Le premier siècle du lycée Pasteur

La décision de construire un lycée

La construction du bâtiment d’Umbdenstock

La transformation du bâtiment en ambulance

L’inauguration du lycée dans ses murs

La naissance d’un lieu de mémoire

Du second après-guerre au centenaire du lycée

CC BY-NC-ND 4.0


Dans l’après-midi du 6 juillet 1912, Gabriel Guist’hau, député de la Loire-Inférieure et ministre de l’Instruction publique du premier cabinet Poincaré, pose la première pierre du lycée de garçons de Neuilly, sous une tente rouge et blanche, à l’angle du boulevard d’Inkermann et de la rue Perronet. La cérémonie, qui réunit le député-maire de Neuilly, Édouard Nortier, et le président du conseil général de la Seine, Robert Poirier de Narçay, marque le dénouement d’une question ouverte vingt ans auparavant.

La décision de construire un lycée

À la veille des élections municipales des 1er et 8 mai 1892, le général Henrion-Bertier, maire sortant de Neuilly et candidat à la réélection, se déclare favorable à la création d’un lycée de garçons. Le 20 mai 1893, après la réélection de sa liste, il réunit une « commission du lycée » qui désigne en son sein une sous-commission « chargée d’examiner toutes les questions relatives à la création d’un lycée ». Dans le rapport qu’elle présente le 9 novembre, la sous-commission s’emploie à démontrer que le lycée est à la fois nécessaire et possible. La commune connaît alors une forte croissance démographique — 16 000 habitants en 1872, 25 000 en 1881, 29 000 en 1891 — et dispose de terrains vacants susceptibles d’accueillir un surcroît de population. Les communes suburbaines environnantes abritent en outre un grand nombre d’habitants. Or les lycées les plus proches, Janson-de-Sailly et Condorcet, ne peuvent accueillir tous les élèves de l’ouest parisien et restent difficilement accessibles depuis Neuilly. La sous-commission s’est assurée du concours financier de l’État pour la moitié de la dépense et anticipe celui du conseil général de la Seine. Le parc de Neuilly, la Seine et ses îles, les jardins de Saint-James et le bois de Boulogne, observe-t-elle, sont « autant de réservoirs d’air pur assurant à la ville des conditions hygiéniques de premier ordre ». Le 10 novembre 1893, le conseil municipal se déclare favorable à la création d’un lycée et réitère son vote le 23 février 1894, mais le projet est finalement ajourné, en raison du revirement du maire et de la désunion du conseil, le 26 avril 1895. Pour marquer leur désaccord, onze conseillers municipaux donnent leur démission. C’est une « révolution municipale », écrit La Presse du 29, une « petite révolution, pacifique il est vrai, à propos d’un lycée », selon Le Figaro du 30. Candidats à la réélection, les démissionnaires sont battus le 26 mai, lors des élections complémentaires, par la liste de la majorité municipale. « Neuilly n’aura pas, conclut L’Univers du 28, le lycée inutile que la minorité voulait lui imposer. »

Devenu maire après les élections municipales des 3 et 10 mai 1908, élu député de la Seine le 19 novembre 1911, en remplacement d’Hector Depasse, décédé en septembre, Édouard Nortier mène en revanche la création du lycée à son terme. Comme en 1892, elle trouve sa justification dans l’augmentation de la population : 33 000 habitants en 1896, 41 000 habitants en 1906. Après son élection à la mairie, en juin 1908, Édouard Nortier est reçu par Gaston Doumergue, ministre de l’Instruction publique dans le premier cabinet Clemenceau, et Joseph Caillaux, ministre des Finances. Le premier exprime « toutes ses sympathies pour ce projet dont la réalisation serait extrêmement utile non seulement à Neuilly et à la banlieue, mais encore aux familles parisiennes heureuses de donner leurs enfants à un établissement d’enseignement secondaire qui serait situé dans les conditions d’hygiène les plus favorables, dans le parc de Neuilly. » Le second partage l’intérêt du premier pour le projet, mais invite la municipalité à « faire un effort de plus ». Le 9 décembre, le conseil municipal s’engage à contribuer à la construction de l’établissement à concurrence de 50 p. 100 de la dépense, l’autre moitié étant couverte par une subvention de l’État. Le 17 décembre 1909, il approuve un avant-projet d’un montant de 4 800 000 francs. Par les décrets des 10 mai et 29 décembre 1910, l’État lui accorde une déclaration d’utilité publique autorisant le maire à acquérir à l’amiable ou par voie d’expropriation les terrains nécessaires à la construction et le droit d’émettre un emprunt destiné à leur acquisition. Le 11 juillet 1911, le conseil général de la Seine accorde à son tour une subvention de 300 000 francs. Désigné comme architecte le 10 février, Gustave Umbdenstock, professeur à l’École polytechnique et à l’École des beaux-arts, soumet des plans complets en moins d’un an. Le conseil municipal les adopte le 31 janvier 1912 et les présente au public, à l’hôtel de ville, du 28 avril au 3 mai. Dans le journal des sports L’Aéro du 8 mai, l’artiste, écrivain et critique d’art Pascal Forthuny se livre à une exécution en règle : « Comment ne pas crier sur les toits qu’un véritable crime va être commis à Neuilly-sur-Seine ? » s’alarme-t-il, avant d’ajouter : « M. Umbdenstock s’est appliqué au plus affligeant des plagiats. Il se propose demain de reconstruire un morceau de place des Vosges à Neuilly, une place des Vosges maquillée, sans esprit, sans proportion, une caricature de place des Vosges. » Il appelle pour terminer les « bons citoyens » à se coaliser pour empêcher la construction : « Le péril est imminent. Neuilly, pourtant, va-t-il accepter les yeux fermés ce projet qui heurte le bon sens ? Il ne lui suffit donc pas d’avoir un hôtel de ville abject ? » Rien ne laisse penser qu’il exprime, dans ce morceau de bravoure polémique, un sentiment général.

La construction du bâtiment d’Umbdenstock

La construction commence à l’été 1912. Délimité par le boulevard d’Inkermann et les rues Pauline-Borghèse et Perronet, le terrain forme un trapèze de 12 317 mètres carrés, mais comprend, sur son grand côté, une zone de servitude non ædificandi de 20 mètres de large. Avant 1848, la parcelle dépendait du château de Neuilly, propriété du duc d’Orléans depuis 1819 et résidence privée de Louis-Philippe, roi des Français après les Trois Glorieuses. Réuni à celui du château de Villiers, le parc s’étendait sur 170 hectares, entre les îles de la Seine et l’enceinte de Thiers, l’avenue du Roule et la rue de Villiers. C’est la chute de la monarchie de Juillet, le 24 février 1848, qui entraîne le démembrement du domaine. Aux premières heures du 25, le parc est envahi par des émeutiers venus de Paris et les deux châteaux sont livrés au pillage et à l’incendie. Après le 2 Décembre, le prince-président Louis Napoléon Bonaparte prend trois décrets, datés des 22 janvier et 27 mars 1852. Les deux premiers privent les Orléans de tous leurs biens en France, le troisième autorise l’aliénation du domaine de Neuilly. Loti sous le Second Empire, le parc est percé par sept boulevards de 30 mètres de large et neuf rues de 15. La voie qui le coupe en son milieu trouve son nom dans la bataille d’Inkermann, une victoire franco-britannique de la guerre de Crimée, pendant le siège de Sébastopol, le 5 novembre 1854. Sous la Commune, après la prise du pont de Neuilly, devant l’avancée des versaillais, les fédérés érigent des barricades, au rond-point d’Inkermann et dans la rue Perronet — parfois écrit Peyronnet. « On entendait incessamment, se souvient Louise Michel, sur le parc de Neuilly grêler les balles à travers les branches avec ce bruit des orages d’été que nous connaissons si bien. L’illusion était telle qu’on croyait sentir l’humidité tout en sachant que c’était la mitraille. Il y eut à la barricade Peyronnet, près de la maison où était Dombrowski avec son état-major, des déluges d’artillerie versaillaise, pendant certaines nuits, on eût dit que la terre tremblait et qu’un océan se versait du ciel. » Reconstruit sous la IIIe République, le quartier abrite des habitations, des ateliers et des remises, des serres et des jardins. La construction du lycée requiert l’expropriation des terrains qui lui sont destinés et la démolition des bâtiments qu’ils supportent.

Les travaux s’achèvent à l’été 1914. Ouvert sur le boulevard d’Inkermann par une façade de 150 mètres de long, le bâtiment d’Umbdenstock s’élève sur trois étages, abrite une vaste cour intérieure et emploie un matériau nouveau dans la fabrication de ses planchers, le ciment armé. Librement inspirées de la première Renaissance française — l’aile Louis XII du château de Blois — et du style Louis XIII — les hôtels de la place des Vosges —, ses façades ajourées de baies cintrées ou rectangulaires et ses toits à pente raide marient la pierre, la brique et l’ardoise. « La pierre de taille ne s’impose pas pour l’ensemble des façades, écrivait Gaston Doumergue, dans une lettre au maire, le 2 décembre 1909 ; au contraire sa combinaison avec la brique permet de réaliser une économie sérieuse et par le moindre volume employé, et par la suppression des motifs sculpturaux. Il peut même en résulter une architecture moins sévère, d’un effet plus gracieux comme il convient à un édifice d’enseignement secondaire. » Une tour d’angle flanque le bâtiment au sud et son pavillon central, agrémenté d’un avant-corps à fronton sculpté, est surmonté d’un campanile pourvu sur ses quatre faces d’un cadran d’horloge et d’une inscription gravée en lettres d’or : « L’heure française sonnera toujours », à l’est ; « Quand l’heure sonne, homme sois debout », au sud ; « L’heure revient, l’homme ne revient pas », à l’ouest ; « Toute heure blesse, la dernière tue », au nord. Dans la cour intérieure, le cartouche du fronton central ne porte qu’un seul mot : « Patrie ». Au-dessus du perron d’honneur, tourné vers le boulevard d’Inkermann, un haut-relief d’applique haut de 60 centimètres figure une femme. Coiffée d’un casque ailé et revêtue d’une armure, elle porte une épée au côté, s’appuie sur un bouclier et brandit une torche. C’est une allégorie de la République.

L’établissement scolaire est ouvert par un décret du 30 mai 1914. Son nom lui avait été donné l’année précédente, sur proposition de la municipalité, par un décret du 23 novembre 1913 : « Le lycée de garçons de Neuilly prendra le nom de lycée Pasteur ». Dans un courrier du 7 juillet, le ministre de l’Instruction publique informe le maire de Neuilly de l’entrée en fonction du proviseur, de l’économe et d’un commis aux écritures, à compter du 16, et le prie de les installer dans l’aile Perronet, en attendant que les appartements et cabinets du pavillon central soient prêts à les accueillir. Dans la journée du 17, après la prise de fonction de son premier proviseur — Alphonse Fleureau —, le lycée reçoit la visite d’un journaliste du Petit Parisien. Publié dans l’édition du lendemain, sous le titre « On a achevé d’édifier à Neuilly-sur-Seine un lycée de garçons », son compte rendu annonce l’inauguration de l’établissement en octobre, loue la modernité du bâtiment et ajoute : « Jamais, sans doute, dans notre pays, on n’a témoigné autant de sollicitude éclairée aux jeunes générations qui, demain, constitueront les forces vives de la nation, formeront les réserves sur lesquelles elle pourra compter. » Le voyage par voie de mer du président de la République en Russie fait l’objet le même jour d’un article intitulé : « Tout va bien à bord ».

La transformation du bâtiment en ambulance

La déclaration allemande du 3 août 1914 précipite la France dans la guerre et change la destination de l’édifice. Le même jour, l’Hôpital américain de Paris — un petit hôpital privé établi à Neuilly depuis 1909 et destiné à soigner les seuls citoyens états-uniens — indique au chirurgien général Février, directeur du service de santé des armées, qu’il est prêt à recevoir des blessés de guerre. Prise dans la nuit du 2 au 3, par la colonie américaine de Paris, la décision reçoit l’assentiment de l’ambassadeur des États-Unis en France, Myron T. Herrick, nommé par le président Taft en février 1912. On propose alors à l’Hôpital américain de Paris d’installer son ambulance dans les bâtiments presque achevés du lycée Pasteur. Le 4, l’ambassadeur Herrick transmet officiellement l’accord de l’institution au président du Conseil Viviani. Réquisitionné le 11, le bâtiment d’Umbdenstock est transformé en ambulance de guerre, c’est-à-dire en hôpital temporaire, par la colonie américaine de Paris, dans la seconde quinzaine d’août. Le 29, l’abbé Félix Klein, professeur honoraire à l’Institut catholique de Paris, est chargé de l’aumônerie. Il rejoint le boulevard d’Inkermann dans l’après-midi du 3 septembre et commence la rédaction de ses « notes d’ambulance ». À la date du 5, dans l’attente des premiers blessés, il consigne une description de l’hôpital et du bâtiment qui l’abrite : « C’est un immense et splendide édifice qui n’a pas coûté à bâtir moins de cinq millions. Encore complètement vide, et en partie même inachevé, il ne s’en prête que mieux à la transformation. Avec ses grandes salles de cours, ses laboratoires, ses vastes sous-sols, ses baies largement ouvertes, ses plafonds élevés, ses appareils d’électricité et de chauffage central, on le dirait destiné aux victimes de la guerre. Et il n’est pas jusqu’à ses devises, écrites depuis un an, qui ne semblent choisies pour l’objet actuel ». Le 6 septembre, à six heures du soir, l’ambulance reçoit ses premiers blessés. C’est donc hors de ses murs que le lycée Pasteur accomplit sa première rentrée des classes. Le proviseur établit son cabinet dans un rez-de-chaussée de la rue Angélique-Vérien et les cours se dispersent dans des immeubles du quartier pendant toute la durée de la guerre. Les professeurs mobilisés sont remplacés par des retraités et des femmes. L’établissement accueille 600 élèves à la rentrée de 1914, 800 à la rentrée de 1915.

Dans l’après-midi du 7 octobre 1914, l’Ambulance de l’Hôpital américain reçoit la visite du président de la République. Parti en automobile de Bordeaux, où le gouvernement s’est replié le 2 septembre, Poincaré se rend d’abord sur le front, puis rejoint Paris et gagne Neuilly. À son arrivée, rapporte l’abbé Félix Klein, il est « salué au dehors par la foule, d’une ovation discrète, comme il convient à des temps si graves », avant d’être accueilli par l’ambassadeur Herrick, sur le perron de l’aile Perronet. Il parcourt ensuite les salles de l’ambulance, « rapidement sans doute, mais en paraissant se rendre compte de tout, et avec les marques d’un vif intérêt ». Financée par des dons collectés outre-Atlantique et servie par un personnel de santé volontaire, l’ambulance organise un service automobile qui assure l’acheminement des blessés depuis le front ou les gares de débarquement. Le New York Times du 22 novembre fait le récit de ses premières semaines, sur une pleine page, dans un article intitulé « Don overalls to found military hospital« . Le World’s Work de décembre 1916 publie une photo de l’agence Meurisse, datée de 1914, sous le titre « The Base Hospital at Neuilly » ; on y aperçoit des Ford T, transformées en voitures d’ambulance, face au boulevard d’Inkermann, dans la cour extérieure du lycée. En 1915, un différend oppose la municipalité, la direction de l’ambulance et le gouvernement, sur l’emplacement respectif des trois drapeaux sur l’édifice, celui de la République, la bannière étoilée, celui de la Croix-Rouge. On finit par s’accorder sur la juste place des trois emblèmes. En 1917, l’entrée en guerre des États-Unis entraîne la clôture de l’ambulance. Le 22 juillet, au cours d’une cérémonie présidée par le sous-secrétaire d’État à la Guerre chargé du service de santé Justin Godart, l’Ambulance de l’Hôpital américain passe sous la direction du gouvernement états-unien et devient l’Hôpital militaire américain no 1. Après la signature de l’armistice, en janvier et février 1919, la presse parisienne annonce la fermeture très prochaine de l’hôpital et le retour de l’édifice à sa destination primitive. L’évacuation complète du bâtiment s’achève en avril.

L’inauguration du lycée dans ses murs

Le bâtiment d’Umbdenstock retrouve sa vocation première au lendemain de la guerre, après des travaux qui restent inachevés au moment de la rentrée des classes, le 1er octobre 1919. Il faut à la fois réhabiliter un bâtiment éprouvé par quatre ans et demi de guerre et lui apporter des aménagements restés inachevés lors de sa réquisition. Dans une lettre au maire du 26 février 1919, Gustave Umbdenstock explique que « toutes les pierres de soubassement des façades en bordure côté boulevard d’Inkermann sont imprégnées d’huile et d’essence provenant des échappements de cars ou voitures automobiles qui stationnaient contre des bâtiments, que les taches se manifestent sur une hauteur de plus d’un mètre et que le travail de réfection ou de ravalement entraînera une dépense que seul un spécialiste peut chiffrer au cours actuel des travaux ». Dans un courrier du 23 novembre, il proteste contre l’intrusion d’élèves ou de professeurs dans les parties du bâtiment qui restent en travaux. Pour répondre aux nécessités de l’enseignement, le lycée rachète des tables et des chaises à des établissements parisiens. Des laboratoires de physique et chimie et de sciences naturelles sont aménagés avec le concours des professeurs.

En 1921, un différend oppose la municipalité et le ministère sur la mixité des sexes dans l’enceinte de l’établissement. Cinq ans auparavant, des cours secondaires de jeunes filles, fondés par des professeurs des lycées Pasteur, Janson-de-Sailly et Carnot, s’étaient établis au no 42 de la rue Pauline-Borghèse, or le local qu’ils occupent est désormais insuffisant. Après une visite sur place, en accord avec le proviseur Fleureau et Mlle Clauzel, directrice des cours, le recteur de l’académie de Paris, Paul Appell, se propose de leur concéder quatre salles au rez-de-chaussée de l’aile Borghèse, avec une entrée particulière, des horaires différents et un strict cloisonnement. Il sollicite l’agrément du maire. Dans sa délibération du 31 octobre, le conseil municipal rejette la demande qui lui est faite, non pas qu’il soit hostile à l’enseignement féminin, se justifie-t-il, mais parce qu’il ne tient pas « pour désirable la présence d’enfants des deux sexes dans un même établissement ». À la rentrée de 1924, le ministre décide de passer outre, ce qui soulève les protestations du maire. Le lycée finit par reprendre ses salles, faute de place suffisante. Les cours secondaires s’établissent alors dans un hôtel du boulevard d’Inkermann et obtiennent une subvention du conseil général de la Seine.

Comme le pays tout entier, le lycée reste frappé par le deuil et entretient le souvenir de la guerre. Une plaque de marbre, apposée dans le parloir, en l’honneur des professeurs et anciens élèves morts pour la France est inaugurée le 8 juillet 1922, par le recteur Appell et le proviseur Fleureau. Sur la liste funèbre figure le nom d’Henry Lange. Élève au lycée Pasteur, il interrompt sa scolarité en 1915, le jour de ses dix-sept ans, pour s’engager dans l’armée. D’origine juive alsacienne, appartenant à une famille naturalisée française un siècle auparavant, dans une France qui reste marquée par l’affaire Dreyfus, il demande à passer de l’artillerie à l’infanterie, dans un courrier à son général du 6 septembre 1917, parce qu’elle est plus exposée. Il entend de la sorte accomplir un « double devoir », « celui de Français d’abord ; celui de nouveau Français ensuite », afin que personne ne puisse jamais lui contester « le titre de Français, de vrai et de bon Français ». Sa dernière lettre à « Hélène » date du 9 septembre 1918, alors que « se dessine, écrit-il, l’aurore de la victoire ». Il tombe le lendemain, dans l’Aisne, à l’âge de vingt ans.

L’inauguration du lycée se tient le 18 octobre 1923. Présidée par le ministre de l’Instruction publique, Léon Bérard, elle clôt les célébrations du centenaire de Louis Pasteur, né le 27 décembre 1822. La presse parisienne rapporte l’événement dans ses éditions du lendemain et rappelle l’histoire de l’édifice. Sous le titre « Le plus beau lycée de France », L’Homme libre présente le lycée Pasteur comme un lycée-modèle et explique que ses plans sont tout entier calculés « pour résoudre les délicats problèmes de l’hygiène et du confort scolaires ». La plupart des journaux reprennent de larges extraits du discours de Léon Bérard, à commencer par sa définition très remarquée de l’enseignement secondaire français : « C’est l’originalité et l’incomparable vertu de l’enseignement secondaire français, déclare-t-il, que tout s’y passe — sous tous les régimes scolaires et avec tous les programmes — comme si tous ceux qui le reçoivent étaient appelés à discuter les grands problèmes de l’esprit, à renouveler la beauté ou le savoir, à traiter des plus hauts intérêts des nations. À quelques-uns, ce plan ou cet idéal peut paraître chimérique ou excessif, en opposition anachronique avec la vie affairée que nous menons. Il n’en est pas moins sûr que le jour où nous y renoncerions, l’enseignement secondaire aurait cessé d’exister pour devenir quelque chose à quoi il ne serait peut-être pas facile de trouver tout de suite un nom dans la langue des institutions pédagogiques. » Prononcé dans la salle des fêtes du lycée, son discours reçoit de vifs applaudissements.

Un mois plus tard, le 18 novembre, Raymond Poincaré, redevenu président du Conseil, inaugure le monument aux morts de Neuilly, rue Berteaux-Dumas. Dans son discours, il rend hommage aux 1 741 « enfants de Neuilly » morts pour la France et d’abord à son ancien député-maire, Édouard Nortier, tombé en 1914, puis salue l’architecte du monument — et celui du lycée — Gustave Umbdenstock : « Aujourd’hui la patrie n’est plus en danger, elle a remporté la victoire et balayé l’invasion, et voici qu’en signe de paix et de renaissance, Neuilly a enfin pu rendre à sa destination ce lycée Pasteur dont l’éminent auteur du monument que nous inaugurons, M. Umbdenstock, avait posé la première pierre il y a onze ans et auquel la guerre avait si longtemps maintenu une affectation provisoire. » Vivement acclamé, le président du Conseil s’incline pour terminer devant l’obélisque de pierre.

La naissance d’un lieu de mémoire

Le 1er septembre 1934, le lycée accueille une cérémonie franco-américaine qui commémore la fondation de l’ambulance à l’occasion de son vingtième anniversaire. Présidée par Louis Marin, ministre de la Santé publique dans le cabinet Doumergue formé après le 6 Février, elle réunit Jesse I. Straus, ambassadeur des États-Unis depuis 1933, le maréchal Pétain, ministre de la Guerre, Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères, les ministres de la Marine, de l’Air et des Pensions. Dans le vestibule d’honneur, après l’audition des hymnes et en présence de délégations d’anciens combattants, d’anciens blessés et d’infirmières, deux mutilés de guerre soignés à l’ambulance dévoilent les plaques de marbre bilingues : « Dès les premiers jours d’une guerre où la Justice et la Liberté étaient menacées, les Américains résidant en France, dans un élan fraternel qui fit d’eux un corps d’élite et l’avant-garde véritable de leurs armées organisèrent ici, avec le concours généreux de leur concitoyens, l’ambulance américaine où, dès le 1er septembre 1914 et jusqu’au 22 juillet 1917, douze mille soldats français furent soignés par des volontaires avec un inlassable dévouement. Ainsi fut affirmée, dans la plus rude des épreuves, alors que la fortune des armes semblait indécise, la permanence d’une amitié imprescriptible. Au vingtième anniversaire, la France qui n’oublie pas. » La plupart des journaux parisiens rapportent l’événement à la une de leur édition du lendemain. Le bâtiment d’Umbdenstock est devenu un lieu de mémoire.

Cinq ans plus tard, le lycée retrouve la guerre, mais sans revivre la même histoire, même s’il accueille, dans son aile Borghèse, une seconde ambulance américaine. Il affronte, comme le pays dans son entier, les épreuves de la défaite, de l’occupation et de la déportation. Le 11 novembre 1940, lycéens et étudiants manifestent dans Paris occupé, à l’Étoile et sur les Champs-Élysées, malgré l’interdiction, « pour que Vive la France ! » Dans son article de référence, publié en 1962 dans la Revue d’histoire de la deuxième guerre mondiale, Raymond Josse mentionne l’arrivée à l’Étoile des lycéens de Janson-de-Sailly, puis de ceux de Carnot, du Quartier latin et de tout Paris, sans désigner nommément le lycée Pasteur, mais des indications laissent penser qu’il n’était pas absent ; la présence de Roger Nimier, alors élève dans l’établissement, est communément admise. Dans un article pionnier sur l’histoire du lycée, daté de 1953, Albert Jourcin, professeur de chaire supérieure, évoque la mémoire d’Edmond Lackenbacher, ancien professeur de lettres dans l’établissement et tué à l’ennemi, dans les combats d’Arras, le 19 mai 1940, de Jacques Decour, ancien élève du lycée, professeur d’allemand et résistant, fusillé par les Allemands, au Mont-Valérien, le 30 mai 1942, de Pierre Dargent, ancien élève, engagé dans la France libre en 1940 et mort à Bir Hakeim, le 8 juin 1942. Une plaque de marbre, inaugurée dans le parloir, par le proviseur Saissac, le 4 mars 1956, déroule la longue liste des professeurs et des élèves ou anciens élèves tués à la guerre, dans les combats de la Résistance ou en déportation. À la mémoire de la Grande Guerre vient s’ajouter celle des années noires.

Du second après-guerre au centenaire du lycée

Attaché à son passé, le lycée Pasteur ne reste pas étranger à son temps. À la rentrée de 1949, il obtient ses premières classes préparatoires aux grandes écoles, l’une de mathématiques supérieures, l’autre de lettres supérieures, or ces deux classes sont mixtes. Lycée de garçons depuis l’origine, malgré ses relations avec les cours secondaires de la rue Pauline-Borghèse, il s’ouvre désormais aux jeunes filles. Le pic de natalité de l’immédiat après-guerre lui apporte un surcroît d’élèves. Il perd son petit lycée, mais multiplie ses classes d’enseignement secondaire et donne toute sa place à l’enseignement supérieur.  À la classe de mathématiques supérieures, elle-même dédoublée, s’ajoute une classe de mathématiques spéciales. Un cabinet d’histoire-géographie, ultime achèvement, est aménagé au deuxième étage de l’aile Perronet.

Le lycée Pasteur célèbre son cinquantenaire en 1964. En octobre, il se remémore son histoire dans une exposition ouverte au public. Dans son édition du 26, Le Monde rappelle les discussions qui retardèrent sa construction. Conçu pour 800 élèves, il en reçoit alors 2 217. Deux ans plus tard, un conseiller général s’alarme, dans une question écrite au préfet de police de Paris, des désordres sur le boulevard d’Inkermann. « Alors que ce lycée dispose heureusement d’une belle cour, écrit-il, les élèves en sortent pendant les récréations pour jouer. Ballons, bicyclettes, patins à roulettes s’entrecroisent avec ardeur sur les deux trottoirs du boulevard Inkermann, en particulier sur le trottoir opposé à celui du lycée, et jusque sur l’avenue du Roule, le long de l’église Saint-Pierre et du rond-point Winston-Churchill ». Dans sa réponse, le préfet de police indique que le proviseur conteste les faits rapportés, puisque les grilles sont fermées en dehors des heures d’entrée et de sortie, mais il promet un renforcement des contrôles, « afin d’interdire les jeux dangereux et, si besoin est, d’établir des procès-verbaux à l’encontre des étudiants récalcitrants. »

L’établissement, comme la société dans son entier, est traversé par les débats de Mai 68. Dans sa livraison de juin 1968, la revue de sociologie L’homme et la société publie l’article d’un professeur gréviste, désigné par ses seules initiales. Intitulé « Le mouvement de mai au lycée Pasteur de Neuilly », l’article décrit les « expériences pédagogiques » conduites dans l’établissement pendant la grève et déplore le rétablissement de l’ordre et des « schémas traditionnels » après le retour des non-grévistes, mais concède que le mouvement ne fut jamais majoritaire. Il rapporte les travaux des commissions de grévistes, élèves et professeurs, et reprend leurs propositions : création d’un « tronc commun » d’enseignement secondaire, suppression de la sélection et de l’orientation précoces, cogestion des établissements par l’administration, les professeurs, les élèves et leurs parents. Dans les années 1970, la mixité s’étend au lycée tout entier. L’enseignement supérieur gagne en variété avec la création de classes préparatoires commerciales et d’une première supérieure. L’enseignement secondaire n’échappe pas à la massification scolaire. Dans un courrier au Monde du 14 septembre 1978, en réponse à un article sur le baccalauréat au titre explicite — « Un trompe-l’œil » —, André Perrin, dixième proviseur du lycée, rappelle que le nombre des bacheliers était dix fois moins grand en 1940.

Le lycée Pasteur célèbre son soixante-quinzième anniversaire en 1989. Dans l’album commémoratif publié en mai, sous le titre « Petite histoire d’un grand lycée », Michel Arondel, ancien élève et professeur de chaire supérieure, reproduit l’article de son prédécesseur Albert Jourcin et lui donne une suite. Réunies en un seul texte et plusieurs fois remaniées, les deux contributions sont reprises par le lycée, dans une série de brochures, à la fin des années 1990, formant une sorte d’histoire officielle. Comme l’indique Michel Arondel dans ses dernières lignes, le bâtiment connaît alors une première restauration, celle de sa toiture et de sa charpente, menacées d’effondrement. Dans les deux décennies suivantes, une suite ininterrompue de travaux cherche à concilier sauvegarde du patrimoine, sécurité des élèves et du personnel et modernisation de l’enseignement ou de la vie scolaire : aménagement d’un libre-service et d’une salle de restaurant couverte d’une pyramide de verre, rénovation des salles de classe et de conférence, de la bibliothèque et des laboratoires spécialisés, réfection des fenêtres, des façades et du campanile, informatisation des salles et mise en réseau de plusieurs centaines d’ordinateurs, création successive de trois sites sur la toile. À partir de 2007, ses classes préparatoires littéraires et commerciales quittent à regret le boulevard d’Inkermann.

Le lycée Pasteur célèbre son centenaire en 2014. Comme en 1964 ou en 1989, il commémore sa création à la date de son ouverture officielle, par décret du président de la République, et son anniversaire coïncide avec celui de la Grande Guerre, mais l’histoire lui concède d’autres dates de naissance : celle de la pose de sa première pierre, le 6 juillet 1912, celle de la première rentrée des classes dans ses murs, après sa réquisition de guerre, le 1er octobre 1919, celle enfin de son inauguration officielle, le 18 octobre 1923, trente ans après la première délibération municipale à son sujet. Établissement d’enseignement centenaire, le lycée Pasteur est aussi un monument du patrimoine, un lieu de mémoire et un objet d’histoire.

31 décembre 2019

CC BY-NC-ND 4.0


Photo : « The Harvard University Service arrives at the hospital », Photographic Scrapbook of the American Ambulance Service, Assembled by Nurse Geraldine K. Martin, 1915, avec l’aimable autorisation du Center for the History of Medicine in the Francis A. Countway Library of Medicine.

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