La mise en œuvre du projet républicain : documents

Document 1 : la République selon Thiers en 1872-1873

Document 2 : la République selon Jules Grévy en 1879

Document 3 : le 14 Juillet vu par le peintre Roll (1882)

Document 4 : la République selon Charles Dupuy en 1893

Document 5 : la République selon Jaurès en 1893


Document 1 : la République selon Thiers en 1872-1873

Chef du pouvoir exécutif de la République française (17 février 1871) puis président de la République (31 août), Thiers s’exprime devant l’Assemblée nationale. Dans son message du 13 novembre 1872 et ses deux discours des 29 novembre 1872 et 24 mai 1873, il expose sa conception de la République et s’emploie à la justifier.

Le message du 13 novembre 1872 : « La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas »

La République existe, elle est le gouvernement légal du pays ; vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. Ne perdons pas de temps à la proclamer ; mais employons-le à lui imprimer ses caractères désirables et nécessaires. Une commission nommée par vous, il y a quelques mois, lui donnait le titre de République conservatrice. Emparons-nous de ce titre, et tâchons surtout qu’il soit mérité. (Très bien !)

Tout gouvernement doit être conservateur, et nulle société ne pourrait vivre sous un gouvernement qui ne le serait point. (Assentiment général.) La République sera conservatrice, ou elle ne sera pas. (Sensation.)

Une voix au centre gauche. — Très bien ! Nous acceptons !

M. le président de la République. — La France ne veut pas vivre dans de continuelles alarmes : elle veut pouvoir vivre en repos, afin de travailler pour se nourrir, pour faire face à ses immenses charges ; et si on ne lui laisse pas le calme dont elle a indispensablement besoin, quel que soit le gouvernement qui lui refusera ce calme, elle ne le souffrira pas longtemps ! (C’est vrai ! — Très bien ! sur un grand nombre de bancs à gauche et au centre gauche.) Qu’on ne se fasse pas d’illusions ! On peut croire que, grâce au suffrage universel, et appuyé ainsi sur la puissance du nombre, on pourrait établir une République qui serait celle d’un parti ! Ce serait là une œuvre d’un jour.

Le nombre lui-même a besoin de repos, de sécurité, de travail. (C’est vrai ! — Très bien ! très bien !) Il peut vivre d’agitations quelques jours, il n’en vit pas longtemps. (Nouvelles et nombreuses marques d’adhésion.) Après avoir fait peur aux autres, il prend peur de lui-même ; il se jette dans les bras d’un maître d’aventure, et paye de vingt ans d’esclavage quelques jours d’une désastreuse licence. (C’est vrai ! c’est vrai ! — Applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs.)

Et cela, il l’a fait souvent, vous le savez, et ne croyez pas qu’il ne soit pas capable de le refaire encore. Il recommencera cent fois ce triste et humiliant voyage de l’anarchie au despotisme, du despotisme à l’anarchie, semé de hontes et de calamités, où la France a trouvé la perte de deux provinces, une dette triplée, l’incendie de sa capitale, la ruine de ses monuments et ce massacre des otages qu’on n’aurait jamais cru revoir ! (Profonde émotion.)

« Séance du mercredi 13 novembre 1872 », Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, 14 novembre 1872, pp. 6981-6982.

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Le discours du 29 novembre 1872 : « Je suis un vieux disciple de la monarchie… »

Je suis un vieux disciple de la monarchie, je suis ce qu’on appelle un monarchiste qui pratique la République par deux raisons : parce qu’il s’est engagé, et que, pratiquement, aujourd’hui, il ne peut pas faire autre chose. Voilà quel républicain je suis ; je me donne pour ce que je suis, je ne trompe personne. (Nouveau mouvement. — Très bien !)

Eh bien, l’équivoque va cesser à l’instant même. Vous me demandez pourquoi on m’applaudit : le voilà ! (Très bien ! très bien — Vifs applaudissements à gauche et au centre gauche.)

Ce n’est pas parce que j’ai failli aux doctrines de ma vie ; ce n’est pas parce que je partage les opinions des honorables députés qui siègent sur ces bancs (l’orateur montre la gauche) ; ce n’est pas parce que je partage les opinions non pas des plus avancés, mais des plus modérés. Non ! Ils savent que sur la plupart des questions sociales, politiques et économiques, je ne partage pas leurs opinions ; ils le savent ; je le leur ai dit toujours. (Oui ! c’est vrai ! à gauche. — Rires prolongés à droite et au centre droit.)

Non, ni sur l’impôt, ni sur l’armée, ni sur l’organisation sociale, ni sur l’organisation politique, ni sur l’organisation de la République, je ne pense comme eux. (Rires et exclamations ironiques à droite et en face de la tribune.)

Mais on m’applaudit parce que je suis très arrêté sur ce point : qu’il n’y a aujourd’hui, pour la France, d’autre gouvernement possible que la République conservatrice. C’est là ce qui me vaut une faveur que je n’ai recherchée par aucun désaveu des sentiments de toute ma vie. Je ne la recherche pas davantage aujourd’hui pour acquérir de votre côté, en désavouant certaines de mes opinions, quelques voix de plus. Non, je ne demande rien que le repos. (Sensation marquée.)

« Séance du vendredi 29 novembre 1872 », Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, 30 novembre 1872, pp. 7409.

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Le discours du 24 mai 1873 : « Il n’y a qu’un trône, et l’on ne peut pas l’occuper à trois »

Nous avons donc pris notre parti et, permettez-moi de vous le dire, je ne voudrais pas vous blesser, je ne voudrais pas vous déplaire, mais savez-vous quelle est la raison qui m’a décidé, moi, vieux partisan de la monarchie, outre le jugement que je portais en considérant la marche générale des choses dans le monde civilisé ? C’est qu’aujourd’hui pour vous, pour moi, pratiquement, la monarchie est absolument impossible.

Et je ne veux pas vous déplaire davantage en vous en donnant les motifs. Mais vous le savez bien, et c’est ce qui vous justifie de ne pas venir, au nom de votre foi, nous proposer le rétablissement de la monarchie ; car, enfin, ce serait votre droit. Puisqu’on propose ici telle république, vous avez le droit de proposer telle ou telle monarchie. Pourquoi ne le faites-vous pas ? Pourquoi, vous qui êtes plus calmes que tels et tels autres (je ne veux pas faire ici de personnalités), pourquoi leur dites-vous qu’il serait imprudent de venir ici proposer la monarchie ? Pourquoi, par exemple, quand la polémique s’engage entre vous et nous, vous hâtez-vous de dire : « Non, ce n’est pas comme monarchistes que nous parlons, c’est comme conservateurs ! » C’est, convenons-en de bonne foi, que vous-mêmes sentez que, pratiquement, aujourd’hui, la monarchie est impossible. Je n’ai pas besoin d’en dire la raison, encore une fois, elle est dans votre esprit à tous : il n’y a qu’un trône, et l’on ne peut pas l’occuper à trois.

« Séance du samedi 24 mai 1873 », Assemblée nationale, Journal officiel de la République française, 25 mai 1873, pp. 3311.

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Document 2 : la République selon Jules Grévy en 1879

Jules Grévy est élu à la présidence de la République le 30 janvier 1879 et succède au président Mac Mahon (1873-1879). Son message au Parlement est lu devant chacune des deux chambres, le 6 février, au Séant par William Waddington, président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, et à la Chambre des députés par Émile de Marcère, ministère de l’Intérieur.

L’Assemblée nationale, en m’élevant à la présidence de la République, m’a imposé de grands devoirs. Je m’appliquerai sans relâche à les accomplir, heureux si je puis, avec le concours sympathique du Sénat et de la Chambre des députés, ne pas rester au-dessous de ce que la France est en droit d’attendre de mes efforts et de mon dévouement. (Très bien ! très bien !)

Soumis avec sincérité à la grande loi du régime parlementaire (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre), je n’entrerai jamais en lutte contre la volonté nationale… (Bravos et applaudissements prolongés à gauche et au centre) contre la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels. (Nouveaux applaudissements.)

Dans les projets de lois qu’il présentera au vote des Chambres et dans les questions soulevées par l’initiative parlementaire, le Gouvernement s’inspirera des besoins réels, des vœux certains du pays, d’un esprit de progrès et d’apaisement ; il se préoccupera surtout du maintien de la tranquillité, de la sécurité, de la confiance, le plus ardent des vœux de la France, le plus impérieux de ses besoins. (Très bien ! très bien! à gauche et au centre.)

Dans l’application des lois, qui donne à la politique générale son caractère et sa direction, il se pénétrera de la pensée qui les a dictées ; il sera libéral, juste pour tous, protecteur de tous les intérêts légitimes, défenseur résolu de ceux de l’État. (Applaudissements.)

Dans sa sollicitude pour les grandes institutions qui sont les colonnes de l’édifice social, il fera une large part à notre armée, dont l’honneur et les intérêts seront l’objet constant de ses plus chères préoccupations. (Nouveaux applaudissements.)

Tout en tenant un juste compte des droits acquis et des services rendus, aujourd’hui que les deux grands pouvoirs sont animés du même esprit, qui est celui de la France, il veillera à ce que la République soit servie par des fonctionnaires qui ne soient ni ses ennemis, ni ses détracteurs. (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Il continuera à entretenir et à développer les bons rapports qui existent entre la France et les puissances étrangères, et à contribuer ainsi à l’affermissement de la paix générale. (Très bien ! très bien !)

C’est par cette politique libérale et vraiment conservatrice que les grands pouvoirs de la République, toujours unis, toujours animés du même esprit, marchant toujours avec sagesse, feront porter ses fruits naturels au gouvernement que la France, instruite par ses malheurs, s’est donné comme le seul qui puisse assurer son repos et travailler utilement au développement de sa prospérité, de sa force et de sa grandeur. (Applaudissements prolongés.)

« Séance du jeudi 6 février 1879 », Chambre des députés, Journal officiel de la République française, 7 février 1879, pp. 826.

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Document 3 : le 14 Juillet vu par le peintre Roll (1882)

Le peintre Alfred-Philippe Roll représente la célébration du 14 Juillet en 1880. Il répond à une commande de l’État. Son tableau, large de dix mètres, est exposée au Salon de 1882.

Alfred-Philippe Roll, La Fête du 14 Juillet, 1882

Paris Musées — Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, Petit Palais | CC0

Titre, dans les collections du musée des Beaux-Arts de la ville de Paris :

14 Juillet 1880, inauguration du monument à la République

Dimensions : hauteur : 645 cm ; largeur : 980 cm.


Document 4 : la République selon Charles Dupuy en 1893

Président du Conseil depuis le 4 avril 1893, Charles Dupuy s’exprime devant la Chambre des députés, le 22 novembre 1893, à l’occasion de la rentrée parlementaire.

Dans les élections des 20 août et 3 septembre [1893] qui ont donné à la République une victoire sans précédent, le suffrage universel s’est prononcé pour une politique pratique, écartant lui-même les questions irritantes et les discussions théoriques.

Tout d’abord, pour déblayer le terrain, nous considérons comme ne pouvant aboutir au cours de la législature les discussions annoncées sur la révision de la Constitution et sur la séparation des Églises et de l’État. Nous écarterons de même toute proposition tendant à changer le mode de scrutin ou à établir, sous quelque nom que ce soit, un impôt unique, inquisitorial et progressif. […]

Dans l’ordre social, nous ne considérerons, en aucune circonstance, comme des amis ou des alliés politiques, ceux, quels qu’ils soient, qui n’admettent pas, comme principes nécessaires, le respect du suffrage universel, la propriété privée et la liberté individuelle, avec son corollaire, la liberté du travail. Fidèles à l’esprit de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous répudions les doctrines qui, sous des vocables divers, collectivisme ou autres, prétendent substituer la tyrannie anonyme de l’État à l’initiative individuelle et à la libre association des citoyens, et nous réprimerons, avec énergie, toute tentative d’agitation ou de désordre, quels que soient les meneurs et les agitateurs.

« Séance du mardi 21 novembre », Journal officiel de la République française, Débats parlementaires, Chambre des députés, 22 novembre 1893, p. 78.

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Document 5 : la République selon Jaurès en 1893

Devant une assemblée qui comprend désormais une quarantaine de députés socialistes contre une dizaine auparavant, le député Jean Jaurès répond le même jour au président du Conseil.

Vous avez fait la République, et c’est votre honneur ; vous l’avez faite inattaquable, vous l’avez faite indestructible, mais par là vous avez institué entre l’ordre politique et l’ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction. […]

Dans l’ordre politique, la nation est souveraine et elle a brisé toutes les oligarchies du passé ; dans l’ordre économique, la nation est soumise à beaucoup de ces oligarchies […].

Oui, par le suffrage universel, par la souveraineté nationale, qui trouve son expression définitive et logique dans la République, vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois. C’est d’eux, c’est de leur volonté souveraine qu’émanent les lois et le gouvernement […] ; mais au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage. […]

C’est parce que vous sentez vous-mêmes que le mouvement socialiste sort de toutes nos institutions que vous êtes acculés aujourd’hui, pour le combattre, à une œuvre rétrograde. […]

Le socialisme sortait de la République ; vous ne pouvez détruire la République, mais vous y introduisez ses ennemis d’hier en gouvernants et en maîtres, pour en chasser plus sûrement les militants qui l’ont faite et qui ont versé leur sang pour elle.

« Séance du mardi 21 novembre », Journal officiel de la République française, Débats parlementaires, Chambre des députés, 22 novembre 1893, p. 81-83.

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Annexe 1 : une biographie de Thiers

Adolphe Thiers, né à Marseille le 15 avril 1797, mort à Saint-Germain-en-Laye le 3 septembre 1877. Reçu avocat à Aix en 1820, il vint, l’année suivante, à Paris avec son ami Mignet. Rédacteur au Constitutionnel, aux Tablettes historiques et au National, il publiait, en même temps, l’Histoire de la Révolution française qu’il continua, plus tard, par l’Histoire du Consulat et de l’Empire. L’un des signataires de la protestation des journalistes, le 26 juillet 1830, contre les ordonnances de Charles X, il fut un des auteurs principaux de la nomination de Louis-Philippe. Député de Marseille pendant toute la durée de la monarchie de Juillet, il fut successivement sous-secrétaire d’État aux Finances, ministre de l’Intérieur, des Travaux publics et des Affaires étrangères. Après la chute de Louis-Philippe, Thiers se rallia à la République, mais n’entra à l’Assemblée nationale qu’aux élections partielles du 4 juillet 1848. Proscrit au 2 décembre 1851, il vécut dans la retraite jusqu’aux élections générales de 1863, où la 2e circonscription de la Seine l’envoya au Corps législatif. Réélu en 1869, il s’opposa à la déclaration de guerre. Au 4 septembre, il refusa d’entrer dans le gouvernement de la Défense nationale, mais accepta une mission diplomatique auprès des grandes puissances. Envoyé le 8 février 1871 à l’Assemblée nationale par 26 départements, il fut nommé, le 17, chef du pouvoir exécutif et, après la défaite de la Commune, président de la République. La libération du territoire une fois assurée, il fut renversé le 24 mai 1873 par la coalition royaliste et bonapartiste. Élu en 1873 [1876] sénateur du Haut-Rhin et député de Paris, il opta pour la Chambre des députés et signa, après le 16 mai, le manifeste des 363. Thiers était membre de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques.

Joseph Reinach, L’éloquence française depuis la Révolution jusqu’à nos jours, Paris, Delagrave, 1894, p. 170.

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