La guerre de Sept Ans dans la poésie d’Antoine-Léonard Thomas

« Pirates, assassins, usurpateurs, parjures. » Dans Jumonville (1759), un poème épique en quatre chants, Antoine-Léonard Thomas (1734-1785) juge les Anglais sans excès d’indulgence. Cinq ans auparavant, le 28 mai 1754, le capitaine français Coulon de Villiers de Jumonville est tué lors d’une rencontre avec un détachement de Virginie près de la fourche de l’Ohio. Les Français et les Britanniques se disputent alors le pays de la Belle-Rivière, entre le lac Érié et les Appalaches. C’est le début de la guerre de Sept Ans en Amérique et la matière du poème. Au premier chant, Thomas évoque les origines de la guerre et fait de l’Angleterre sa principale instigatrice, sans ignorer que la Prusse, autrefois « sans nom et sans gloire », est « redoutable aujourd’hui par son débordement » ; elle « veut rouler, en grondant, sur les débris des trônes ». Au quatrième chant, il donne « un tableau général de toutes les disgrâces que les Anglais ont essuyées depuis le commencement de cette guerre, sur terre ou sur mer, dans l’Europe ou dans l’Amérique, dans l’Afrique ou dans les Indes. » Il veut y trouver la juste « punition de cet assassinat, contraire à toutes les lois des nations ». L’année 1759 se termine néanmoins par une série de revers français : le désastre de Lagos les 18 et 19 août 1759, la chute de Québec, capitale de la Nouvelle-France, le 18 septembre, la bataille des Cardinaux, Trafalgar de la guerre de Sept Ans, le 20 novembre.


PRÉFACE DU POÈME DE JUMONVILLE

Le sujet de ce poème est l’assassinat de M. de Jumonville en Amérique, et la vengeance de ce meurtre. Comme les événements sur lesquels cet ouvrage est fondé pourraient n’être pas connus de tout le monde, je vais d’abord en retracer une légère idée. On y verra, pour ainsi dire, le fond du tableau, et par-là on sera mieux en état de distinguer les traits étrangers que l’imagination a ajoutés à l’histoire.

La paix d’Aix-la-Chapelle, faite en 1748, semblait avoir pacifié l’Europe ; mais le germe de toutes les guerres, l’ambition et l’intérêt, subsistait encore. Cette nation politique, ambitieuse et hautaine, ennemie de la France, autant par haine que par système, aussi avide de s’agrandir, qu’indifférente sur le choix des moyens, cherchait dans l’exécution même du traité de paix, de nouvelles semences de guerre. Les limites des colonies causèrent entre la France et l’Angleterre, de très grandes discussions, pour lesquelles on nomma respectivement des commissaires. Mais tandis que les Anglais faisaient semblant de négocier avec la France pour terminer ces restes de divisions, déjà la guerre était résolue dans leur conseil. Maîtres des plus riches contrées dans l’Amérique septentrionale, leur ambition dévorait encore les forêts du Canada. Enlever ce pays à la France, agrandir leur commerce, et se frayer un passage dans nos îles, dont le Canada est le plus fort boulevard, c’était pour eux trois puissants motifs qui les excitaient à l’invasion. La justice et les traités s’y opposaient : mais parmi les hommes, le sort de la justice, c’est d’être toujours écrasée par l’intérêt ; et les traités n’ont jamais été un frein pour l’ambition.

En 1753, les Anglais, sans aucun prétexte, et dans le temps qu’on était en pleine paix, franchissent les monts Appalaches, qui séparent leurs colonies d’avec les nôtres : ils s’avancent en corps d’armée sur les terres de la domination de France, et conduisent avec eux plusieurs pièces de canon. M. de Contrecœur, officier français, commandait un corps de troupes, qui avait été posté sur les bords de l’Oyo [Ohio], pour éclairer la conduite des sauvages voisins. Il apprend que les Anglais s’étaient avancés jusqu’à la rivière de Malenguélé [Monongahela], et qu’ils se fortifiaient. Il crut que son devoir l’obligeait de s’y opposer. Mais avant d’employer la force, cet officier, qui craignait de rallumer la guerre, voulut tenter les voies juridiques. Il envoya au commandant Anglais, un officier distingué, avec une lettre, dans laquelle il le sommait de retirer ses troupes de dessus les terres de la domination française. Les Anglais feignirent d’abord de satisfaire à cette sommation ; mais en effet faire à cette sommation ; mais en effet, craignant d’être bientôt attaqués, ils se hâtèrent d’achever le fort qu’ils avaient commencé à bâtir ; ils l’appelèrent le fort de la Nécessité.

M. de Contrecœur était incertain si les Anglais s’étaient retirés. Pour s’en assurer il fit partir, le 29 mai, M. de Jumonville, officier français, plein de mérite, et lui donna une escorte de trente hommes pour l’accompagner. Il avait ordre de découvrir si les Anglais étaient encore sur les terres de France ; et s’il les rencontrait, de notifier à leur commandant une seconde sommation de se retirer. Cet officier part avec son escorte. Il était encore à une certaine distance du fort ; tout-à-coup il est environné d’Anglais, qui font sur lui un feu terrible. Il fait signe de la main au commandant ; il montre ses dépêches ; il demande à être entendu : le feu cesse, on l’entoure ; il annonce son caractère et sa qualité d’envoyé ; il lit la sommation dont il est porteur : il n’était encore qu’à la moitié de sa lecture, les Anglais l’assassinent. Telle est la réponse qu’une nation, prétendue philosophe, a fait au discours d’un envoyé français, dont la personne était consacrée par un titre, regardé dans tous les siècles et dans tous les pays, comme inviolable. La troupe qui escortait Jumonville est enveloppée. Huit hommes de cette escorte sont tués, et tombent à côté du corps sanglant de leur chef. Le reste, forcé de se rendre, est fait prisonnier. Un seul Canadien se sauve, et vient porter l’horrible nouvelle, M. de Contrecœur crut alors qu’il ne devait point différer à venger l’outrage fait à la France. Les sauvages, indignés de l’horreur d’un tel crime, qui, peut-être, est inconnu chez eux, viennent en foule, la massue en main, pour lui offrir leurs services. Tous respirent la vengeance. Tous veulent punir les assassins des Français, leurs bienfaiteurs. Ce détachement part du fort du Quesne [Duquesne] ; il est commandé par M. de Villiers, frère de M. de Jumonville. Cet officier, qu’animait en même-temps et la nature et l’amour de la patrie, avait à venger et le meurtre d’un frère, et l’insulte faite à la France. Les sauvages lui servent de guides. Il arrive le 3 juillet, au lieu où s’était commis l’assassinat. Il le trouve encore teint du sang de son frère ; il voit les corps des Français encore étendus. Quel spectacle ! bientôt le fort des Anglais est investi et attaqué ; le feu dure avec la plus grande violence pendant trois heures de suite. Le fort s’ébranle, et la garnison n’a plus de défense.

Les ordres de M. de Villiers portaient expressément de ne faire des actes d’hostilité, qu’autant qu’il en faudrait pour chasser les Anglais du fort qu’ils avaient bâti, et pour évacuer les terres de France. On voulait éviter tout ce qui pourrait causer une rupture entre les deux nations ; et tandis que les Anglais, par le plus grand de tous les crimes, se teignaient du sang d’un envoyé Français, les Français respectaient le sang même de ces assassins. M. de Villiers, fidèle à ce plan de modération et d’humanité, fait crier aux assiégés que s’ils veulent parler, il fera cesser le feu. Aussitôt il se présente un capitaine anglais pour capituler. Les articles furent bientôt signés. On permit aux Anglais de sortir du fort avec les honneurs de la guerre et une pièce de canon. Les Français se rendirent même les défenseurs de leurs ennemis contre les sauvages, qui cherchaient à les déchirer. On finit par détruire le fort, monument affreux et de l’injuste usurpation des Anglais, et du crime qu’ils avaient commis pour s’en assurer la possession.

Telle est l’histoire des événements sur lesquels ce poème est fondé. Je dois maintenant rendre compte des légers changements que j’y ai faits.

Un poème ne doit être ni une froide gazette, ni un ouvrage purement d’imagination. Il faut qu’il soit appuyé sur des faits réels, pour exciter un véritable intérêt ; mais il ne faut point qu’il suive trop scrupuleusement le fil de l’histoire, de peur que l’imagination, qui doit être échauffée par la lecture d’un poème, ne se refroidisse et ne se glace. L’art du poète consiste donc à choisir dans l’histoire quelque grand événement qui puisse intéresser par lui-même. C’est le bloc de marbre qui est entre les mains du sculpteur, et dont il doit faire une belle statue, selon la nature et les règles de son art. Mais comme il est permis au statuaire de prendre les dimensions qu’il veut, et de retrancher de cette pièce de marbre tout ce qu’il juge à propos ; de même le poète peut écarter tous les petits événements dont le détail serait inutile ou contraire à son plan, et appesantirait la marche de son poème. Ainsi l’a pratiqué Corneille, dans Rodogune et dans Cinna ; Racine, dans Britannicus et dans Mithridate ; M. de Voltaire, dans sa Henriade et dans les belles tragédies de Brutus et de Rome sauvée.

Les principaux changements qu’on s’est ici permis, regardent surtout le dénouement.

Selon l’histoire, les Français sont entrés dans le fort par capitulation ; ils ont même traité les Anglais avec les plus grands égards, comme s’ils eussent été encore en paix avec eux. Dans le poème, au contraire, ils ne sont animés que des mouvements de la vengeance ; ils combattent avec autant de fureur que d’intrépidité pour punir les assassins de Jumonville ; et après en avoir fait périr un bon nombre, par le fer et la flamme, ils chargent les autres de chaînes sur les débris de leurs murailles. Il est aisé de justifier ces changements. Le sujet du poème, comme je l’ai déjà dit, est l’assassinat de Jumonville, et la vengeance qui en est tirée. Or, si la vengeance se bornait à faire sortir les Anglais du fort, elle ne serait ni assez complète, ni assez éclatante. D’ailleurs, comme dans tout le cours du poème, on représente les Français et l’officier qui les commande, comme occupés du soin de cette vengeance ; ils ne rempliraient plus leur caractère à la fin du poème, si on leur faisait tenir la conduite qu’ils tinrent en effet, forcés par des ordres supérieurs. Le poète a dû les faire agir, comme ils auraient agi sans doute, s’ils avaient été les maîtres de se régler sur leurs propres sentiments. La poésie suit la nature pour règle, et non les ménagements de la politique.

C’est pour la même raison qu’on a ajouté à la fin un tableau général de toutes les disgrâces que les Anglais ont essuyées depuis le commencement de cette guerre, sur terre ou sur mer, dans l’Europe ou dans l’Amérique, dans l’Afrique ou dans les Indes. On les présente comme une punition de cet assassinat, contraire à toutes les lois des nations, afin que ce crime paraisse assez vengé, et par là ce morceau rentre dans le plan général du poème.

Quoique Jumonville ne fût qu’un simple officier français, et que son nom ne fut point connu avant cette tragique aventure, qui ne l’a rendu que trop célèbre, on a cru que sa mort pouvait être assez intéressante pour former le sujet d’un poème. Ce n’est plus ici un simple particulier, c’est un homme revêtu d’un caractère sacré, et qui, en sa qualité d’envoyé, représente l’auguste corps de sa nation. Son assassinat n’est point un de ces meurtres qui doivent être confondus dans la liste des crimes obscurs et vulgaires ; c’est un crime qui doit exciter l’indignation de tous les peuples, qui attaque les lois primitives des nations, qui renverse tous les fondements du droit politique établi entre les hommes. J’ose le dire, cette mort doit intéresser, non-seulement la nation française, mais même toutes les nations du monde, excepté celle qui a pu commettre un tel crime. Eh quoi ! pour mériter notre attention 3 faudra-t-il toujours des titres et des grandeurs ? Quelle malheureuse faiblesse de l’esprit humain, de ne s’intéresser qu’au sort de ceux que la fortune a élevés au-dessus de nos têtes ! Ne suffit-il pas d’être homme et d’être notre égal, pour avoir droit de nous attendrir ? Parmi nous, on ne fait les éloges funèbres que de ceux qui, pendant leur vie, ont porté des titres pompeux. Mais à Athènes et dans Rome, tous ceux qui avaient servi la patrie, ou qui étaient morts pour elle, avaient droit aux éloges de leurs concitoyens : et les orateurs ou les poètes, qui jetaient des fleurs sur leurs tombeaux, excitaient toute l’attention publique.

D’ailleurs, tous les arts doivent se rapporter au bien de l’humanité ; ils doivent avoir pour but d’inspirer aux hommes l’amour de la justice et l’horreur du crime. Et que sont les talents, s’ils ne doivent point servir à rendre les hommes meilleurs ? la poésie surtout, qui, dans les premiers siècles, n’était autre chose que l’histoire des événements célèbres, doit se ressouvenir de son ancienne origine. Elle est chargée de transmettre à la postérité le dépôt des vertus et des crimes, pour instruire les hommes. L’assassinat de Jumonville est un monument de perfidie qui doit indigner tous les siècles. On doit employer tous les moyens pour en perpétuer le souvenir : et puisque, pour le malheur du genre humain, il n’y a point de tribunal où l’on puisse citer les nations coupables, du moins que la postérité en tienne lieu, qu’elle les flétrisse, et que la crainte de l’infamie sait au moins un frein qui les retienne.

Je ne dirai plus qu’un mot sur ce poème. L’auteur l’a travaillé autant que la faiblesse de son génie lui a pu permettre. Il n’ignore point combien l’art d’écrire en vers est difficile. Il est surtout effrayé par le dégoût du public, qui, rassasié de tant de chef d’œuvres en ce genre, rendu superbe et difficile par la lecture continuelle de Boileau, de Racine, de Rousseau et de Voltaire ; fatigué même de la poésie, qui commence à tomber parmi nous, juge avec beaucoup de sévérité ces sortes d’ouvrages, quand il daigne les lire.


JUMONVILLE,

POÈME

CHANT PREMIER

LA paix a disparu : de nouvelles tempêtes,
Dans un ciel orageux, éclatent sur nos têtes ;
La Tamise en fureur mugit dans ses roseaux :
Pour combattre la Seine, elle arme tous ses flots.
La Sprée a, sur ses bords, appelé la victoire ;
Et ce fleuve autrefois, qui sans nom et sans gloire,
Sur un sable inconnu rampait obscurément,
Redoutable aujourd’hui par son débordement,
Dans sa course orgueilleuse, entraîne des couronnes,
Veut rouler, en grondant, sur les débris des trônes,
Au Danube asservi, prétend donner des fers,
Et du bruit de son cours, remplir tout l’univers.
Excité par le choc de ce commun orage,
Sur les bords espagnols, j’entends frémir le Tage.
Je vois son urne d’or sous sa main s’agiter,
Et son courroux naissant, déjà prêt d’éclater.

Ô malheureux mortels, votre aveugle furie,
De meurtres, de combats, n’est donc point assouvie !
Vous verra-t-on toujours, prêts à vous égorger,
Accroître vos malheurs, en voulant les venger,
Et sans cesse aiguisant de criminelles armes,
Vivre sur des débris arrosés de vos larmes ?
Quoi ! la guerre est encore où triomphent les arts !
Quand ce flambeau sacré qui luit à vos regards,
Éclaire vos esprits de ses divines flammes,
Le flambeau de la haine embrase encor vos âmes !
Les sages de la terre en sont les oppresseurs !
Des tigres et des loups, nous conservons les mœurs.
Par les arts éclairés, sommes-nous moins barbares
Que le Huron sauvage, ou les hordes tartares ?

Fiers Anglais, de la France implacables rivaux !
C’est vous dont la fureur a creusé ces tombeaux ;
Vous qui de la raison, en son orgueil extrême,
Se croit un rayon pur de l’essence suprême,
Vous, ces êtres pensants, ces sages révérés,
Par qui tous les mortels devaient être éclairés.

C’est peu d’avoir forgé le glaive de la guerre,
De prodiguer votre or, pour les maux de la terre ;
Vos sacrilèges mains ont commis des forfaits
Que les voiles du temps ne couvriront jamais.
Pirates, assassins, usurpateurs, parjures,
Quel horrible tableau pour les races futures !

La Muse qui préside à l’immortalité,
Et qui grave, en airain, l’austère vérité,
Dérobe également à l’oubli des ténèbres,
Et les grandes vertus et les crimes célèbres.
J’ose donc retracer un de ces attentats,
Dont la honte, à jamais, doit flétrir vos états.
Puissai-je, ô Jumonville ! éternisant ta gloire,
Dans des chants immortels, consacrer ta mémoire !
Et de tes assassins, dépeignant la fureur,
Imprimer, à leurs noms, une éternelle horreur !

Et vous, dont la valeur et le zèle intrépide,
Vengea, sur ces brigands, ce barbare homicide,
Permettez que ma main, attachant vos lauriers,
Du prix de la victoire, orne vos fronts guerriers.

Pour verser dans mon sein les flammes du génie,
Je n’invoquerai point les dieux de l’harmonie.
J’abandonne le Pinde et ses sacrés vallons.
Ma patrie et mon roi, voilà mes Apollons.

Sensible aux longs malheurs qui désolaient la terre,
Louis avait fermé les portes de la guerre.
Le soldat désarmé, cultivant les guérets,
Moissonnait, dans son champ, les trésors de Cérès.
La rouille dévorante émoussait les épées,
Que du sang des humains, Bellone avait trempées ;
Et du dieu des combats, les redoutables traits,
Dormaient dans le silence, entassés par la paix.

Mais la paix vainement suspendait les alarmes ;
L’Anglais, toujours féroce, est rebelle à ses charmes ;
Ce peuple impérieux, fier ennemi des lois,
Esclave sous Cromwell, et tyran sous ses rois,
Qui tout couvert du sang des plus nobles victimes,
N’a dû sa liberté qu’à deux cents ans de crimes,
Prétend forger des fers aux autres nations,
Respire encor le meurtre et les divisions.
Son génie indigné voit l’heureuse abondance,
Enrichir de ses dons et couronner la France ;
Tout l’or des nations, par cent canaux divers,
Couler dans nos cités, des bouts de l’univers ;
Nos lis qui, transplantés au sein du nouveau monde,
Fleurissent à l’envi sur leur tige féconde ;
Les arides déserts du Sauvage habités,
Changés, par nos travaux, en superbes cités ;
Et des climats brûlants, jusqu’aux glaces de l’ourse.
Le commerce français agrandi dans sa course.

Un autre objet encor vient aigrir ses douleurs,
Et réveille, en son sein, ses jalouses fureurs.
Nos triomphes passés et notre antique gloire,
Des champs de Fontenoy, l’importune mémoire,
Les palmes de Raucoux, et les sanglants affronts
Que Laufelt imprima sur leurs superbes fronts
De ces affreux objets, les lugubres images
Tourmentent jour et nuit ces féroces courages.
La sombre jalousie, aveuglant leur raison,
Verse dans tous les mœurs son funeste poison,
Et la haine attisant ces feux illégitimes,
Leur souffle la vengeance et les excite aux crimes.

Dans ces vastes climats, si longtemps ignorés
Du reste des humains, par les flots séparés,
Que ce fameux Génois, fier vainqueur des orages,
Découvrit le premier à travers les naufrages,
Les Français secondés par Neptune et les vents,
Ont, d’un empire heureux jeté les fondements.
Une France nouvelle, en ces lieux florissante,
Remplit cet univers de sa grandeur naissante,
Et croissant à l’abri du trône de nos rois,
Fleurit paisiblement sous d’équitables lois.
Cent fleuves fortunés, descendus des montagnes,
De leurs fécondes eaux, arrosent ces campagnes :
La main de la nature, utile avec grandeur,
Y creusa, de cent lacs, la vaste profondeur.
La terre si longtemps au repos condamnée,
Sous de sauvages mains flétrie, abandonnée,
Sous la main des Français, ranimant sa beauté,
Reprend son premier charme et sa fécondité.
Des troupeaux mugissants, les vallons retentissent,
Sous les épis dorés, les campagnes jaunissent ;
Et les arts, de l’Europe, enfants industrieux,
De leur brillante aurore embellissent ces lieux.

Les grossiers habitants de ces lointains rivages,
Formés par nos leçons, instruits par nos usages,
Dans l’école des arts et de l’humanité,
De leur sauvages mœurs corrigent l’âpreté.
Sous leurs toits de roseaux, ils bravent la mollesse,
Leurs arcs et leurs carquois sont leur seule richesse ;
Leur cœur simple et naïf dans sa férocité,
Respecte du Français la sage autorité :
Le Français bienfaisant console leur misère,
Les aime en citoyen, et les gouverne en père.

Des tours, des boulevards et des forts menaçants,
D’un art fier et terrible, étranges monuments,
Étonnent ces climats par leurs pompeux ouvrages,
Et des peuples jaloux, répriment les ravages.
Leur redoutable enceinte enferme des soldats
Que la France a formés au grand art des combats ;
Et Neptune y porta ces foudres de la terre,
Ouvrages de l’Europe et rivaux du tonnerre.

L’Anglais, dont le génie embrasse l’univers,
Presse encor les Français, même au-delà des mers.
Il règne ainsi que nous sur de vastes contrées ;
Qu’à ses fiers léopards, la fortune a livrées.
Cent monts audacieux, l’un à l’autre enchaînés,
Hérissés de forêts, de neiges couronnés,
Des deux peuples voisins, redoutables frontières,
Élèvent jusqu’aux cieux, leurs superbes barrières.

Des Anglais, tout-à-coup, les nombreux bataillons
Du Canada surpris, inondent les sillons ;
Le concert belliqueux des clairons et des armes,
De la guerre orageuse, annonce les alarmes ;
Leurs drapeaux déployés qui flottent dans les airs,
Appellent les combats sur ce triste univers.

L’Oyo [Ohio] qui reposait dans ses grottes profondes,
Tout-à-coup, sous son urne, entend frémir ses ondes.
À ce trouble imprévu dans le sein de la paix,
Il quitte avec effroi son humide palais,
Et levant sur les flots sa tête blanchissante,
De son corps azuré, presse l’onde écumante.
Il voit des fiers Anglais, les torrents débordés,
Couvrir de bataillons tous ses bords inondés ;
De crainte, à cet aspect, ses regards se troublèrent,
Sur son front pâlissant, ses roseaux s’ébranlèrent,
Ses flots épouvantés, pleins de trouble et d’horreur,
À Neptune, en grondant, vont porter leur terreur.

Cependant enivrés d’une folle espérance,
Les Anglais sur ces bords marchaient en assurance.
La terreur devançait leurs redoutables flots,
La fière ambition volait sur leurs drapeaux ;
Devant leurs bataillons, la discorde fatale,
Secouait dans ses mains une torche infernale ;
Et cachant avec soin un fer ensanglanté,
La sombre trahison marchait à leur côté.

Mais c’est peu d’envahir : ces brigands homicides
De nos champs désolés, usurpateurs perfides,
Déjà, pour assurer leurs sinistres projets,
Construisent en ces lieux un asile aux forfaits.
Tel un fleuve fougueux, surmontant son rivage,
Se creuse un lit nouveau dans les champs qu’il ravage.

Ô citadelle impie ! ô lieux infortunés !
De quel crime inouï vous serez étonnés !
Témoin de ce forfait qui va bientôt éclore,
Le jour luit à regret sur vos murs qu’il abhorre :
Et frémissant d’horreur, sous un peuple assassin,
La terre avec effroi vous porte sur son sein.

Et vous, fastes des temps, ô siècles ! ô mémoire !
Conservez à jamais cette effroyable histoire.
De la vertu trahie, il faut venger les droits,
Et l’artisan du crime en doit porter le poids.
Que l’univers m’entende, et que l’Anglais frémisse ;
La honte du coupable est son premier supplice.

[…]

CHANT QUATRIÈME

[…]

Ô malheureux Anglais ! Peuple faible et superbe !
Voilà donc vos remparts ensevelis sous l’herbe !
Impuissants dans la guerre, assassins dans la paix,
Lâches pour vous défendre, hardis pour les forfaits,
Où sont ces grands guerriers, ces héros magnanimes ?
N’êtes-vous courageux qu’à commettre des crimes ?
Tremblez : ces premiers coups, de nos justes fureurs,
De maux plus grands encor, sont les avant-coureurs.
Je vois, dans ses projets, votre audace trompée,
Des flots de votre sang, l’Amérique trempée.
Bradhoc [Braddock], de vos complots, sinistre exécuteur,
Des traités et des lois, sacrilège infracteur,
Qui devait, en guidant vos troupes conjurées,
Au char de l’Angleterre, enchaîner nos contrées,
Sur des monceaux de morts, percé de mille coups,
Exhale ses fureurs et son âme en courroux,

Ô triste Virginie ! ô malheureux rivages !
Je vois vos champs en proie à des monstres sauvages ;
Je vois, dans leurs berceaux, vos enfants massacrés,
De vos vieillards sanglants, les membres déchirés,
Vos remparts et vos toits dévorés par les flammes,
La massue écraser vos filles et vos femmes,
Et dans leurs flancs ouverts, leurs fruits infortunés,
Condamnés à périr, avant que d’être nés.
Votre sang n’éteint pas l’ardeur qui les dévore :
Sur vos corps déchirés et palpitants encore,
Je les vois étendus, de carnage souillés,
Arracher vos cheveux, de vos fronts dépouillés ;
Et fiers de ce fardeau, dans leurs mains triomphantes,
Montrer, à leurs enfants, ces dépouilles fumantes.
Quels que soient les forfaits qui nous aient outragés,
Anglais, peut-être, hélas ! sommes-nous trop vengés.

L’Amérique s’éloigne, et l’Europe m’appelle ;
Là, je vous vois flétris d’une honte nouvelle.
Ces superbes remparts qui, captivant les mers,
À Neptune indigné, semblaient donner des fers,
Et dominant au loin sur ces plaines profondes
Au joug de la Tamise, asservissaient ses ondes,
De leurs fiers défenseurs, devenus le cercueil,
Ont vu, par le Français, terrasser leur orgueil.
De Mahon écrasé, je vois les murs en poudre,
Sur ses rochers brisés, je vois fumer la foudre.

Ces errantes forêts, et ces nombreux vaisseaux,
Sous qui le dieu des mers semblait courber ses flots,
Et qui, du fol espoir d’un chimérique empire,
Nourrissaient, de vos cœurs, le superbe délire,
Démentant, aujourd’hui, cet espoir suborneur,
A Neptune vengé, font voir leur déshonneur.
De leurs débris flottants, je vois les mers couvertes ;
L’océan affranchi, s’applaudit de vos pertes ;
Vos pâles matelots gémissent dans nos fers,
Le sang de vos guerriers teint l’écume des mers.

Mon œil parcourt au loin ces immenses contrées,
Par le flambeau des deux, de plus près éclairées,
Ces lieux où le Niger, brûlé dans ses roseaux,
Sous les feux du midi, voit bouillonner ses eaux ;
Et ceux de l’Indien qui, voisin de l’aurore,
Voit naître, le premier, l’astre qui le colore.
Par la voix du commerce, appelés sur ces bords,
Tous les peuples, en foule, y portaient leurs trésors,
Et vos avares mains, sur ces rives fécondes,
Amassaient, à loisir, les tributs des deux mondes.
Par le Français vainqueur, ravagés et détruits,
Ces temples de Plutus, en cendres sont réduits.
Sur ces bords désolés, votre commerce expire ;
Cet arbre, dont les fruits nourrissaient votre empire,
Coupé dans sa racine, et couvert de débris,
Voit sa tige séchée, et ses rameaux flétris :
Et l’or de ces climats, égaré dans sa source,
S’éloignant de vos bords, dirige ailleurs sa course.

C’est ainsi qu’aux forfaits, égalant les revers,
Un Dieu, de vos débris, remplit tout l’univers.
De l’ardent équateur, aux deux pôles du monde,
Némésis vous poursuit sur la terre et sur l’onde.
De quoi vous ont servi tant de droits profanés,
Et cet affreux tissu de forfaits combinés,
Qui, sourdement tramés dans l’ombre et le silence,
Devaient, en éclatant, anéantir la France ?
Tous ces traits, que vos mains aiguisaient contre nous,
Lancés par vos fureurs, sont retombés sur vous.

Ainsi des Dieux vengeurs, la justice éternelle,
Terrasse, des méchants, l’audace criminelle.
Fléau de l’univers, ô peuple ambitieux !
Crains le bras des mortels, et la foudre des Dieux.

L’orthographe et la typographie sont modernisées.

« Jumonville » in Œuvres complètes de Thomas, tome 5e, Paris, Desessarts, an X (1802), pp. v-vxvi et 5-35.

Gallica-BNF


Assassinat de Jumonville au fort de la Nécessité

Gravure : « Assassinat de Jumonville au fort de la Nécessité » in Alexandre Dumas, La Régence et Louis XV, Paris, Malmenayde et de Riberolles, 1855, p. 280.

Internet Archive

La gravure date du XIXe siècle. Elle est conforme à la thèse française, suivie par Thomas, selon laquelle Jumonville est tué alors qu’il tente de parlementer avec les Britanniques. Selon la thèse anglaise, il trouve la mort au cours d’un combat régulier. Il existe une troisième thèse, celle de l’assassinat par un chef indien allié des Anglais. Dans son livre de 1896 sur les « préliminaires de la guerre de Sept Ans », Richard Waddington (1838-1913) rapporte ces différentes thèses, sans prendre sur lui « de trancher ces questions délicates ».

Les incidents de ce combat, dans lequel fut versé le premier sang de la guerre de Sept Ans et qui fut la cause immédiate de la rupture entre la France et l’Angleterre, donnèrent lieu aux écrits les plus divergents et aux discussions les plus vives. Le malheureux Jumonville et ses compagnons n’eurent-ils pas le temps de déclarer leur qualité de parlementaires, et de donner lecture de la lettre de Contrecœur [commandant de fort Duquesne] avant l’ouverture du feu, comme l’affirmèrent les survivants français ? L’action se passa-t-elle, comme le raconta Washington [commandant du détachement britannique], dans les conditions ordinaires de la guerre ? Nous ne prendrons pas sur nous de trancher ces questions délicates. Mais, de quelque façon qu’on reconstitue les détails de la rencontre, il est évident que les Anglais furent les agresseurs. Selon toute probabilité, la jeunesse du commandant, l’inexpérience de ses soldats et l’indiscipline des Indiens, expliquent la brusquerie d’une attaque qu’il eût été facile de faire précéder d’une sommation, à laquelle le petit détachement français eût été obligé d’obtempérer.

Dinwiddie [gouverneur de la Virginie] rend compte de l’affaire dans une dépêche empreinte de la mauvaise foi caractéristique de l’époque. Après avoir relaté la défaite des éclaireurs français, il ajoute : « Ces gens perfides, voyant que leurs projets de destruction avaient échoué, essayèrent de changer leur caractère et prétendirent qu’ils étaient des ambassadeurs, venus dans l’intention, non d’entamer les hostilités, mais de les empêcher, et ont eu l’audace de réclamer les droits accordés aux parlementaires. L’absurdité d’une telle prétention a excité même les moqueries des Indiens ; le colonel Washington a très bien fait de m’envoyer ces gens sous escorte, et je les garde comme prisonniers ici. Je vous remets copie des instructions et de la commission qui leur avaient été données par M. de Contrecœur ; ces documents vous prouveront quelle sorte d’ambassadeurs ils étaient, et quel genre d’ambassade ils avaient en vue… Le Demi-Roi fut très irrité de leurs réclamations et déclara au colonel Washington que s’il se laissait influencer par les beaux discours des Français et s’il les renvoyait libres, il lui retirerait son appui. Le résultat de ce combat a été d’entraîner les Indiens qui ont fait coup sur les Français comme ils disent ; ils ne peuvent plus reculer et seront avec nous. Je vous assure que j’ai agi avec toutes les précautions possibles dans cette affaire, afin qu’on ne puisse pas accuser la Grande-Bretagne d’avoir occasionné une rupture par son agression, car ce sont les Indiens qui ont commencé le feu et nous n’avons été que leurs auxiliaires. »

Cette version ne fut pas acceptée par tous les compatriotes de Dinwiddie. M. Glen, gouverneur de la Caroline du Sud, dans une lettre à son collègue, ne dissimule pas la mauvaise impression que lui cause le récit de l’escarmouche. « J’ai bien peur, écrit-il, que ce que m’a dit un monsieur de la Virginie ne soit vrai ; après que les Français eurent mis bas les armes et se furent rendus prisonniers, un Indien, devant les nôtres, enfonça sa hache dans la tête d’un des Français, lui enleva la chevelure, la partagea en morceaux et en envoya un à chacune des tribus sauvages ; le sang de ces hommes est le premier versé et je voudrais qu’il eût été épargné. »

Richard Waddington, Louis XV, et le renversement des alliances, préliminaires de la Guerre de Sept Ans, 1754-1756, Paris, Firmin-Didot, pp. 26-27.

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