relation avec une autorité américaine vraiment influente, ils reçurent la nouvelle confidentielle que, dans le Troisième Reich, on travaillait déjà ouvertement et avec l’appui des autorités au problème de l’uranium. Les pires appréhensions des atomistes émigrés semblaient se confirmer.

Cette nouvelle était exacte. En avril 1939, les deux physiciens Joos et Hanle avaient écrit au docteur Dames, attaché à la recherche du ministère des Sciences, de l’Éducation et de la Culture populaire, pour attirer son attention sur la possibilité d’une « machine à uranium ». Celui-ci convoqua le 30 avril, à Berlin, une assemblée à laquelle prirent part six physiciens atomistes allemands. Otto Hahn, découvreur de la fission nucléaire, n’était pas au nombre des « élus », sous prétexte qu’il était non pas physicien, mais chimiste. En vérité, on savait fort bien en haut lieu que Hahn n’éprouvait aucune sympathie pour le régime national-socialiste. Dans les cercles scientifiques, on lui attribuait même ces propos : « Ah ! les physiciens, vous n’allez tout de même pas vous mettre à fabriquer une bombe à uranium. Si Hitler vient à posséder une arme comme celle-là, je me suicide. »

Au cours de cette première assemblée siégeant au no 69 de l’avenue Unter den Linden, il ne fut pas encore question d’une arme atomique, mais seulement de la possibilité d’utiliser la fission nucléaire pour actionner des moteurs. Après une revue rapide de l’état des recherches atomiques à l’étranger et en Allemagne par le professeur Joos, on décida de mettre le projet en application. Ce travail devait être entrepris grâce à la collaboration des physiciens les plus éminents dans ce domaine. Tous les savants participant à la session du 30 avril avaient dû s’engager à garder le silence, mais l’un d’entre eux, le professeur Mattauch, ne respecta pas la prescription. Le soir même, il racontait à l’un des collaborateurs les plus proches et les plus brillants de Hahn, le docteur S. Flügge, les entretiens du ministère. Flügge, se méfiant de son gouvernement, réagit tout autrement que ses collègues d’outre-Atlantique. Il jugeait extrêmement dangereux qu’une découverte scientifique susceptible d’entraîner des conséquences politiques aussi énormes ne soit pas révélée au public du monde entier. Et, comme il n’avait pas été tenu de garder le secret, il écrivit pour le numéro de juillet de Naturwissenschaften un rapport circonstancié sur les réactions en chaîne dans l’uranium. Ce rapport fut suivi d’une interview explicative, plus accessible au grand public, prise sur l’instigation de Flügge lui-même par un représentant de la Deutsche Allgemeine Zeitung, organe nationaliste-bourgeois que les nationaux-socialistes ne toléraient qu’à contrecœur.

Malheureusement les publications du docteur Flügge ne rirent que renforcer l’état d’alerte en Amérique. On ne pouvait s’imaginer qu’en Allemagne une seule ligne pût paraître sans l’initiative, ou du moins le consentement, du gouvernement.

« Si les nazis permettent de publier tant de détails sur le problème de l’uranium, c’est qu’ils en savent encore beaucoup plus. Nous n’avons pas de temps à perdre… » Telle fut la fausse conclusion tirée par les initiés aux États-Unis.

C’est alors que se présenta, au cours de l’été 1939, une chance inespérée d’entrer en contact avec les atomistes allemands. Heisenberg était en visite aux U. S. A. Pegram, doyen du Physics Department de l’université de Columbia, au courant des efforts de Szilard et de Fermi, tenta d’engager le physicien à demeurer aux États-Unis en lui offrant une chaire de professeur. Mais Heisenberg crut de son devoir de refuser, ne pouvant abandonner sans recours les « braves jeunes physiciens » (ce furent là ses propres termes) qui lui étaient confiés. Convaincu qu’Hitler devait perdre la guerre, il n’en voulait pas moins, ajoutait-il, demeurer en Allemagne pour assister à la catastrophe prochaine et aider à sauver ce qui méritait d’être sauvé.

Une autre tentative très et peut-être trop prudente fut lancée par Fermi à Ann Arbor, où il faisait cet été-là des cours à l’université du Michigan. Il rencontra Heisenberg dans la maison de son collègue d’origine hollandaise, Samuel Goudsmit, et la conversation ne manqua pas de porter sur les problèmes fascinants que soulevait la découverte de Hahn (1).

Plus tard, Heisenberg déclara : « L’été 1939, douze hommes auraient pu encore, par une convention commune, empêcher la construction des bombes atomiques. » Fermi et lui, deux hommes parmi ces douze à n’en pas douter, auraient dû prendre l’initiative nécessaire. Ils laissèrent passer l’occasion, leur force d’imagination politique et morale aussi bien que leur fidélité à la tradition internationale défaillirent. Incapables d’adapter résolument leurs pensées et leurs actes aux conséquences éventuelles de leur découverte, ils ne surent pas non plus, dans cette situation critique, conserver assez de confiance dans les traditions passées de leur groupe professionnel.

« Être une famille, cela ne suffisait pas, disait Weizsäcker après la fin de la guerre. Peut-être eussions-nous dû constituer un ordre international disposant d’un pouvoir disciplinaire sur tous ses membres. Mais cela était-il réalisable étant donné la nature de la science moderne ? »

(1) À ce propos, Heisenberg écrit à l’auteur : « Je n’envisageais certainement pas avec sérieux, à cette époque, la possibilité d’employer des bombes atomiques au cours de la guerre imminente ; peut-être l’angoisse intérieure me faisait-elle repousser cette éventualité. Quoi qu’il en soit, je ne me souviens pas que nous ayons mentionné le problème de l’uranium. Il se peut que ce manque de mémoire trahisse justement ma répulsion d’alors. »

Robert Jungk, Plus clair que mille soleils. Le destin des atomistes, Paris, Arthaud, 1958, pp. 71-80.