Socialisme et communisme : la différence selon Khrouchtchev (1961)

Dans son rapport d’activité devant le XXIIe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (17 octobre 1961), Khrouchtchev, premier secrétaire du Comité central (1953) — et président du Conseil des minitres (1958) — rappelle la différence entre socialisme — « De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail » — et communisme — « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Il explique pourquoi l’Union soviétique reste socialiste et quelles sont les conditions du passage au communisme.


La transformation des rapports sociaux socialistes en rapports communistes

Le développement de la démocratie soviétique

Le socialisme et la liberté de l’individu

Camarades, en appliquant les décisions du XXe Congrès, le Parti a prêté une grande attention au développement et au perfectionnement des rapports socialistes dans le domaine de la production, ainsi que dans les autres sphères. Aux yeux de notre Parti, c’est là la principale voie permettant de passer à des rapports sociaux communistes, le type le plus perfectionné de relations entre hommes libres, ayant une haute conscience du devoir et dont la personnalité est harmonieusement développée, — à des relations fondées sur l’amitié et la camaraderie. Rappelez-vous que la première organisation internationale de la classe ouvrière, fondée sous la direction de Karl Marx portait le nom de « Association Internationale des Travailleurs », exprimant ainsi, tout à la fois, la communauté d’idées, l’égalité, la fraternité, le respect et la coopération.

Sous le socialisme on applique le principe : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail ». Pour passer au principe communiste : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », il faut du temps, il faut des conditions déterminées. Les principes du communisme sont nobles, admirables et enthousiasmants ! Chacun souhaite qu’ils soient réalisés le plus tôt possible.

Pourquoi donc ne les appliquons-nous pas immédiatement ? Pourquoi le Parti prévoit-il deux décennies pour construire dans ses grandes lignes la société communiste ? Ne prolongeons-nous pas les délais de l’instauration des principes communistes ? Non, camarades ! Bien sûr, nous voudrions appliquer tous ces , principes plus vite, mais le désir subjectif, à lui seul, est insuffisant. Il faut tenir compte des conditions objectives, des lois de l’évolution sociale.

Le passage aux principes communistes est possible, mais pas avant de créer la base matérielle et technique, pas avant d’atteindre un niveau de conscience très élevé, pas avant que les principes du socialisme ne se développent pleinement et ne révèlent leurs possibilités jusqu’au bout. Hormis le développement et le perfectionnement des rapports socialistes, il n’est point d’autre chemin pour arriver aux rapports sociaux communistes.

Ces dernières années, le Parti a appliqué dans tous les domaines de la vie de la société soviétique des mesures importantes sur le plan économique et social. Ce qui fait leur portée révolutionnaire, c’est qu’elles ont non seulement contribué à renforcer la base matérielle et technique, mais elles ont joué aussi un rôle important dans le développement des relations sociales, dans Le rapprochement continu des deux formes de la propriété socialiste.

Les germes du nouveau se manifestent d’une manière toujours plus nette dans le caractère du travail, dans les relations entre travailleurs de la production. L’essentiel, c’est que des couches toujours plus larges de la population apprennent à travailler consciencieusement, donnent toute la mesure de leurs forces, selon leurs aptitudes. Dès à présent, pour de nombreux Soviétiques, le travail n’est plus un simple gagne-pain, il est devenu une vocation sociale, un devoir moral. Rappelez-vous l’exemple de Valentina Gaganova. Lorsqu’elle décida, de son propre gré, de passer dans un secteur retardataire, ce qui l’animait, ce n’était pas l’intérêt mesquin, mais une haute conscience, un profond dévouement à notre cause commune. De nombreux travailleurs ont suivi l’exemple de Gaganova.

Le Parti a soutenu et continuera à soutenir le désir des Soviétiques d’apprendre à travailler et à vivre en communistes. Nous attachons une très grande importance au mouvement des collectifs et des oudarniks (travailleurs d’élite) du travail communiste. On peut être certain qu’avec le temps surgiront d’autres formes plus perfectionnées de l’émulation socialiste.

Les rapports sociaux se développent aussi activement dans la sphère de la répartition des biens matériels et culturels. Comment cela se manifeste-t-il ?

Avant tout, cela se traduit par l’extension continue du principe socialiste de la répartition selon le travail, condition majeure du passage au principe communiste de la répartition selon les besoins. Le Parti applique avec esprit de suite le principe de l’intéressement matériel de l’individu et s’élève résolument contre le nivellement des salaires. Nous estimons que tant que l’abondance des biens matériels n’est pas réalisée, que le travail n’est pas devenu le premier besoin vital de chaque individu, il n’y a pas de raison pour renoncer au principe socialiste de répartition, d’affaiblir le contrôle exercé par la société et par l’État sur la mesure du travail et la mesure de la consommation.

Toute l’expérience de l’édification du socialisme dans notre pays confirme la justesse du principe léniniste de l’intéressement matériel. Le génie de Lénine savait analyser profondément les phénomènes de la vie et en faire la synthèse, trouver les solutions justes pour chaque période concrète de la construction socialiste.

Rappelez-vous comment aussitôt après la fin de la guerre civile, Lénine exigea, avec cette perspicacité et cette audace qui lui étaient propres, une révision radicale de la politique et opéra un tournant brusque, abandonnant la politique du communisme de guerre pour la nouvelle politique économique.

Le passage à la nouvelle politique économique n’était guère aisé. Il provoqua des difficultés au sein même du Parti. Certains communistes quittèrent le Parti n’ayant pas compris la nature de la nouvelle politique économique. Lénine voyait bien la complexité de la situation, mais il n’hésita pas à adopter la NEP et le Parti tout entier soutenait la politique léniniste dans la lutte pour la victoire du socialisme. Si, à cette époque, la ligne léniniste n’avait pas triomphé, nous n’aurions pu résoudre les problèmes de la construction du socialisme. Il s’agissait de renforcer l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, d’intéresser matériellement tous les travailleurs de la ville et des campagnes au développement de l’économie, à l’édification socialiste. Au lieu du principe égalitaire, on adopta le principe de la rémunération selon la quantité et la qualité de la production fournie.

Lénine nous enseigne comment être réaliste en politique. On peut montrer les perspectives les plus radieuses, prévoir les rythmes les plus élevés de l’essor économique, mais si les travailleurs eux-mêmes ne comprennent pas la nécessité de réorganiser la société, s’ils ne sont pas matériellement intéressés, on ne pourra exécuter les plans projetés. Si l’on méconnaît le principe de l’intérêt matériel, on s’inspire de considérations subjectives, on brûle les étapes, ce qui signifie mener à sa perte la cause de la construction socialiste et communiste.

Nous devons constamment apprendre de Lénine comment travailler avec les hommes tels qu’ils sont. Il n’est pas permis d’être les subjectivistes en politique, d’agir selon la règle : « Je fais ce qui me plaît ». Il est nécessaire d’observer attentivement la vie du peuple, de l’étudier, de prêter l’oreille à sa voix. Le Parti considère la combinaison des stimulants matériels et idéologiques comme le sûr chemin qui nous conduit et conduira obligatoirement vers l’abondance et la répartition selon les besoins, vers la victoire du travail communiste.

La conception de l’abondance considérée comme l’accroissement illimité de la propriété individuelle n’est pas la nôtre ; elle est étrangère au communisme. Le fait que le travailleur possède de nombreux objets, — forme de la consommation individuelle — n’est pas en contradiction avec l’édification communiste tant que cette propriété ne dépasse pas des proportions raisonnables et ne devient pas un but en soi. Au contraire la propriété individuelle excessive, dans certaines conditions, peut devenir et devient souvent un frein au progrès social, donne une mentalité de propriétaire privé, peut amener la dégénération petite-bourgeoise. Il arrive que les choses asservissent certains individus qui deviennent leurs esclaves.

Les communistes répudient la morale de la société bourgeoise où la notion du « mien » est le principe suprême, où la richesse des uns n’est possible qu’au prix de la ruine des autres, d’une société où l’on cultive la psychologie déliquescente de l’égoïsme, de la cupidité, de la soif d’enrichissement. Les communistes opposent le monde de la propriété sociale au monde de la propriété privée, le principe de la camaraderie et du collectivisme à l’individualisme bourgeois.

Le progrès de tous les aspects des rapports socialistes de production conduit logiquement à l’effacement graduel des différences entre la ville et la campagne, entre les classes et les groupes sociaux de la société soviétique, au renforcement et à l’épanouissement des principes communistes dans les relations entre les ouvriers, les paysans et les intellectuels. Les deux classes amies de notre société, la classe ouvrière et la paysannerie kolkhozienne, se rapprochent de plus en plus, et leur alliance indestructible s’affermit. La paysannerie soviétique se rapproche de la classe ouvrière par ses qualités professionnelles et par ses conditions de travail, par son niveau technique et culturel. Les paysans jouissent de droits politiques égaux à ceux des ouvriers ; leurs intérêts vitaux sont les mêmes. Les différences entre la classe ouvrière et la paysannerie sont éliminées pour ce qui est essentiel ; l’effacement définitif des différences de classe se poursuivra désormais de plus en plus rapidement.

Grâce au progrès technique, à l’élévation du niveau technique et culturel des travailleurs, les différences essentielles entre le travail manuel et le travail intellectuel sont en voie de disparition. Le travail de l’ouvrier et du kolkhozien, armés de la technique et des connaissances modernes, implique des éléments du travail manuel et intellectuel à la fois 40 p. 100 des ouvriers et plus de 23 p. 100 des kolkhoziens possèdent à présent une instruction supérieure et secondaire. Dès aujourd’hui, dans bien des cas, il est difficile de distinguer un ouvrier d’avant-garde d’un ingénieur, ou bien un kolkhozien d’avant-garde d’un agronome.

Ainsi, dans les conditions actuelles, les rapports entre les classes de notre pays sont entrés dans une nouvelle phase de développement. La démocratie prolétarienne se transforme en démocratie socialiste du peuple tout entier. Nous sommes heureux de constater qu’à l’heure actuelle, nous sommes près d’atteindre l’objectif fixé par Lénine, à savoir, entraîner tous les citoyens sans exception dans l’exercice des fonctions de l’État. Des dizaines de millions de Soviétiques participent à la gestion des affaires du pays au sein des Soviets et de leurs commissions, aux organes élus des coopératives, des syndicats, du Komsomol et autres organisations sociales, et s’acquittent de leurs missions dans la société.

Chaque citoyen soviétique doit devenir un participant actif dans l’administration de la société ! Tel est notre mot d’ordre, telle est notre tâche.

Tout en mettant au premier plan la tâche de développer les organes de l’État, de transformer les Soviets des députés des travailleurs en organes d’auto-administration sociale, notre Parti continuera, comme par le passé, à transférer un nombre toujours plus grand de fonctions d’État à des organismes sociaux. Cependant, il importe de tenir compte du niveau d’évolution des organisations sociales elles-mêmes, de leur capacité de s’administrer elles-mêmes. Nous avons besoin d’une transformation réelle et non d’un simple changement d’étiquette.

Le transfert d’un grand nombre de fonctions importantes de l’État à des organisations sociales, la transformation progressive de la force de persuasion et de l’éducation en une méthode fondamentale de réglementation de la vie dans la société soviétique ne signifie pas et ne peut signifier l’affaiblissement du contrôle exercé sur la stricte observation des normes du droit soviétique, de la discipline du travail et de la vie. Nous devons inculquer le respect des lois soviétiques. On doit mettre pleinement à profit la force de la loi aussi bien que la force de l’action et de l’influence sociales.

Notre Parti s’est occupé et continuera de s’occuper du développement des rapports sociaux dans tous les domaines. Ce ne sont pas seulement l’économie et la politique qui permettront d’établir de nouvelles relations, des relations d’amitié, de camaraderie, d’entraide et de collectivisme. Il en sera de même de la vie quotidienne, de la culture, de la psychologie, de la conscience humaine. Ce n’est que dans la société socialiste, grâce aux nouveaux rapports entre les hommes, que sont possibles la liberté véritable et l’épanouissement complet de la personnalité, l’alliance harmonieuse des intérêts personnels et des intérêts de l’ensemble de la société.

Nos adversaires idéologiques rabâchent sans cesse que le communisme engendrera inévitablement un conflit entre l’individu et la société, qu’il finit par étouffer la personnalité humaine. Les ennemis du socialisme sont même prêts à reconnaître nos succès dans la production matérielle, mais aussitôt ils s’empressent d’affirmer que ces succès seraient obtenus au détriment des libertés et des droits de l’homme. Les impérialistes mesurent les notions à leur aune, et estiment que la liberté de la personnalité réside dans l’opposition anarchique de l’individuel au social, de l’individu à la collectivité. Ils ne connaissent qu’une morale : « Il faut manger ou être mangé ».

Le critère d’une liberté authentique et du bonheur réside dans un régime social qui affranchit l’homme du joug de l’exploitation, lui accorde des droits démocratiques étendus, lui offre les moyens de vivre dans des conditions dignes de lui, lui donne l’assurance du lendemain, révèle ses aptitudes et ses dons individuels, renforce le sentiment que son labeur profite à la société entière. Le socialisme est précisément ce régime social. Parmi toutes les valeurs créées par le régime socialiste, la plus grande est l’homme nouveau, le bâtisseur actif du communisme. Le peuple soviétique fournit sans cesse des preuves nouvelles de ce dont est capable l’homme vraiment libre du monde nouveau.

Les idéologues de l’impérialisme appellent le monde capitaliste le « monde libre ». Mais que peut opposer le capitalisme à la liberté véritable, à l’essor de l’économie, du bien-être matériel, de la culture, à l’épanouissement de la personnalité humaine en Union soviétique ? La liberté pour les riches d’exploiter et de spolier les pauvres, les millions de travailleurs « libérés » du travail, l’augmentation des impôts, la course effrénée aux armements, la discrimination raciale, la dictature du coffre-fort, l’interdiction des organisations démocratiques ? Qu’est-ce donc ce monde libre ? Non, ce n’est pas un monde libre, c’est le monde de l’esclavage et de l’exploitation !

Les idéologues de l’impérialisme appellent les pays capitalistes « la société ouverte », et l’Union soviétique la « société fermée ». Oui, nous sommes d’accord, notre État socialiste est en effet fermé à l’exploitation et au pillage du capital monopoliste, au chômage, au banditisme, à l’idéologie déliquescente de la dégradation. Bien sûr, messieurs les impérialistes auraient voulu que la société socialiste soit ouverte à l’espionnage. Mais pour l’action subversive contre le socialisme, la société soviétique est fermée, et bien fermée !

Notre société est ouverte aux personnes qui viennent chez nous de l’étranger, le cœur pur. Elle est ouverte au commerce honnête, aux échanges de réalisations scientifiques, techniques et culturelles, d’informations exactes. Et s’il faut parler du rideau de fer, eh bien il existe précisément dans le monde capitaliste, qui se donne le nom de « monde libre » et qui, de temps en temps, claque ses portes peureusement tantôt devant les cuisiniers soviétiques, tantôt devant les joueurs d’échecs soviétiques. Il est arrivé qu’un État qui se dit « le plus ouvert », a eu peur de recevoir des danseurs soviétiques. Se peut-il que dans ce pays on ait redouté que la danse russe n’ébranle les piliers du monde capitaliste ?

Depuis longtemps, nous proposons au monde capitaliste de rivaliser non pas dans la course aux armements mais dans l’amélioration de la vie des travailleurs. Nous sommes sûrs que le capitalisme ne résistera pas à une pareille compétition ! Nous sommes sûrs aussi qu’en définitive tous les peuples feront un juste choix, donneront la préférence au monde véritablement libre du communisme et se détourneront du monde prétendu « libre » du capitalisme.

« Rapport d’activité du Comité central du PCUS présenté par N. S. Khrouchtchev, premier secrétaire du Comité central, le 17 octobre 1961 », Documents sur le XXIIe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Notes et études documentaires, La Documentation française, no 2844, 22 décembre 1961, pp. 38-40.