La Fête du 14 Juillet d’Alfred-Philippe Roll (1882)

Le peintre Alfred-Philippe Roll représente la première célébration de la fête nationale du 14 Juillet en 1880. Déposée le 26 mai par Benjamin Raspail, fils de François-Vincent Raspail et député radical de la Seine, la proposition de loi est adoptée, après déclaration d’urgence, par la Chambre des députés le 8 juin et par le Sénat le 29. Promulguée le 6 juillet, la loi dispose, dans son article unique : « La République adopte la date du 14 juillet comme jour de fête nationale annuelle ». Selon Valmy-Baysse, c’est Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, qui décide de « fixer le souvenir de cette journée patriotique dans trois œuvres décoratives ». Le matin, à Longchamp, le ministre invite Roll à peindre non pas la revue militaire, comme Detaille, mais la fête populaire. « Roll rentra donc à Paris : tout un jour et toute une nuit, il se mêla à la foule, assista aux réjouissances populaires, entendit les acclamations qui saluaient nos soldats, retour de la revue. Et, imprégné de toute cette joie nationale, il se mit au travail. » Dans son tableau, de très grande taille, Roll représente la fête sur la place de la République, ex-place du Château-d’Eau. On aperçoit, à l’arrière-plan, la statue de Léopold Morice, inaugurée le même jour — un modèle en plâtre et en bois puisque la sculpture de bronze reste inachevée.

Alfred-Philippe Roll, La Fête du 14 Juillet, 1882

Paris Musées — Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, Petit Palais | CC0

Dimensions : hauteur : 645 cm ; largeur : 980 cm.

Le tableau est désigné, dans la presse de 1882, par les titres suivants : La Fête du 14 Juillet, Le 14 Juillet 1880, etc. Il est conservé sous un titre différent dans les collections du musée des Beaux-Arts de la ville de Paris : 14 Juillet 1880, inauguration du monument à la République. L’œuvre reproduite sous ces titres sur le site du Petit Palais et dans L’histoire par l’image est une esquisse préparatoire datée de 1881.


La Fête du 14 Juillet selon Louis Énault (1er mai 1882)

Dans un catalogue publié pour l’ouverture du Salon, le 1er mai 1882, Louis Énault rappelle que Roll est à la fois l’auteur de « toiles énergiques et sombres » — L’Inondation, La Grève des mineurs — et d’œuvres « pleines d’éclat, de gaieté, de jeunesse et de lumière » comme La Fête du 14 Juillet.

Il y a là, dans ce débordement de l’allégresse nationale, si admirablement rendue, une souplesse de facture, une variété de poses, une richesse de types, une animation, une vie que l’on retrouve bien rarement dans une œuvre pittoresque. Aussi, bien que la toile soit immense, l’œil la parcourt tout entière sans éprouver un seul instant de fatigue, tant il est charmé, récréé, captivé et séduit par la diversité incessante de ses impressions. Le peintre nous emporte avec lui dans le tourbillon où il jette les myriades d’acteurs de ce drame joyeux et vraiment populaire.

Pour qui connaît les difficultés de la peinture officielle, pour qui a goûté l’ennui de ces grandes toiles commandées par les gouvernements pour rappeler aux populations des souvenirs que l’on tient à graver dans leur âme, il y a là un mérite de difficulté vaincue dont il serait injuste de ne pas tenir compte au jeune maître. Un sujet qui, sous d’autres mains, n’eût été, pour parler la langue verte des ateliers, qu’une assommante machine, devient au contraire, traité par lui, amusant comme un tableau de genre. La composition, si vaste qu’elle soit, nous offre un caractère de frappante unité. On sent que cette masse énorme d’individus de tout âge, de tout sexe, de toute condition, est enlevée d’un seul élan, et poussée vers le même but. C’est le même sentiment qui anime toutes ces physionomies et qui fait battre tous ces cœurs. Les mille épisodes qui nous charment en passant ne sauraient nous distraire de l’action principale, parce que l’artiste a su les y rattacher par des liens visibles parce que tous concourent au même but, je veux dire la peinture de l’enthousiasme d’une nation célébrant, avec un entrain sans pareil, une date qui lui est chère, à tort ou à raison. Il serait difficile de ne pas admirer aussi l’inépuisable abondance et la prodigieuse variété des types que M. Roll a su trouver sous ses pinceaux vraiment créateurs. Peu de toiles nous semblent plus que celle-ci de nature à intéresser véritablement le public.

Louis Énault, « La Fête du 14 Juillet », Paris-Salon 1882, Paris, E. Bernard et Cie, 1882, n. p.

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Louis Énault, « La Fête du 14 Juillet », Paris-Salon 1882, Paris, E. Bernard et Cie, 1882.

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La Fête du 14 Juillet selon Louis de Fourcaud (1896)

Dans son étude sur l’œuvre d’Alfred-Philippe Roll, Louis de Fourcaud explique que l’œuvre de Roll trouve son unité dans le « sentiment de la collectivité », avant de donner une description de la Fête du 14 Juillet.

Il va devant lui, soucieux de peindre ce qui lui semble synthétiser les aspirations ou les réalités de son temps. Les drames dont s’emparera son viril pinceau seront toujours des drames collectifs et sans héros : l’inondation qui noie une contrée ; la grève qui affame une population; une fête populaire qui montre le peuple en possession de lui-même ; un chantier de construction, où l’effort des hommes se rend maître de la matière ; une marche d’armée, symbolisant la défense du territoire. Ce sentiment de la collectivité, si moderne, si notable chez lui, lui a inspiré le mode de ses compositions. La pensée générale, nettement déterminée, emplira chacun de ses grands tableaux ; mais on n’y rencontrera ni personnage principal, ni motif central essentiel accaparant l’attention. Au premier coup d’œil se perçoit un vaste ensemble grouillant et remué ; au second examen, l’ordre logique de tous les éléments juxtaposés se décèle et l’unification s’opère dans l’extrême diversité. L’artiste trouve moyen tout à la fois de nous plonger dans la foule et de nous en détacher, de nous donner un spectacle précis et large d’un état de la vie sociale et de nous suggérer plus d’idées encore qu’il ne nous présente de faits.

Son immense toile du Salon de 1882 réalise de point en point ce programme : la Fête nationale du 14 juillet 1880. M. Roll y traduit l’ivresse du peuple de Paris le jour où l’on distribue des drapeaux vierges à notre armée régénérée. L’œuvre a pour sujet le drapeau et pour acteurs la multitude. Elle se masse par épisodes librement rapprochés ; elle fait saillir énergiquement la conception ; elle s’éclaire de la grande lumière extérieure ; elle est agitée d’une belle fièvre de joie. C’est la première fois que le populaire de ce siècle, roi aux mille têtes qui a pour instrument de règne un bulletin de vote, s’est vu représenté avec cette franchise, dans la pleine variété de ses allures. On se pose en face du tableau ; on est au cœur du tumulte. On l’envisage un instant ; tout un monde de vérité s’y fait analyser. Dès le lendemain de la Grève des mineurs, le peintre, touché des recherches de l’école impressionniste sans être nullement gagné, d’ailleurs, à sa facture inégale et brouillée, a senti le besoin d’éclaircir sa palette. Il fond en sa personnalité les préoccupations d’enveloppement lumineux qui commencent à se faire jour. Sa Fête nationale prend la valeur d’un manifeste en faveur de la peinture de plein air, de même qu’elle est la plus vaillante revendication des droits de la réalité contemporaine.

Nous sommes place du Château-d’Eau — officiellement dénommée place de la République. A notre gauche, une estrade est dressée, couronnée d’un pavillon rouge abritant un orchestre de musiciens. Devant nous, la statue de la République s’érige, toute droite en son bronze vert, une branche d’olivier à la main, sur son haut piédestal rond, et comme gardée par des figures allégoriques à la base du monument. On danse à cœur joie au pied de l’estrade. Mille drapeaux tricolores bruissent au vent léger. De tous côtés, sur des mâts pavoisés, brille, en lettres d’or, cette magique syllabe : Pax, au milieu de cartouches d’azur. Les illuminations, partout, sont préparées. Toute la ville est dans la rue. Les hommes, les femmes, les enfants, curieux et ravis, échauffés parles heures de fête, se pressent et se mêlent. En ce moment passe une voiture, à droite, lentement, difficilement. Çà et là, un violoneux joue un air patriotique sur son violon ; une bouquetière propose des fleurs à tout venant ; un petit marchand de cocardes et de fleurs tricolores crie sa marchandise ; des campagnards, accourus par le train de plaisir, s’émerveillent de tout ; un enfant jette sous nos pieds un pétard qui éclate ; une marchande de coco a installé son baril orné de verdure ; on va, on vient ; on entend des bruits de toute sorte, des paroles de tout accent. Prodigieux entrain ! Allégresse unanime ! Détente universelle et ronde effrénée d’une nation qui s’est reprise à vivre. Il est environ six heures du soir. Le ciel, d’un bleu limpide, entrecoupé de nuages blancs, s’inonde de lumière, mais, déjà, le soleil baisse et, bientôt, le jour va tomber. Tout à coup un régiment paraît qui vient de recevoir son drapeau au Champ de Mars. On se précipite pour le voir, pour acclamer ce pan d’étoffe aux trois couleurs, signe visible de la France. Les soldats marchent en bon ordre, las et poudreux, soulevant sous leurs pas un tourbillon de poussière d’or. Le drapeau traverse la place entre deux haies de citoyens. Les danses se sont rompues ; les chapeaux se lèvent ; les acclamations retentissent et l’orchestre domine le bruyant enthousiasme de sa Marseillaise cuivrée.

Ne dites point que l’intérêt s’éparpille. La composition a réellement le drapeau tricolore pour âme et tout y revient. On s’ébattait à l’envi ; mais le régiment passe et la joie publique court au régiment. Chacun, selon sa manière d’être, s’incline à l’unité. La jeune mère, portant en ses deux bras ses deux enfants, se tourne vers les militaires ; le petit violoneux bossu fait pause ; le jeune homme et le vieillard, marchant bras dessus bras dessous, crient : « Vive la République » ; le jeune Parisien, que M. Roll a figuré sous ses propres traits et qui se promène entre deux femmes élégantes, a soulevé son chapeau gris ; la voiture à deux chevaux où se prélasse un riche ménage bourgeois s’est arrêtée. Ainsi, tout cadre positivement à l’idée générale et, néanmoins, la vie n’est pas suspendue. Si les différents épisodes ne convergent pas matériellement vers un seul point matériel, la pensée même surgit et, par le fait, la dispersion s’ordonne. Au fond, le tableau est concerté, composé en toutes ses parties. Sous le couvert du réel, la science et l’imagination se sont déployées à l’aise. C’est un coin de place publique et c’est tout une fête nationale. La vie ne s’enferme pas dans les limites de la toile : elle en déborde, elle s’épand au dehors. Tels danseurs, en s’arrêtant, ne se sont point séparés. Il en est qui profitent de l’intermède pour lutiner, patriotiquement, leur danseuse, assez indulgente au jeu. La marchande de coco continue à remplir tranquillement un verre pour un homme qu’on ne voit pas. Le marchand de « fleurs nationales » s’obstine à crier ses emblèmes, la bouquetière à vendre ses roses. Dans cinq minutes, la diversion causée par le passage du régiment aura pris fin. Alors ceux qui attendent se remettront en marche ; les gamins grimpés sur l’échafaudage dressé pour l’illumination, en redescendront et danseront. Ce n’est pas une peinture, c’est la vie même en raccourci.

Je sais qu’on a reproché à cet important ouvrage d’être « trop vrai ». Faut-il donc peintre une fête populaire parisienne, à la fin du XIXe siècle, sous les dehors d’une fête à Venise à la fin du XVIe ? Les personnages sont typiques, expressifs, d’une observation empreinte de bonne humeur. Peut-être, en ce qui touche les femmes, l’avenir aura-t-il quelque surprise. M. Roll s’est accordé licence de les faire descendre dans la rue les bras nus, la poitrine au clair, voire habillées de robes de bal. Simple fantaisie de peintre qu’excuse, après tout, une donnée de kermesse. Que l’on fasse, d’ailleurs, à ce propos, telle réserve qu’on voudra, ce n’est qu’un détail. Le grand branle joyeux, l’individualité des figures, le sceau personnel de la conception, l’harmonie chaude, claire, vigoureuse, fine et soutenue des colorations assurent à l’œuvre son haut prix d’art. Elle traduit un moment de l’existence populaire parisienne ; elle marque une date dans l’histoire de la peinture du plein air. Bientôt, sous prétexte d’enveloppe, les valeurs solides s’amoindriront ; les peintres abuseront des gris poussiéreux et des transparences. Ici, les modelés ont toute leur force, l’air circule entre les choses et la lumière chante parmi les formes nourries et les tons brillants.

Louis de Fourcaud, L’Œuvre de Alfred Philippe Roll, Paris, Armand Guérinet, 1896, pp. 8-9.

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L’œuvre d’Alfred-Philippe Roll selon Léonce Bénédite (1905)

Dans la notice d’un tableau conservé au musée du Luxembourg — En Avant ! 1887 —, Léonce Bénédite présente l’œuvre d’Alfred-Philippe Roll.

Alfred-Philippe Roll est né à Paris le 10 mars 1847, d’une famille alsacienne. Il semblait destiné à diriger la maison bien connue d’ébénisterie que son père avait fondée au faubourg Saint-Antoine. Mais, de bonne heure, son goût pour le dessin, développé en vue de son avenir industriel, l’entraîna vers les arts. Ses études classiques terminées, il s’adonna sans tarder à la peinture, entra, sans y rester, à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Gérôme, et travailla ensuite par lui-même d’après la nature et d’après les maîtres du Louvre.

Son premier Salon date de 1874, avec des sujets assez romantiques : Le soir ; Don Juan et Haydée (musée d’Avignon). En 1875, il exposait, un groupe de deux cavaliers français et allemand, aux prises.

Halte-là ! dans le sentiment de Géricault, qui le fit remarquer ; puis, en 1877, l’Inondation dans la banlieue de Toulouse (musée du Havre), qui le classa comme un des peintres les plus virilement émus des réalités contemporaines. Son inspiration, dès ce jour, semble se partager en deux voies : dans la première, avec une ardeur optimiste, il se plaît à exalter la vie dans le mouvement et la lumière ; il fait des études d’animaux : chevaux, taureaux, qu’il introduit dans ses compositions : En Normandie, Au trot, Enfant et taureau (musée de Béziers) , et il cherche à traduire la beauté féminine sur la splendeur des formes nues : Chasseresse, 1876 ; La fête de Silène, 1879 (musée de Gand) ; Bacchantes ; Femme au taureau, 1885 (musée de Buenos-Ayres) ; En été (musée de la Ville de Paris) ; Les joies de la vie (Hôtel-de-Ville de Paris), et nombre de morceaux de nus, exposés comme Études.

Le second but qu’il s’est assigné est l’expression de la vie moderne dans l’âpre réalisme des scènes populaires, conformément à l’idéal démocratique de sa génération, formée à la suite des impressionnistes et de Bastien-Lepage et sous l’influence littéraire de Zola et de Maupassant. Il s’attache à traduire la vie du peuple des villes et de celui de la campagne dans son existence de tous les jours, dans ses douleurs, ses fêtes et ses révoltes. C’est à cette inspiration qu’appartiennent l’Inondation de Toulouse, 1877 (musée du Havre) ; La grève des mineurs, 1880 (musée de Valenciennes) ; le Chantier de Suresnes, 1881 ; Le 14 Juillet 1880, 1882 (musée de la Ville de Paris); Le centenaire de 1889, (musée de Versailles) ; En avant ! (musée du Luxembourg), et un certain nombre de types populaires déterminés, dont la Manda Lamétrie, fermière, du Luxembourg, est un exemple très expressif.

Léonce Bénédite, Les Chefs d’oeuvre du Musée du Luxembourg, Paris, Lapina, 1905, n. p.


La Fête du 14 Juillet selon André-Ferdinand Hérold (1924)

Dans son étude sur l’œuvre de Roll, André-Ferdinand Hérold montre que le peintre de La Grève (1880) ou de La Guerre (1887) est aussi celui de la « joie populaire » et cite un article de Stuart Merrill qui fait du peintre un « artiste démocratique » et du 14 Juillet « un des rares chefs- d’œuvre de la peinture naturaliste ».

Il ne faut pas croire que Roll se soit obstiné à ne voir que les douleurs du peuple ; il a vu aussi ses joies. Pouvait-il en être autrement de l’artiste qu’enthousiasmait la lumière et qu’enfiévrait le mouvement ?

En 1882, il expose La Fête du 14 Juillet 1880. On n’a point oublié ce que fut cette fête. Pour la première fois, depuis que la République était établie, se célébrait une fête nationale. La France avait reconquis la prospérité ; elle tenait un rang dans le monde. On avait choisi, pour la fête, l’anniversaire de la prise de la Bastille, et les souvenirs de la Révolution enflammaient encore les esprits. Des drapeaux avaient été distribués aux régiments. Le peuple aimait la République ; il s’exaltait à l’acclamer. Et puis, il y avait si longtemps qu’il n’avait été convié à une fête !

Roll a voulu nous rendre tout le mouvement, toute la lumière, toute la beauté de la joie populaire. C’est une joie fruste, sans apprêt. Chacun se laisse aller à ses sentiments, sans en rougir. Ou est vraiment heureux.

Nous sommes sur la place de la République. On aperçoit, au fond, la statue de la République, et, derrière, les maisons qui bornent la place. Des estrades ont été dressées. Une est occupée par un orchestre. Un régiment traverse la place. Au premier plan, à droite, une voiture attelée de deux chevaux, qui a dû s’arrêter. Une jeune fille tend des fleurs aux personnages assis dans la voiture. Près d’elle, un jeune homme, accompagné de deux jeunes femmes, ne cache pas son enthousiasme. Une femme porte deux enfants sur les bras ; un petit joueur de violon passe. Des hommes, des femmes, des enfants courent, crient, se réjouissent ; on rit, on chante, on danse. Au milieu du tableau, un jeune garçon, la mine heureuse, est prêt à vendre aux passants des cocardes et des médailles. Une belle lumière, gaie, paisible, ajoute à la gaieté de la foule.

Le 14 Juillet est une œuvre joyeuse, saine et forte. La composition en est d’une extrême habileté ; les groupes s’y équilibrent savamment, et la scène, pourtant, reste du plus grand naturel. Comme l’ouvrier assis résumait toute la tristesse de La Grève, le petit camelot qui court résume toute la gaieté du 14 Juillet. C’est bien une foule que nous avons sous les yeux, une foule grouillante, une foule active, mais l’ordonnance du tableau n’a rien de confus.

Cette fois encore, Roll ne contenta pas tout le monde. On lui avait reproché la tristesse de La Grève, on lui reprocha la joie du 14 Juillet. On la jugeait trop franche, trop exubérante. Au cours d’une étude sur l’œuvre de Roll, qu’il écrivit plusieurs années après qu’avait paru Le 14 Juillet, en 1896, Louis de Fourcaud disait avec justesse : « Je sais qu’on a reproché à cet important ouvrage d’être trop vrai. Faut-il donc peindre une fête populaire parisienne, à la fin du XIXe siècle, sous les dehors d’une fête à Venise à la fin du XVIe ? Les personnages sont typiques, expressifs, d’une observation empreinte de bonne humeur… Le grand branle joyeux, l’individualité des figures, le sceau personnel de la conception, l’harmonie chaude, claire, vigoureuse, fine et soutenue des colorations, assurent à l’œuvre son haut prix d’art. Elle traduit un moment de l’existence populaire parisienne ; elle marque une date dans l’histoire de la peinture du plein air… Ici, les modèles ont toute leur force, l’air circule entre les choses et la lumière chante parmi les formes nourries et les tons brillants. » […]

L’année suivante [1905], au moment où il devint président de la Société nationale des Beaux-Arts, un grand poète, Stuart Merrill, donnait à L’Européen un article sur Roll.

« Roll, lui, disait Stuart Merrill, si j’en crois la renommée publique, n’a pas subi l’influence des salons. Il n’est pas l’homme des politiques, des amabilités et des accommodements. Des mécontents lui reprochent même ce qu’ils appellent son parti pris, sa rudesse et son entêtement. Traduisez par volonté, franchise et conviction, et vous aurez le caractère foncier de M. Roll… […]

« Bref, il a toujours été sincère et il a couru l’aventure ordinaire des gens sincères, en risquant de mécontenter tout le monde. Débutant à une époque où la tendance était de suivre quelques chefs de file dont les uns, enfants terribles, recevaient les crachats du mépris sur leurs toiles et dont les autres, bien sages, exhibaient ceux de l’honneur sur leur plastron, il comprit qu’on n’est personnel qu’à condition d’être sincère, et il abandonna la formule des écoles pour l’étude de la nature… Si nous prenions la peine de noter les dates de ses œuvres, nous nous apercevrions… que Roll fut, en bien des cas, un précurseur.

« Ainsi, je crois bien qu’il fut le premier à exprimer la beauté inconsciente de l’ouvrier dans les gestes habituels de son travail…

« Il voit, et interprète plutôt qu’il ne rêve et imagine. Il a, comme Zola, le sens de la foule. J’estime que La Fête nationale du 14 Juillet 1880 est un des rares chefs- d’œuvre de la peinture naturaliste. Dans cette Fête du 14 Juillet, Roll a su, avec un tact louable, éviter les trivialités d’une notation trop scrupuleuse. Il n’a retenu, de la foule en liesse, que les éléments qui puissent s’accorder avec l’idée de joie, de paix et de lumière qu’il voulait exprimer. Dans le poudroiement du soleil, les drapeaux, les danses, les fanfares, tous les sons éclatants, tous les rythmes vifs, toutes les couleurs folles s’harmonisent en une prodigieuse symphonie d’allégresse, d’espoir et d’amour. Des délicats ont crié à la vulgarité. Ne leur en déplaise, ce furent de faux délicats, car la foule a toujours fait trembler l’âme des poètes, autant que la mer ou la forêt, d’une sorte de délire sacré. Et ce délire, Roll le sentit certainement lorsqu’il conçut cette toile que je ne puis comparer qu’à certaines pages de Germinal…

« Il sait saisir sûrement ce qui est universel et général dans certains gestes laborieux que l’humanité répète depuis qu’elle a émergé de l’inconscient. Dans ses admirables croquis, il note l’attitude de l’ouvrier au moment précis où elle prend, si j’ose ainsi m’exprimer, sa valeur d’éternité. Il rejoint ainsi, par delà les siècles, les artistes babyloniens, égyptiens, hellènes et étrusques, qui figurèrent les scènes de la vie agricole et industrielle de leur temps

« Est-ce par hasard que je compare Roll à Zola ? Je me fie à l’intuition qui m’a fait accoupler ces deux noms. M. Roll appartient à cette phalange d’artistes démocrates : Millet, Courbet, Meunier, qui ont demandé au peuple de les inspirer et qui l’ont glorifié en retour, bien qu’ils n’aient pas essayé dans leurs œuvres d’exprimer la moindre théorie politique ou sociale ; nous y retournons sans cesse pour ne pas désespérer de la beauté des temps futurs. Les parthénons sont détruits, les cathédrales s’effritent, mais nous voyons déjà ici et là s’ériger des palais de fer, de verre et de lumière, où se déploieront les fastes d’une humanité organisée contre la misère, la faim et la mort.

« Si un palais du peuple s’élève à Paris, je voudrais qu’on en demande la décoration à M. Alfred Roll. »

André-Ferdinand Hérold, Roll, Paris, Félix Alcan, 1925, pp. 45-72.