25 février 1848. — Discours de Lamartine sur le drapeau tricolore

Lamartine à l'Hôtel de Ville, 25 février 1848

Le discours de Lamartine (1790-1869) sur le drapeau tricolore qui « a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie » alors que le drapeau rouge « n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars » est prononcé à l’Hôtel de Ville dans l’après-midi du 25 février 1848. La monarchie de Juillet est tombée la veille, au terme de deux journées révolutionnaires. Formé dans la soirée du 24, le gouvernement provisoire déclare qu’il « veut la République, sauf ratification par le peuple ». On trouvera ci-après plusieurs versions du célèbre discours.

Le discours selon Lamartine

Voilà ce qu’a vu le soleil d’hier, citoyens !

Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret !

Si vous m’enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien…

Le discours dans La Presse du 26 février 1848

Le discours dans les Souvenirs de Charles de Freycinet

Le discours dans La France parlementaire

Le discours dans Prologue d’une révolution

Le discours dans L’Éducation sentimentale


Chronologie indicative

9 juillet 1847. — Ouverture de la campagne des banquets en faveur de la réforme électorale.

18 juillet 1847. — Discours de Lamartine à Mâcon : « J’ai dit un jour : “La France s’ennuie !” Je dis aujourd’hui : “La France s’attriste !” »

14 janvier 1848. — Le dernier banquet, prévu à Paris, est interdit par le gouvernement ; il est reporté au 22 février 1848.

21 février 1848. — Le banquet est interdit par le gouvernement et annulé par l’opposition.

22 février 1848. — Des manifestants se réunissent place de la Madeleine en dépit de l’interdiction.

23 février 1848. — Premières barricades et défection de la Garde nationale. Démission de Guizot. Dans la soirée, fusillade du boulevard des Capucines. Dans la nuit, Paris se couvre de barricades.

24 février 1848. — L’insurrection s’étend. Le palais des Tuileries est envahi. Le roi abdique. À l’Hôtel de Ville, formation d’un gouvernement provisoire, lequel proclame qu’il « veut la République ».

25 février 1848. — Discours de Lamartine sur le drapeau tricolore.


Le discours selon Lamartine

Dans son Histoire de la révolution de 1848 (1er mai et 1er juin 1849), Lamartine donne un récit de la journée du 25 février à l’Hôtel de Ville et reconstitue ses propres déclarations. Membre du gouvernement provisoire formé la veille au soir et ministre des Affaires étrangères, il apporte avant tout un témoignage et insiste sur son propre rôle. Comme l’écrit Le Siècle le 12 septembre 1849 : « Avant toutes choses : la vérité. M. de Lamartine n’a nullement fait une histoire de la révolution de 1848. Ses mémoires serviront à l’histoire de l’époque, comme les souvenirs d’un homme d’imagination mêlé aux événements le plus près possible. — Ce sont des matériaux de l’histoire, ce n’est pas l’histoire. » Le livre de 1849 est inclus dans les Mémoires politiques de 1863.

Lamartine commença plusieurs fois à parler ; mais à chaque tentative heureuse pour faire dominer son regard, son bras et sa voix sur le tumulte, la voix de Lagrange haranguant de son côté un autre peuple par la fenêtre faisait remonter dans la salle des éclats gutturaux, des lambeaux de discours et ces hurlements de foule qui étouffaient les paroles et l’action de Lamartine, et qui allaient faire triompher la sédition par la confusion. On calma enfin Lagrange, on l’arracha de sa tribune. Il alla porter la persuasion dans d’autres parties de l’édifice, et Lamartine, dont le parti grossissait avec le péril, put enfin se faire entendre de ses amis et de ses ennemis.

XXVII

Il calma d’abord ce peuple par un hymne de paroles sur la victoire si soudaine, si complète, si inespérée même des républicains les plus ambitieux de liberté. Il prit Dieu et les hommes à témoin de l’admirable modération et de la religieuse humanité que la masse de ce peuple avait montrée jusque dans le combat et dans le triomphe. Il fit ressortir cet instinct sublime qui avait jeté la veille ce peuple encore armé, mais déjà obéissant et discipliné, entre les bras de quelques hommes voués à la calomnie, à l’épuisement et à la mort pour le salut de tous.

À ces tableaux, la foule commençait à s’admirer elle-même, à verser des larmes d’attendrissement sur les vertus du peuple l’enthousiasme l’éleva bientôt au-dessus de ses soupçons, de sa vengeance et de ses anarchies.

« Voilà ce qu’a vu le soleil d’hier, citoyens ! continua Lamartine. Et que verrait le soleil d’aujourd’hui ? Il verrait un autre peuple, d’autant plus furieux qu’il a moins d’ennemis à combattre, se défier des mêmes hommes qu’il a élevés hier au-dessus de lui ; les contraindre dans leur liberté, les avilir dans leur dignité, les méconnaître dans leur autorité, qui n’est que la vôtre ; substituer une révolution de vengeances et de supplices à une révolution d’unanimité et de fraternité, et commander à son gouvernement d’arborer en signe de concorde l’étendard de combat à mort entre les citoyens d’une même patrie ! ce drapeau rouge, qu’on a pu élever quelquefois, quand le sang coulait, comme un épouvantail contre des ennemis, qu’on doit abattre aussitôt après le combat en signification de réconciliation et de paix ! J’aimerais mieux le drapeau noir, qu’on fait flotter quelquefois dans une ville assiégée, comme un linceul, pour désigner à la bombe les édifices neutres consacrés à l’humanité, et dont le boulet et la bombe même des ennemis doivent s’écarter. Voulez-vous donc que le drapeau de votre république soit plus menaçant et plus sinistre que celui d’une ville bombardée ?

 » — Non, non, s’écrièrent quelques-uns des spectateurs. Lamartine a raison, mes amis. Ne gardons pas ce drapeau d’effroi pour les citoyens ! Si, si, s’écriaient les autres, c’est le nôtre, c’est celui du peuple, c’est celui avec lequel nous avons vaincu. Pourquoi donc ne garderions-nous pas après la victoire le signe que nous avons teint de notre sang ?

 » — Citoyens, reprit Lamartine après avoir combattu par toutes les raisons les plus frappantes pour l’imagination du peuple le changement de drapeau, et comme se repliant sur sa conscience personnelle pour dernière raison, intimidant ainsi le peuple qui l’aimait par la menace de sa retraite : citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement ; vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France, si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti et un pavillon de terreur. Le gouvernement, je le sais, est aussi décidé que moi-même à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissant. Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret ! je repousserai jusqu’à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi car le drapeau rouge que vous nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! »

À ces derniers mots, Lamartine, interrompu par des cris d’enthousiasme presque unanimes, tomba de la chaise qui lui servait de tribune dans les bras tendus de tous côtés vers lui. La cause de la république nouvelle l’emportait sur les sanglants souvenirs qu’on voulait lui substituer. Un ébranlement général, secondé par les gestes de Lamartine et par l’impulsion des bons citoyens, fit refluer l’attroupement qui remplissait la salle jusque sur le palier du grand escalier, aux cris de « Vive Lamartine ! vive le drapeau tricolore ! »

XXVIII

Mais là, cette foule, entraînée par les paroles qu’elle venait d’entendre, rencontra la tête d’une nouvelle colonne qui n’avait pu pénétrer dans l’enceinte ni participer à l’émotion des discours ; cette bande montait plus animée et plus implacable que tous les attroupements jusqu’alors contenus ou dissipés. Un choc en sens inverse eut lieu, sous le porche et sur les derniers degrés de la rampe, entre ces deux foules dont chacune voulait entraîner l’autre dans son impulsion, ceux-ci pour le drapeau rouge, ceux-ci pour le drapeau reconquis par les paroles de Lamartine. Des colloques menaçants, des vociférations ardentes, des gestes d’obstination forcenée, des cris d’étouffements, deux ou trois coups de feu partis du pied de l’escalier, des lambeaux de drapeau rouge, des armes nues agitées sur les têtes, faisaient de cette mêlée une des scènes les plus sinistres de la révolution.

Lamartine se précipita entre les deux partis.

« C’est Lamartine ! place à Lamartine ! écoutez Lamartine ! crièrent les citoyens qui l’avaient une première fois entendu.

 » — Non, non, non! à bas Lamartine! mort à Lamartine ! Point de transaction, point de paroles : le décret ! le décret ! ou le gouvernement des traîtres à la lanterne ! » hurlaient les assaillants.

Ces cris ne firent ni hésiter, ni reculer, ni pâlir Lamartine.

On était parvenu à traîner jusque sur le palier, derrière lui, la chaise brisée sur laquelle il était monté tout à l’heure. Il y monte, adossé au chambranle de la grande porte gothique labourée la veille et le matin de balles. A son aspect, la fureur des assaillants, au lieu de s’apaiser, éclate en imprécations, en clameurs, en gesticulations menaçantes. Des canons de fusils, dirigés de loin sur les degrés les plus éloignés de lui, semblaient viser la porte. Un groupe plus rapproché d’une vingtaine d’hommes aux visages abrutis par l’ivresse brandissait des baïonnettes, des sabres nus en avant d’eux, et touchant presque à ses pieds, huit à dix forcenés, le sabre à la main, se lançaient la tête en avant, comme pour enfoncer des coups d’un bélier le faible groupe qui entourait Lamartine. Parmi les premiers, deux ou trois paraissaient hors de sens. Leurs bras avinés dardaient en aveugles leurs armes nues, que des citoyens courageux embrassaient et relevaient en faisceaux comme des faucheurs relèvent la gerbe. Les pointes agitées des sabres montaient par moments jusqu’à la hauteur de la figure de l’orateur, dont la main fut légèrement effleurée. Le moment était suprême, le triomphe indécis. Un hasard le décida. Lamartine ne pouvait pas être entendu et ne voulait pas descendre. Une hésitation eût tout perdu. Les bons citoyens étaient consternés. Lamartine s’attendait à être renversé et foulé aux pieds de la multitude.

XXIX

À ce moment, un homme se détache d’un groupe sur la droite ; il fend la foule; il se hisse sur le socle d’un jambage de la porte, presque à la hauteur de Lamartine et en vue du peuple. C’était un homme d’une taille colossale et doué d’une voix forte comme le rugissement d’une émeute. Son costume seul l’aurait fait regarder d’une multitude : il portait une redingote de toile écrue usée, tachée, déchirée, comme les restes du vêtement d’un mendiant. Un pantalon large, flottant à mi-jambe, laissait à nu ses pieds sans chaussure. Ses longues et larges mains sortaient avec la moitié de ses bras amaigris de ses manches trop courtes. Sa chemise débraillée laissait compter les côtes et les muscles de sa poitrine. Son col était nu, sa tête aussi. Ses cheveux bruns, longs, entremêlés de paille et de poussière, flottaient à droite et à gauche de son visage. Ses yeux étaient bleus, lumineux, humides de tendresse et de bonté. Sa physionomie ouverte respirait l’enthousiasme jusqu’au délire et jusqu’aux larmes, mais l’enthousiasme de l’espérance et de l’amour. Véritable apparition du peuple dans ses de grandeur à la fois misérable, terrible et bon.

Une des balles tirées d’en bas tout à l’heure venait de lui effleurer le sommet du nez, tout près des yeux. Son sang, qu’il étanchait par moments, coulait en deux filets sur ses joues et sur ses lèvres. Il ne semblait pas penser à sa blessure. Il tendait ses deux bras vers Lamartine ; il l’invoquait des yeux et du geste ; il l’appelait le conseil, la lumière, le frère, le père, le dieu du peuple. « Que je le voie, que je le touche, que je lui baise seulement les mains ! s’écriait-il. Écoutez-le ! ajoutait-il en se retournant vers ses camarades ; suivez ses conseils, tombez dans ses bras ; frappez-moi avant de l’atteindre. Je mourrais mille fois pour conserver ce bon citoyen à mon pays »

À ces mots, se précipitant sur Lamartine, cet homme l’embrassait convulsivement, le couvrait de son sang, le tenait longtemps dans ses bras. Lamartine lui tendait la main et la joue, et s’attendrissait sur cette magnanime personnification de la multitude.

À cette vue, le peuple, étonné et ému, s’attendrit lui-même. L’amour qu’un homme du peuple, un blessé, un prolétaire inondé de sang, un indigent portant sur ses membres nus tous les stigmates, tous les haillons toutes les misères du prolétariat, témoignait à Lamartine, était aux yeux de la foule un gage visible et irrécusable de la confiance qu’elle pouvait prendre elle-même dans les intentions de ce modérateur inconnu, de la foi qu’elle devait avoir dans les paroles de l’organe du gouvernement. Lamartine, apercevant cette impression et cette hésitation dans les regards et dans les mouvements de la multitude, en profita pour porter les derniers coups au cœur mobile de ce peuple ému. Un long tumulte bruissait à ses pieds entre ceux qui voulaient l’écouter et ceux qui s’obstinaient à ne rien entendre. Toujours assisté du mendiant, qui d’une main étanchait le sang de sa blessure au visage et de l’autre main faisait le signe du silence imposé au peuple :

« Eh quoi ! citoyens, leur dit-il, si on vous avait dit, il y a trois jours, que vous auriez renversé le trône, détruit l’oligarchie obtenu le suffrage universel au nom du titre d’homme, conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la république ! cette république, le rêve lointain de ceux même qui sentaient son nom caché dans les derniers replis de leur conscience comme un crime ! Et quelle république ? Non plus une république comme celle de la Grèce ou de Rome, renfermant des aristocrates et des plébéiens, des maîtres et des esclaves ! Non pas une république comme les républiques aristocratiques des temps modernes, renfermant des citoyens et des prolétaires, des grands et des petits devant la loi, un peuple et un patriciat. Mais une république égalitaire, où il n’y a plus ni aristocratie, ni oligarchie, ni grands, ni petits, ni patriciens, ni plébéiens, ni maîtres, ni ilotes devant la loi ; où il n’y a qu’un seul peuple, composé de l’universalité des citoyens, et où le droit et le pouvoir publics ne se composent que du droit et du vote de chaque individu dont la nation est formée, venant se résumer en un seul pouvoir collectif, appelé le gouvernement de la république, et retournant en lois, en institutions populaires, en bienfaits à ce peuple d’où il est émané. Si l’on vous avait dit tout cela il y a trois jours, vous auriez refusé de le croire ! Trois jours ? auriez-vous dit, il faut trois siècles pour accomplir une œuvre pareille au profit de l’humanité. (Acclamations.) Eh bien, ce que vous avez déclaré impossible est accompli ! Voilà notre œuvre, au milieu de ce tumulte, de ces armes, de ces cadavres de vos martyrs ; et vous murmurez contre Dieu et contre nous ?

 » — Non, non, s’écrièrent plusieurs voix.

 » — Ah vous seriez indignes de ces efforts, reprend Lamartine, si vous ne saviez pas les contempler et les reconnaître. Que vous demandons-nous pour achever notre œuvre ? sont-ce des années ? non ; des mois ? non des semaines ? non des jours seulement ! Encore deux ou trois jours, et votre victoire sera écrite, acceptée, assurée, organisée de manière à ce qu’aucune tyrannie, excepté la tyrannie de vos propres impatiences, ne puisse l’arracher de vos mains ! Et vous nous refuseriez ces jours, ces heures, ce calme, ces minutes ! et vous étoufferiez la république née de votre sang dans son berceau !

 » — Non, non, non ! s’écrièrent de nouveau cent voix. Confiance, confiance ! Allons rassurer et éclairer nos frères ! Vive le gouvernement provisoire ! vive la république ! vive Lamartine !

 » — Citoyens, poursuit-il de nouveau, je vous ai parlé en citoyen tout à l’heure ; eh bien, maintenant écoutez en moi votre ministre des affaires étrangères. Si vous m’enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien vous m’enlevez la moitié de la force extérieure de la France car l’Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires c’est le drapeau de la République et de l’Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d’un parti ! C’est le drapeau de la France, c’est le drapeau de nos armées victorieuses, c’est le drapeau de nos triomphes qu’il faut relever devant l’Europe. La France et le drapeau tricolore, c’est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis.

« Ô peuple souffrant et patient dans ta misère ! reprit-il, peuple qui viens de montrer par l’action de ce brave et indigent prolétaire (en embrassant le mendiant du bras droit) ce qu’il y a de désintéressement de tes propres blessures, de magnanimité et de raison dans ton âme ! Ah ! oui, embrassons-nous, aimons-nous, fraternisons comme une seule famille de condition à condition, de classe à classe, d’opulence à indigence. Bien ingrat serait un gouvernement que vous fondez qui oublierait que c’est aux plus malheureux qu’il doit sa première sollicitude ! Quant à moi, je ne l’oublierai jamais. J’aime l’ordre ; j’y dévoue, comme vous voyez, ma vie. J’exècre l’anarchie, parce qu’elle est le démembrement de la société civilisée. J’abhorre la démagogie, parce qu’elle est la honte du peuple et le scandale de la liberté. Mais, quoique né dans une région sociale plus favorisée, plus heureuse que vous, mes amis ! que dis-je ? précisément peut-être parce que j’y suis né, parce que j’ai moins travaillé, moins souffert que vous, parce qu’il m’est resté plus de loisir et de réflexion pour contempler vos détresses et pour y compatir de plus loin, j’ai toujours aspiré à un gouvernement plus fraternel, plus pénétré dans ses lois de cette charité qui nous associe en ce moment, dans ces entretiens, dans ces larmes, dans ces embrassements d’amour dont vous me donnez de tels témoignages et dont je me sens inondé par vous… »

Lamartine, Histoire de la Révolution de 1848, tome premier, Paris, Perrotin, 1849, pp. 392-404.

Lamartine, Mémoires politiques, II, Œuvres complètes de Lamartine publiées et inédites, tome trente-huitième, Paris, chez l’auteur, 1863, pp. 371-381.


Le discours dans La Presse du 26 février 1848

M. DE LAMARTINE AU PEUPLE

Cinq fois dans la journée M. de Lamartine a pris la parole et s’est adressé au peuple qui l’écoutait sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville. Voici quelques-unes de ses paroles qui ont été recueillies :

« C’est ainsi qu’on vous promène de calomnie en calomnie contre les hommes qui se sont dévoués, tête, cœur, poitrine, pour vous donner la véritable république, la république de tous les droits, de tous les intérêts, de toutes les légitimités du peuple.

 » Hier, vous me demandiez d’usurper, au nom du peuple de Paris, sur les droits de trente-cinq millions d’hommes, de leur voter une république absolue au lieu d’une république investie de la force de leur consentement, c’est-à-dire de faire de cette république imposée et non consentie la volonté d’une partie du peuple, au lieu de la volonté de la nation entière ; aujourd’hui, vous nous demandez le drapeau rouge à la place du drapeau tricolore. Citoyens ! pour ma part, le drapeau rouge je ne l’adopterai jamais ; et je vais vous dire dans un seul mot pourquoi je m’y oppose de toute la force de mon patriotisme.

 » C’est que le drapeau tricolore, citoyens, a fait le tour du monde, avec la République et l’Empire, avec nos libertés et nos gloires, et que le drapeau rouge n’a fait que le tour du champ de Mars, traîné dans les flots de sang du peuple. »

À ces traits du discours de M. Lamartine, dans cette étonnante séance de 60 heures au milieu de la foule irritée, on s’attendrit tout à coup pour M. Lamartine, on bat des mains, on verse des larmes, et on finit par l’embrasser, par prendre ses mains, et par le porter en triomphe. Un moment après, de nouvelles colonnes s’avancent armées de sabres, de baïonnettes ; elles frappent aux portes ; elles s’accumulent dans les salles. On s’écrie que tout est perdu, que le peuple va tirer ou étouffer les membres du gouvernement provisoire. On demande M. Lamartine. On le supplie d’aller encore une fois, une dernière fois, faire entendre sa voix à la multitude en fureur. On l’élève sur une marche d’escalier : la foule reste une demi-heure sans vouloir l’entendre, vociférant, brandissant les armes de toute nature au-dessus de sa tête. M. Lamartine se croise les bras, reprend la parole, et finit par attendrir, dompter, caresser ce peuple intelligent et sensible, et par le déterminer ou à se retirer ou à servir lui-même de sauvegarde au gouvernement provisoire.

« M. de Lamartine au peuple », La Presse, 26 février 1848.


Le discours dans les Souvenirs de Charles de Freycinet

Vers quatre heures, la manifestation s’annonça par une longue clameur, de plus en plus distincte. La tête d’un interminable cortège qui se développait sur les quais et dans la rue de Rivoli déboucha sur la place, refoulant la masse des curieux. Des cris ininterrompus de « Vive le drapeau rouge » saluaient l’emblème révolutionnaire, porté triomphalement. Tandis que nous contemplions ces préludes, un groupe de sept ou huit hommes armés entra ou plutôt fit irruption, malgré les gardes, dans la salle des séances.

Ils se campèrent résolument en face des membres du gouvernement et posèrent leurs fusils dont ils firent résonner bruyamment les crosses sur le plancher. L’un d’eux, qui paraissait le chef, ouvrier de vingt-six à vingt-huit ans à la physionomie intelligente et obstinée, exposa en termes clairs, non dépourvus d’éloquence, l’objet de leur démarche. Il montrait du geste, avec ostentation, les milliers de camarades armés qui, dit-il, attendaient leur réponse et, sur un signe, viendraient la chercher eux-mêmes. — C’était la menace à peine voilée de la dispersion du gouvernement. « Nous ne voulons pas, termina- t-il, que la révolution soit escamotée encore une fois. Il nous faut la preuve que vous êtes avec nous. Cette preuve, vous la donnerez en décrétant le drapeau rouge, symbole de nos misères et de la rupture avec le passé. »

Les collègues de Lamartine comptaient beaucoup sur lui. Déjà, dans la journée, il avait éconduit par d’habiles paroles trois ou quatre députations, à la vérité moins menaçantes. La magie de son éloquence n’allait-elle pas renouveler le prodige ? Ne trouverait-il pas les mots heureux, l’accent convaincu et entraînant qui dissiperait les défiances ? Leurs regards le sollicitaient. Lui s’approcha des délégués et les dominant de sa haute taille — qui, à ce moment, me sembla plus grande encore — il protesta tout d’abord contre les doutes injurieux qui venaient d’être formulés. De quel droit suspectait-on le gouvernement ? Il était formé depuis quelques heures à peine voulait-on qu’il eût déjà réalisé toutes les réformes ? Ses collègues et lui-même n’avaient-ils pas donné assez de gages à la démocratie ? N’étaient-ils pas acquis à la cause des travailleurs ? Confiance ! Confiance ! Qu’on les laisse résoudre en paix les grands problèmes que la révolution a posés. Les délégués ne feraient-ils pas crédit à la République ? Préféraient-ils la compromettre devant l’Europe attentive ?…

Il faut renoncer à reproduire cette merveilleuse improvisation, à laquelle la gravité des circonstances donnait une solennité particulière. Nous l’écoutions avec admiration. Toutefois, l’effet attendu ne se produisit pas. Les ouvriers demeuraient impassibles et farouches. II semblait qu’ils se fussent bouché les oreilles pour échapper à la séduction. Leur chef hochant la tête ne laissa pas achever « II nous faut, dit-il, non de belles paroles, mais un engagement formel. Voulez-vous, oui ou non, décréter le drapeau rouge ? Le peuple s’impatiente et veut une réponse. »

Lamartine, qui vit bien que de plus amples discours seraient vains, eut une inspiration de génie. Changeant tout à coup de ton : « Vous réclamez, répliqua-t-il, le drapeau rouge ? Vous voulez sur l’heure l’imposer à la France ? La question est trop grave pour être réglée ici entre nous. Le peuple seul peut la trancher. Allons le consulter ! » Et, suivi de ses collègues, il se dirigea vers la porte. Les délégués, décontenancés, emboîtèrent le pas, et nous descendîmes tous ensemble le grand escalier. En traversant le vestibule, j’avais fait signe aux élèves et aux gardes nationaux de se joindre à nous.

Le gouvernement s’avança de quelques pas sur la place, Lamartine en tête. Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc, soupçonnés de complaisance envers les révolutionnaires, se serraient contre leurs collègues, dans une évidente solidarité. Louis Blanc, le plus suspect de tous et trop petit de taille pour être aperçu de la foule, se jucha sur les épaules d’un garde national, s’offrant ainsi comme une cible. Les polytechniciens, au nombre d’une trentaine, avaient l’épée nue. Mon camarade Le François, qui se défiait obstinément de Louis Blanc, se tenait derrière lui. « S’il fait un signe aux émeutiers, me dit-il à voix basse, je le tue. » Et il eût agi comme il disait, car j’ai connu peu d’hommes aussi froidement résolus que lui. Heureusement, Louis Blanc garda une attitude absolument correcte.

Dans cette multitude passionnée, où curieux et manifestants se mêlaient, le désir d’entendre le gouvernement amena le silence, que troublaient seuls quelques cris de « Vive le drapeau rouge » bientôt réprimés. Lamartine, d’un geste large, s’imposa à l’attention, les derniers bruits s’éteignirent. Sa voix forte lança jusqu’aux extrémités de la place cette apostrophe inoubliable, dont la phrase finale retentit encore à mon oreille : « …Citoyens, le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec nos libertés et nos gloires, tandis que le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ-de-Mars, baigné dans les flots du sang du peuple. Vous le repousserez tous avec moi [1]. »

À ces mots, l’émotion fut à son comble. Les cris de « Vive le Gouvernement provisoire ! Vive Lamartine ! Vive le drapeau tricolore ! » éclatent de toutes parts. Les manifestants eux-mêmes, débordés, subjugués, s’y associent. Les drapeaux rouges disparaissent comme par enchantement.

Le gouvernement eut la sagesse de ne pas prolonger son triomphe. Il remonta le grand escalier, tandis que la manifestation se dispersait dans les rues. Lamartine, auprès duquel je m’étais tenu, me dit « Je vous prie de remercier vos camarades pour le concours si utile qu’ils viennent de nous prêter. Le sort du gouvernement, vous l’avez vu, s’est joué. »

1. Lamartine, dans son Histoire de la révolution de février, donne ce texte un peu différent : « Le drapeau rouge n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1792 et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie. » Bien qu’il puisse paraître ridicule de s’inscrire contre l’auteur lui-même, je maintiens ma version. Je n’ai pas perdu un mot de ce qu’a dit Lamartine et je l’ai noté le soir même. Il est naturel que beaucoup plus ému que moi, il se soit moins bien souvenu de ses paroles, absolument improvisées.

Charles de Freycinet, Souvenirs, 1848-1878, 5e édition, Paris, Delagrave, 1912, pp. 21-25.


Le discours dans La France parlementaire

RÉVOLUTION DE 1848

M. de Lamartine a raconté dans ses Mémoires politiques la part qu’il a prise à la Révolution de février, l’action principale de sa vie. Nous reproduisons ici les paroles textuelles et nous suivons jour par jour dans ses discours l’enchaînement de ces circonstances mémorables. Ces événements, qui ont été diversement appréciés, et dont les contradictions des partis ont souvent dénaturé le caractère, reprennent leur sens exact devant le témoignage des paroles nées du moment même. — L’histoire prononcera sur les pièces. Nous les donnons complètes et palpitantes encore de la vie même d’une révolution, préface d’un nouvel ordre d’institutions dans le monde. Novus rerum nascitur ordo.

[…]

GOUVERNEMENT PROVISOIRE

25 février 1848.

Discours au peuple envahissant l’intérieur de l’Hôtel de Ville, accusant le Gouvernement provisoire de trahison, et voulant le forcer à proclamer immédiatement, sans réserver les droits de la nation, la forme du gouvernement républicain.

Eh quoi ! Citoyens, si l’on vous avait dit, il y a trois jours, que vous auriez renversé le trône, détruit l’oligarchie, obtenu le suffrage universel au nom du titre d’homme, conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la République ! cette République, le rêve lointain de ceux même qui sentaient son nom caché dans les derniers replis de leur conscience comme un crime ! Et quelle République ? Non plus une république comme celles de la Grèce ou de Rome, renfermant des aristocrates et des plébéiens, des maîtres et des esclaves ! non pas une république comme les républiques aristocratiques des temps modernes, renfermant des citoyens et des prolétaires, des grands et des petits devant la loi, un peuple et un patriciat ! mais une république égalitaire où il n’y a plus ni aristocratie ni oligarchie, ni grands ni petits, ni patriciens ni plébéiens, ni maîtres ni ilotes devant la loi ; où il n’y a qu’un seul peuple composé de l’universalité des citoyens, et où le droit et le pouvoir public ne se composent que du droit et du vote de chaque individu, venant se résumer en un seul pouvoir collectif appelé le gouvernement de la République et retournant en lois, en institutions populaires, en bienfaits à ce peuple d’où il est émané ?

Si l’on vous avait dit tout cela, il y a trois jours, vous auriez dit : Trois jours,… il faut trois siècles pour accomplir une œuvre pareille au profit de l’humanité. Eh bien ! ce que vous auriez déclaré impossible est accompli ! Voilà notre œuvre au milieu de ce tumulte, de ces armes, de ces cadavres de vos martyrs, et vous murmurez contre Dieu et contre nous ? Ah ! vous seriez indignes de ces dons du ciel, si vous ne saviez pas les contempler et les reconnaître ! Que vous demandons-nous pour achever notre œuvre ? Sont-ce des années ? Non ; des mois ? Non ; des semaines ? Non ; des jours seulement ! Encore deux ou trois jours, et votre victoire sera écrite, acceptée, assurée, organisée, de manière qu’aucune tyrannie, excepté la tyrannie de vos propres impatiences, ne puisse l’arracher de vos mains ! Et vous nous refuseriez ces jours ! ces heures ! ce calme ! ces minutes ! et vous étoufferiez la République née de votre sang dans son berceau !

Discours au peuple rassemblé en armes dans la salle du trône, et voulant forcer le Gouvernement provisoire à arborer le drapeau rouge.

Je vous ai parlé en citoyen tout à l’heure, eh bien ! maintenant écoutez en moi votre ministre des affaires étrangères. Si vous m’enlevez le drapeau tricolore, sachez-le bien, vous m’enlèverez la moitié de la force extérieure de la France ! car l’Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l’Empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d’un parti ! C’est le drapeau de la France, c’est le drapeau de nos armées victorieuses, c’est le drapeau de nos triomphes qu’il faut relever devant l’Europe. La France et le drapeau tricolore c’est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis ! Songez combien de sang il vous faudrait pour faire la renommée d’un autre drapeau ! Citoyens, pour ma part, le drapeau rouge, je ne l’adopterai jamais, et je vais vous dire pourquoi je m’y oppose de toute la force de mon patriotisme : c’est que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l’Empire, avec vos libertés et vos gloires, et que le drapeau rouge n’a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple.

Alphonse de Lamartine, La France parlementaire (1834-1851). Œuvres oratoires et écrits politiques, présentés par Louis Ulbach, troisième série : 1847-1851, tome cinquième, Paris, Librairie internationale, 1865, pp. 169-174.


Le discours dans Prologue d’une révolution

Le peuple consentit à partager, avec ses ennemis mêmes, l’honneur de sa victoire : il voulait qu’il n’y eût ni vainqueurs ni vaincus. Aucune décoration ne fut donnée, de peur d’humilier l’armée ; le peuple ne voulut garder qu’un seul signe de la révolution qu’il avait faite, son vieil ami le drapeau rouge que depuis 1830 il avait planté sur toutes ses barricades. Cette fois encore Lamartine opposa sa parole sonore à cette pieuse consécration d’un souvenir. Il rappela que le drapeau tricolore avait fait le tour de l’Europe avec nos libertés et nos gloires, tandis que le drapeau rouge n’avait fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang, quand Bailly et Lafayette massacrèrent le peuple sans armes.

Hélas ! le drapeau tricolore, souillé par quinze ans de despotisme sous l’Empire, par dix-huit ans de honte sous la dynastie de Juillet, n’était plus le drapeau de 93 ; lui aussi avait été traîné dans le sang du peuple, lors des massacres de Lyon, de la rue Transnonain, du cloître Saint-Merry.

Le peuple savait bien, et Lamartine aussi, qu’à une société nouvelle il faut un drapeau nouveau. On trancha la question par un misérable subterfuge. On conserva le drapeau tricolore, mais on changea l’ordre des couleurs, puis, quelques jours après, on le rétablit tel qu’il était avant la révolution.

Ces souvenirs de 93, qu’on invoquait en faveur du drapeau tricolore, on semblait s’efforcer de les faire oublier ainsi on proscrivait le bonnet phrygien, symbole glorieux et sacré qui, certes, représentait aussi nos libertés et nos gloires. Heureusement, on conserva la devise : Liberté, Égalité, Fraternité ; on l’inscrivit sur tous les monuments publics, même sur les prisons il est vrai qu’à ce moment les prisons étaient vides ; quatre mois après, les vainqueurs de Février y étaient entassés, et, par une dérision amère, leur inscription subsistait toujours.

En proscrivant les souvenirs de 93, le gouvernement cédait peut-être à une préoccupation qui, si elle eût été moins exclusive, eût pu faciliter l’établissement de la République. Il voulait faire accepter par la bourgeoisie une révolution accomplie par le peuple. Sans doute les résistances des privilégiés n’auraient pas empêché, à ce moment, l’avènement de ta démocratie, mais elles l’auraient rendu plus difficile. Ceux qui avaient profité des longues injustices de la monarchie pouvaient craindre qu’on leur demandât compte de leur complicité. La clémence du peuple dissipa ces craintes et permit au Gouvernement provisoire de réaliser ce rêve de Robespierre, l’abolition de l’échafaud politique.

Louis Ménard, Prologue d’une révolution. Février-juin 1848, Paris, Au bureau du peuple, 1849, pp. 58-60.


Le discours dans L’Éducation sentimentale

[24 février 1848]

Le bruit d’une fusillade le tira brusquement de son sommeil ; et, malgré les instances de Rosanette [dite la Maréchale], Frédéric, à toute force, voulut aller voir ce qui se passait. […]

[25 février 1848]

Le lendemain, à son réveil, Frédéric pensa à Deslauriers. Il courut chez lui. […]

Après quoi, Frédéric s’en alla voir la Maréchale [Rosanette]. Elle le reçut aigrement, car elle lui en voulait de son abandon. Sa rancune s’évanouit sous des assurances de paix réitérées. Tout était tranquille, maintenant, aucune raison d’avoir peur ; il l’embrassait ; et elle se déclara pour la République, — comme avait déjà fait Mgr l’archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une prestesse de zèle merveilleuse : la magistrature, le Conseil d’État, l’Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous les bonapartistes, tous les légitimistes, et un nombre considérable d’orléanistes.

La chute de la monarchie avait été si prompte, que, la première stupéfaction passée, il y eut chez les bourgeois comme un étonnement de vivre encore. L’exécution sommaire de quelques voleurs, fusillés sans jugements, parut une chose très juste. On se redit, pendant un mois, la phrase de Lamartine sur le drapeau rouge, « qui n’avait fait que le tour du Champ de Mars, tandis que le drapeau tricolore », etc ; et tous se rangèrent sous son ombre, chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne — et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort, d’arracher les deux autres.

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, tome II, Paris, Michel Lévy frères, 1869, pp. 75-91.