Gouvernement en France et gouvernance mondiale : documents

Document 1 : l’organisation de l’économie mondiale selon Gaston Defferre en 1945

Document 2 : la politique économique de la France selon de Gaulle en 1965

Document 3 : le système monétaire international selon Pompidou en 1971


Document 1 : l’organisation de l’économie mondiale selon Gaston Defferre en 1945

Gaston Defferre, député des Bouches-du-Rhône, s’exprime devant l’Assemblée constituante, le 26 décembre 1945.

Nous avons, au moins par nos anciens, l’expérience de l’entre-deux-guerres et nous savons qu’en 1919 c’est parce qu’on ne s’est pas assez occupé d’établir une organisation économique mondiale que la paix fut précaire et que très vite les causes du conflit réapparurent. (Applaudissements à gauche.)

La sécurité collective, dont la nécessité n’est plus contestée par personne, doit être assurée, pour être efficace, d’une organisation économique internationale. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Il n’est pas possible de maintenir la paix entre les États si, en même temps que l’on règle les questions territoriales, ethniques, politiques, on ne règle pas les problèmes relatifs aux rapports économiques des pays, qui parfois sont opposés.

Les pays qui ont participé aux hostilités, qui ont souffert, ont maintenant des tâches nombreuses. Ils doivent d’abord reconstruire, transformer leurs industries de guerre en industries de paix, procéder à l’assainissement de leurs finances publiques.

Les nations sont souveraines, et la solution de ces problèmes peut être trouvée à l’intérieur de chaque État. Mais, dans le monde moderne, tous les peuples sont solidaires, les crises qui ont précédé la guerre l’ont prouvé, et si, dans chaque État, on laisse faire les initiatives privées, si d’État à État les plans ne sont pas coordonnés, des crises économiques éclateront de nouveau et nous verrons encore apparaître des germes de guerre.

La souveraineté nationale de chaque État ne pourrait être et ne peut être garantie, en réalité, que si elle est complétée, renforcée par une autorité supranationale qui, dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique, apportera une organisation internationale. (Applaudissements à gauche.)

Les accords de Bretton Woods qui sont soumis aujourd’hui à notre ratification nous offrent, si faible soit elle, une possibilité d’entrer dans cette voie et nous, socialistes, nous la saluons en tant que tels ! (Applaudissements à gauche.) Nous préférons, nous socialistes, une réglementation au grand jour de l’exercice de la souveraineté populaire à l’emprise sur la liberté des nations qui s’exerce parfois de façon camouflée, mais non moins certaine, par le canal des féodalités financières internationales, des trusts, pour les appeler d’un nom à la mode.

Un État n’est pas indépendant et souverain lorsqu’une vaste spéculation pèse sur son économie, lorsque la spéculation altère sa monnaie ou lorsque sa politique générale est influencée par le poids qui pèse sur sa politique financière. (Très bien ! très bien ! à gauche.)

Mais, l’organisation internationale doit être à base démocratique et les États ne doivent renoncer à leur souveraineté que dans la mesure où ils sont traités sur un pied d’égalité et où les uns ne sont pas souverains et les autres vassaux. (Applaudissement à gauche.) […]

En réalité, voyez-vous, il faut que les facteurs d’union qui ont existé entre les Alliés pendant la guerre subsistent et qu’un pays ne cherche pas à dominer les autres, à travers des accords même internationaux, en matière économique, car ce serait la rupture de l’union entre les Alliés et nous irions d’abord vers de nouvelles guerres économiques, puis peut-être, vers de nouvelles guerres tout court. […]

Discours devant l’Assemblée nationale constituante, 26 décembre 1945.


Document 2 : la politique économique de la France selon de Gaulle en 1965

Président de la République depuis 1959, de Gaulle répond à une série de questions sur la politique économique de la France lors d’une conférence de presse donnée à l’Élysée le 4 février 1965.

Sous l’impulsion de la machine, l’économie moderne est en perpétuel changement. C’est vrai de sa structure puisqu’à un rythme accéléré les diverses branches se créent, se concentrent, progressent alors que d’autres reculent ou disparaissent. C’est vrai du produit global de l’activité du pays. C’est vrai de ce que les particuliers font de leur propre revenu suivant qu’ils consomment ou qu’ils thésaurisent ou qu’ils investissent dans des entreprises, dans des logements, dans des équipements. C’est vrai dans ce que l’État prélève sur le produit de l’activité du pays, prélève par l’impôt de ce qu’il emprunte et de ce à quoi il consacre ses ressources. Et d’autre part les connexions extérieures sont telles aujourd’hui que ce qui arrive à l’étranger influe inévitablement sur ce qui se passe au-dedans. […]

Mais cette expansion même est sujette à maints avatars, tantôt elle est rapide, et tantôt lente, tantôt elle est entraînée par la surchauffe comme on dit ou bien arrêtée par la crise, tantôt on constate dans certaines branches un développement excessif et dans d’autre un progrès insuffisant. Alors cela comporte beaucoup de saccades, d’irrégularités, de profits abusifs ou de retards injustifiés, par conséquent ça fait autant de sujet de querelles et de difficultés dans les sociétés, aussi les États sont-ils de plus en plus portés partout à encadrer et à guider leur économie nationale.

Avant de le faire, ils trouvent devant eux deux doctrines opposées et dont chacune est simple et terrible. Le « laisser faire, laisser passer » qui a été appliqué à l’économie depuis l’aurore du machinisme a sans nul doute, grâce au bénéfice, à l’esprit d’entreprise, à la libre concurrence, donné au développement une impulsion puissante. Mais ce « laisser faire, laisser passer » a entraîné également de rudes secousses et une somme énorme d’injustice. D’autre part le système communiste mis en vigueur dans certains pays, dont une catastrophe nationale avait balayé les structures et qui, bien que doté de grandes ressources naturelles, végétait sous des méthodes égoïstes et archaïques ; le système communiste, dis-je, a réussi en employant la contrainte implacable et la propagande forcenée à construire un appareil massif de production, surtout en ce qui concerne les mines et l’industrie lourde, mais c’est au prix d’immenses épreuves, de gigantesque gaspillage, de l’écrasement des individus auxquels ne sont jamais laissé ni le choix, ni la liberté. Et puis dans certaines activités qui impliquent les forces spontanées des personnes et l’adaptation à des demandes multiples et changeantes comme par exemple la fabrication des objets de consommation ou l’agriculture, ou la distribution, ces activités-là sous le régime communiste sont évidemment déficientes. […]

On a pu croire naguère, il y en a encore qui croient quelquefois que l’un ou l’autre de ces systèmes excessifs rencontre chez nous une audience étendue. Que l’un ou l’autre pourrait un beau jour s’imposer à l’État et à la nation. Mais ce ne sont là que des imaginations. Sans doute paraît-il commode à certains tenants traditionnels d’une théorie qui était jadis consacrée de célébrer le mirage d’une économie qui n’aurait pas de règle, et sans doute aussi paraît-il expédient au champion de la subversion d’évoquer le chant des lendemains qui bercerait une société débarrassée des profits et des concurrences. Mais tout le monde sait qu’à moins d’un cataclysme qui remettrait tout en cause, nous ne nous livrerons plus à la discrétion effrénée du capitalisme libéral et personne ne croit que nous ne nous soumettrons jamais à la dictature écrasante du communisme totalitaire. Non. La voie que nous avons choisie n’est ni celle-ci, ni celle-là. Nous avons choisi de conduire, oui de conduire notre effort et notre progrès en vue du plus grand rendement, de la plus grande continuité, de la plus grande justice, ça veut dire que tout en laissant grande ouverte la carrière à l’esprit d’entreprise individuel ou collectif qui comporte le risque par le gain ou par la perte, nous appliquons l’action publique à orienter notre économie pour l’avance de la nation dans tous les domaines, et pour l’amélioration du sort des Français à mesure que s’accroît la richesse de la France. […]

Conférence de presse du général de Gaulle, 5 février 1965.


Document 3 : le système monétaire international selon Pompidou en 1971

Président de la République depuis 1969, Georges Pompidou répond à une série de questions sur le « problème monétaire » lors d’une conférence de presse donnée à l’Élysée le 23 septembre 1971.

Je vous préviens tout de suite que je serai très long, très ennuyeux, mais je n’y peux rien, c’est le sujet.

Tout le monde sait ce que sont les accords de Bretton Woods. […]

À partir de là, le dollar devenait la monnaie de référence de la plupart des transactions internationales, y compris avec les pays communistes, et devenait la monnaie de réserve par excellence. D’ailleurs les banques centrales l’accueillaient avec satisfaction et même avec avidité.

Or, on sait qu’il y a un rapport entre la masse monétaire et l’activité économique. Une masse monétaire insuffisante risque de créer le ralentissement ; cependant que des liquidités excessives peuvent créer l’inflation.

La tentation était donc grande pour les États-Unis, compte tenu de la faiblesse de la production d’or, qui ne permet pas à la quantité de métal de croître aussi rapidement que nous le souhaitons et qu’on le souhaite dans tous les pays pour nourrir l’expansion, la tentation était donc grande pour les États-Unis de créer de la monnaie. Cela n’avait pas d’inconvénients pour le dollar qui restait convertible, cela facilitait l’activité économique américaine, cela facilitait les échanges internationaux et, par conséquent, l’activité économique des pays européens et du Japon. Cela aurait pu durer sans inconvénients peut-être, si cela avait été mené avec modération et surtout si la balance des paiements américaine était restée équilibrée.

Mais je pense que de telles conditions dépassaient probablement les forces de n’importe quel gouvernement.

Peu à peu, les États-Unis se sont laissés glisser sur la pente de l’inflation avec d’autant plus d’indifférence qu’ils n’en subissaient pas les effets, le dollar gardant sa valeur, les prix restant stables à l’intérieur des États-Unis, ou à peu près, et au contraire, la puissance américaine en profitant à l’extérieur, tant sur le plan politique, grâce à l’aide qu’elle apportait dans tous les domaines à de nombreux pays, que sur le plan économique, par le développement des entreprises américaines et les prises de contrôle.

Mais tout a une fin.

Vint le moment où les prix commencèrent à augmenter aux États-Unis, dans des proportions telles que le dollar perdait de sa valeur réelle, vint un moment où la balance des paiements connut des déficits excessifs, vint un moment où une certaine défiance commença à s’emparer au moins des spécialistes, et où l’on vit les banques centrales essayer de changer leurs dollars contre de l’or. […]

Vinrent donc les décisions du 15 août […].

Conférence de presse de Georges Pompidou, 23 septembre 1971.