Liste du patrimoine mondial
No 394
A) IDENTIFICATION
Bien proposé : Venise insulaire et sa lagune
Lieu : Vénétie
État partie : Italie
Date : 22 avril 1986
B) RECOMMANDATION DE L’ICOMOS
Que le bien culturel proposé soit inscrit sur la liste du patrimoine mondial au titre des critères I, II, III, IV, V et VI.
C) JUSTIFICATION
La proposition d’inscription de Venise est postérieure de neuf ans à la ratification de la Convention du patrimoine mondial par l’Italie. Certains ont pu s’inquiéter d’un délai jugé inexplicable par l’opinion internationale : à plusieurs reprises, et notamment à l’occasion du débat précédant l’institution des listes indicatives, le Comité a exprimé le souhait d’une présentation prioritaire des biens culturels les plus prestigieux et cité comme un paradoxe l’absence de Venise sur la liste du patrimoine mondial. L’initiative enfin prise par le gouvernement italien répond à cette attente générale, et cela d’autant mieux que la proposition concerne non seulement le centre historique du Venise mais toute la lagune avec ses centaines d’îlots, ses trois « ports », le Lido, Malamocco et Chioggia, ses bassins et ses parts de pêche : un ensemble dont la cohérence géographique, historique et esthétique ne saurait être discutée.
Dans cette lagune de 50 000 km2, nature et histoire sont indissociables depuis que, au Ve siècle de notre ère, les populations vénètes se refugièrent sur les îlots sablonneux de Torcello, Iesolo ou Malamocco pour échapper aux incursions barbares. Ces habitats précaires se transformèrent graduellement en établissements permanents et le refuge initial des paysans et des pêcheurs de la terre ferme se mua en puissance maritime. Quelques dates significatives sont dans toutes les mémoires. En 810, l’îlot du Rialto fut choisi comme siège de la nouvelle ville ; en l’an mille, Venise contrôlait la côte dalmate ; en 1102, elle fondait un comptoir à Sidon ; en 1204, elle négociait avec les croisés la prise de Constantinople : le riche butin ramené à cette occasion avec les chevaux de Saint-Marc n’est que la part ostensible des dépouilles de Byzance que le doge Enrico Dandolo partagea avec les alliés, étendant sur toutes les rives de la Méditerranée orientale, dans les îles Ioniennes, en Crête, un empire maritime dont la puissance était alors inégalée.
Pendant toute la période de son expansion, pendant les siècles où elle défendit ses comptoirs contre les entreprises des Arabes, des Gênois, des Ottomans, ou des monarques européens jaloux de sa puissance, Venise ne cessa, au sens propre du terme, de consolider sa position sur la lagune. Le mariage avec la mer, ce « sposalizio » symbolisé depuis 1172 par l’anneau d’or du doge, successeur du dux élu pour la première fois en 697 par l’assemblée du peuple, n’a jamais été remis en cause. La défense du site contre deux dangers majeurs, l’envasement et l’assaut destructeur des vagues, a toujours été à l’ordre du jour. Le tours des fleuves a été détourné et discipliné, les trois passes par lesquelles la marée s’engouffre dans la lagune sans cesse aménagées, le mince cordon littoral protégé de palissades, d’estacades de pierre, de môles, du haut Moyen Âge au XVIIIe siècle. Lorsque, en 1782, la gigantesque entreprise des murazzi, véritable barrage contre l’Adriatique, s’acheva, la Sérénissime République n’avait plus que quinze ans à vivre.
Dans cette mer intérieure sans cesse menacée, un minuscule archipel vit s’élever au ras des flots l’un des plus extraordinaires espaces construits du Moyen Âge. De Torcello au nord à Chioggia au sud, chaque îlot ou presque abrita une agglomération, petite ville, bourgade de pêcheurs ou village d’artisans, comme Murano, mais, au cœur de la lagune, Venise fut une des grandes capitales du monde médiéval. La consolidation d’une poussière d’îlots n’a laissé subsister, de la topographie primitive, que de larges chenaux, comme le canal de la Giudecca, le canal de Saint-Marc ou le Grand Canal, (« la plus belle rue du monde », selon Commynes), et un lacis d’étroits rii, qui sont les véritables artères d’une cité des eaux. Dans cet espace irréel, où la notion de terre ferme perd son sens, se sont accumulés en mille ans les chefs-d’œuvre d’un des plus extraordinaires musées d’architecture de la planète. Le moindre palazzetto, qui à Venise fait figure de construction mineure, ferait la gloire de la plupart des villes historiques.
Chacun connaît les menaces qui pèsent sur ce patrimoine inestimable : modifications du niveau des sols et du régime des marées, pollution atmosphérique, mutations socio-économiques sont les conséquences diverses, directes ou indirectes, de l’industrialisation de la zone de Mestre et ont posg en termes nouveaux le problème de la survie de Venise. L’action du Conseil de l’Europe , de l’UNESCO et de multiples organisations non-gouvernementales en faveur de Venise a manifesté l’existence d’une solidarité internationale que seules révèlent les grandes causes.
Sans vouloir dresser ici un bilan des actions entreprises au lendemain de l’inondation du 4 novembre 1966, l’ICOMOS souligne que l’inscription de Venise sur la liste du patrimoine mondial ne peut que renforcer la cohérence de la politique culturelle de l’UNESCO. Venise répond à tous les critères d’inscription sur la liste du patrimoine mondial.
Critère I. — Venise est une réalisation artistique unique. Cette ville bâtie sur 118 îlots et qui semble flotter sur les eaux de la lagune compose un paysage inoubliable dont la beauté irréelle, qui a inspiré Canaletto, Guardi, Turner et tant d’autres peintres, se révèle immédiatement à tous. La lagune de Venise abrite en outre une des plus fortes concentrations de chefs-d’œuvre du monde ; de la cathédrale de Torcello à la Salute, tous les siècles d’un extraordinaire âge d’or sont représentés par des monuments d’une exceptionnelle beauté : San Marco, le Palais ducal, Zanipolo et la Scuola di San Marco, les Frari et la Scuola di San Rocco, San Giorgio Maggiore, etc.
Critère II. — L’influence de Venise sur le développement de l’architecture et des arts monumentaux a été considérable. Elle s’exerça d’abord dans tous les comptoirs et échelles de la Sérénissime République sur le littoral dalmate, en Asie Mineure et en Égypte, dans les îles Ioniennes, en Eubée, dans le Péloponnèse, en Crête, à Chypre où s’élevèrent des monuments dérivés des modèles vénitiens. Mais, à l’époque ou cet empire des mers subissait ses premières défaites, Venise fit école, d’une toute autre manière grâce à ses grands peintres : Bellini, Giorgione, puis le Titien, le Tintoret, Véronèse, Tiepolo modifièrent si profondément la perception de l’espace, de la lumière et de la couleur qu’ils marquèrent en Europe de façon décisive l’évolution de la peinture et du décor intérieur.
Critère III. — À la manière insolite d’un site archéologique qui serait resté vivant, Venise Porte témoignage sur elle-même. Trait d’union entre l’Orient et l’Occident, entre l’Islam et la Chrétienté, la maîtresse des mers se survit dans ses milliers de monuments, vestiges d’une époque révolue.
Critère IV. — Venise possède une série incomparable d’ensembles architecturaux illustrant l’époque de sa splendeur. Des grands monuments de la Piazza San Marco et de la Piazzetta (la cathédrale, le Palais ducal, la Marciana, le musée Correr, les Procuratie Vecchie) aux plus modestes demeures des calli ou des campi de ses six quartiers (sestieri) en passant par les hôpitaux et les institutions caritatives ou corporatives qui prirent, au XIIIe siècle, la forme originale des Scuole, Venise offre de l’architecture médiévale une typologie complète dont la valeur exemplaire s’allie au caractère exceptionnel d’un urbanisme contraint de se plier aux exigences particulières du site.
Critère V. — La lagune de Venise constitue, dans la zone méditerranéenne, un exemple éminent d’habitat semi-lacustre devenu vulnérable sous l’effet de mutations irréversibles. Dans un écosystème cohérent, où les barene, vasières alternativement émergées et immergées, comptent autant que les îles, les maisons sur pilotis, les pêcheries ou les rizières doivent être protégées au même titre que les palais et les églises.
Critère VI. — Venise, symbole de la lutte victorieuse de l’homme contre les éléments et de la maîtrise qu’il a su imposer à une nature hostile, est en outre directement et matériellement associée à l’histoire universelle. La « reine des mers », héroïquement accrochée à ses minuscules îlots, ne bornait son horizon ni à la lagune, ni à l’Adriatique, ni à la Méditerranée. C’est de Venise que Marco Polo (1254-1324) partit à la découverte de la Chine, de l’Annam, du Tonkin, de Sumatra, de l’Inde et de la Perse. Son tombeau, à San Lorenzo, rappelle le rôle que les négociants vénitiens jouèrent dans la découverte du monde, après les Arabes, mais bien avant les Portugais.
ICOMOS, mai 1987