Monsieur est-il suivi du nom de la personne ?

« L’emploi de l’appellatif seul est la règle » répondent Damourette et Pichon dans le premier des sept tomes de leur Essai de grammaire de la langue française, Des mots à la pensée (1911-1927). « L’addition du nom de famille à ce vocatif est le propre du vulgaire » écrivent-ils, avant de citer Molière : « Apprenez qu’il n’est pas respectueux d’appeler les gens par leur nom, et qu’à ceux qui sont au-dessus de nous il faut dire Monsieur tout court ». Les appellatifs — « monsieur », « madame », etc. — présentent deux sortes d’emploi, expliquent les co-auteurs, allocutifs — la deuxième personne du verbe — ou délocutifs — la troisième personne. La règle, dans le premier cas, c’est l’emploi de l’appellatif seul ; suivi du nom de l’allocutaire, il marque la hauteur ou la condescendance du locuteur. Si l’énoncé est délocutif, la règle est différente.


421. — Les appellatifs ont deux ordres d’emploi, les uns allocutifs, les autres délocutifs.

Allocutivement, ils peuvent s’employer soit seuls, soit unis à un autre substantif nominal.

L’emploi de l’appellatif seul est la règle ; ex. :

Je n’ay rien fait, Monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place.

(Molière. Dom Juan, ou le Festin de Pierre. III, 3).

J’espère, Mademoiselle, que vous voudrez bien, pendant notre séjour à Paris, venir me voir avec votre gouvernante ?

(Edmond Gondinet. Un Parisien. I, 17).

Sauf le cas d’un appel à voix haute s’adressant à une personne donnée au milieu d’un groupe, l’addition du nom de famille à ce vocatif est le propre du vulgaire. Dans la bouche d’un homme des milieux cultivés, elle est la marque d’un désir de se mettre à la portée du niveau d’éducation d’un interlocuteur plus grossier, ou bien elle indique l’infériorité dudit interlocuteur. Ex. :

GEORGE DANDIN. — Puisqu’il faut donc parler cathegoriquement, je vous diray, Monsieur de Sotenville, que j’ai lieu de…

MONSIEUR DE SOTENVILLE. — Doucement, mon gendre. Apprenez qu’il n’est pas respectueux d’appeler les gens par leur nom, et qu’à ceux qui sont au-dessus de nous il faut dire Monsieur tout court.

(Molière. George Dandin ou le Mary confondu. I, 4).

Et vous, M. Girau, vous qui êtes sur ma Seigneurie ; vous que je regardais comme m’étant attaché ; vous que j’ai traité toujours avec amitié ; car vous savez que je ne suis point fier avec un honnête laboureur : Eh bien ! vous avez rejeté mes offres, mes prières.

(Mercier. Le Juge. I, 5, p. 44).

Cf. aussi :

Cependant, il (le vicomte de Vogüé) ne donne, à son illustre aîné que du « Monsieur » ou du « Cher Monsieur », comme à un égal, voire du « Cher Monsieur Taine », comme à un fournisseur. Nous pourrions croire que c’était sa manière. Mais il y a quelques mois qu’il donnait du « Cher maître » à une médiocrité comme Armand de Pontmartin. C’est que Pontmartin était de son monde, et, en somme, de son parti, malgré quelques divergences apparentes. Voilà Vogüé : on n’est pas plus vicomte.

(Paul Souday : Taine et Vogüé, dans le Temps du 16 octobre 1922, p. 1, col. 4).

La condescendance et la hauteur ne laissent pas de s’allier souvent l’une à l’autre. Exemple :

Touchez donc là, Monsieur Dimanche. Estes-vous bien de mes amis.

(Molière. Dom Juan ou le Festin de Pierre, IV, 3).

Le bon usage, qui considère l’appellatif seul comme poli et l’appellatif accompagné du patronyme comme plus cavalier a de fortes racines dans l’usage ancien. C’est ainsi que le roi Charles IX écrit :

….. je prie Dieu, Monsr de Mathan, vous avoir en sa sainte et digne garde.

(Charles IX. Lettre à M. de Mathan. Manuscrit français. No 3, 255. Bibl. nat., p. 2, recto).

De même, le roi Henri IV, dans ses Lettres missives (cf. Recueil de lettres missives de Henri IV, publié par Berger de Xivray) appelle ses sujets : M. de Schomberg (7 Mars 1590), M. de Ste-Marie (31 Mai 1591), M. de Maisse (11 Mai 1592), M. de Poyaume (7 Août 1607), Madame de Montglat (23 Novembre 1608), M. de Breves (13 Mars 1610), etc… passim. Ex. :

Monsr de Peucharnauld, J’ay esté bien aise d’apprendre… que les choses soyent telles que vous me mandés de la Guyenne.

(Lettre du 26 janvier 1610, op. cit., T. VII).

Ce pendant je prie Dieu, Monsr de la Boderie, qu’il vous ayt en sa saincte garde.

(Lettre du 27 avril 1610. Ibid.).

De même aussi, Louis XIV, dans une lettre portant la suscription suivante :

À Monsr le Bret, conseiller en nos conseils maistre des requestes ordinaire de mon hostel, Intendant et commandant pour mon service en Provence.

(Manuscrit français, No 8, 831. Bibl. nat.).

écrit :

le 16e janer 1688. — Louis.

(Ibid., folio 115, vo).

Je prie Dieu qu’il vous ayt Monsr le Bret en sa ste garde. Escrit à Versailles

Au témoignage de Branthôme, M. de Guise l’appelait : M. de Bourdeille, tandis que lui appelait M. de Guise : Monsieur :

« Toutesfois, continuay-je à M. de Guyse luy dire : Ne laissez pour cela, monsieur, à vous employer pour cest honneste homme. » et depuis me disoit souvent : « Je croy, monsieur de Bourdeille (car il m’appeloit tousjours ainsy), que nous ferons quelque chose pour nostre homme…

(Branthôme. Discours sur M. de la Noue. T. IX, p. 282).

L’explication de cet usage, nous paraît être dans l’analyse suivante : Lorsqu’on dit : mon sieur tout court, cela implique que le locuteur veut considérer l’allocutaire comme le seigneur dont il dépend ; au contraire, dans mon sieur de Bourdeille, sieur de Bourdeille forme un tout, et le locuteur marque que le sieur de Bourdeille lui appartient à lui locuteur. Dans le premier cas, le locuteur apparaît donc comme l’inférieur de l’allocutaire, alors que, dans le second cas, il apparaît comme son supérieur.

L’addition du prénom est relativement plus facile que celle du nom de famille. On l’emploie pour atténuer la solennité de l’appellatif en parlant à des personnes très jeunes et que l’on connaît suffisamment. Ex. :

Eh bien, mademoiselle Marianne, voulez-vous me donner une poignée de main ?

(André Theuriet. Le don Juan de Vireloup. Une heure d’oubli. No 59, page 22).

L’addition d’un substantif nominal indiquant une dignité obéit à une loi spéciale. On ne la fait qu’autant que l’on parle à la personne dans l’exercice actuel de sa charge : C’est seulement dans leur ministère, pendant les séances des Chambres ou au cours de leurs tournées ministérielles, que les ministres sont appelés, dans le bon usage, M. le ministre ; c’est seulement pendant les audiences des cours et tribunaux que les présidents sont appelés Monsieur le président[1] ; c’est seulement pendant les séances des assemblées quelles qu’elles soient que ceux qui les président sont appelés M. le Président ; c’est seulement à l’intérieur de l’armée que les médecins militaires sont appelés M. le major. Le titulaire d’une cure n’est appelé par tous M. le curé que dans les limites de sa paroisse ; ailleurs, il ne reçoit ce titre que de ses paroissiens.

Deux cas particuliers, obéissant d’ailleurs à cette loi, méritent néanmoins une mention spéciale :

1o L’ensemble dans lequel le président de la République et les maréchaux de France sont appelés à jouir de leur dignité étant la nation entière, l’addition du titre est pour eux constante et universelle. Ex. :

Veuillez agréer, monsieur le maréchal et cher collègue, l’assurance de ma haute considération.

(Le Comte d’Argout, Ministre du Commerce et des travaux publics. Lettre à M. le Maréchal Soult. Paris, Novembre 1831, apud Mémoires de Guizot. T. II, p. 507).

De même, l’Église catholique se considérant — son nom l’indique — comme universelle, il est poli de donner allocutivement à tout prêtre de cette Église l’appellation toute courtoise de M. l’abbé, de même que l’usage est de désigner délocutivement ses prêtres par le nom de l’abbé X, encore que tous n’aient pas d’abbaye.

Il faut ajouter que Mademoiselle ne se joint jamais à un titre. Les femmes, même célibataires, qui dans le milieu restreint voulu, ont droit à un titre, y voient joindre l’appellatif Madame, réservé d’ordinaire aux femmes mariées. (Cf. infra § 424)[2].

2o Les titres de noblesse ne répondant plus à aucune prérogative effective dans l’État, il n’y a plus que les domestiques qui, du fait de l’artificielle humilité que leur impose leur profession, emploient, lorsqu’ils sont bien stylés, le tour constitué par l’appellatif suivi du titre[3]. Ex. :

Ce curieux effet du hasard que le maître d’hôtel de Mme de Guermantes dît toujours « Madame la duchesse » à cette femme qui ne croyait qu’à l’intelligence, ne paraissait pas la choquer.

(M. Proust. À la recherche du temps perdu. T. IV, p. 119).

Ces règles d’emploi du tour constitué par l’appellatif joint au titre étant d’ordre plus social que linguistique, ne sont ni connues ni observées par les braves gens qui croient poli d’employer l’expression vocative la plus ronflante possible ; les fournisseurs qui ont la bonne fortune d’avoir pour clients des personnes titrées ne manquent pas de leur donner à tout moment du Monsieur le Duc, du Madame la comtesse, etc… ; les hommes d’affaires qui ont à se mettre en contact avec les milieux politiques évitent rarement le ridicule de parler aux députés et aux sénateurs en disant : Monsieur le député, Monsieur le sénateur. Exemples :

Quel honneur !
Quel bonneur !
Ah ! monsieur le sénateur,
Je suis votre humble serviteur.

(Béranger. Le Sénateur, p. 5).

– Eh bien ! Monsieur le député, ça va, cette commission des finances ? lançait le gros Lambesse en serrant à la volée la main tendue, (Colette Yver. Le Festin des autres, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juillet 1924, p. 20).

C’est dans la bouche d’un grossier mercanti enrichi que l’autrice met cette expression triviale. Le même personnage a montré sa mauvaise éducation en disant plus haut (p. 19) : « Moi qui ai gagné des millions… » et plus bas la femme du même dit : « Vous dont la fille est au Conservatoire, dites-moi donc ce que c’est que ce Beethoven dont on parle tant. »

Enfin, nous nous sommes laissé dire que la plupart des sénateurs et députés s’adressaient à tous les anciens présidents du conseil en se servant de la formule Monsieur le Président.

Le titre de Monsieur étant autrefois réservé à des personnages de grande importance, il était d’usage d’appeler Maître ceux que leur niveau d’instruction ou de richesse interdisaient de dénommer sans appellatif et qui, pourtant, n’avaient pas droit au titre de Monsieur. C’est ainsi que, dans les milieux judiciaires, les procureurs, avocats, notaires, etc. étaient traités de Maître par Messieurs du Parlement. Cette appellation s’est maintenue au Palais, mais son caractère originel s’est tout à fait effacé, et le titre singulier de Maître que portent les avocats, les avoués, les notaires passe au contraire là tel point pour une sorte de privilège que quelques huissiers tentent depuis peu de s’en parer.

Une autre trace de l’ancien usage, c’est l’appellatif maître, donné allocutivement en province à certains paysans cossus, surtout en Normandie et dans le Maine ; exemples :

Maît’ Poiret, deux places.

Poiret s’en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par l’abstinence, osseux, la peau séchée par l’oubli des lavages. Sa femme le suivait…..

(Maupassant. La Bête à Maît’ Belhomme, in Monsieur Parent, p. 91).

L’épouse d’un paysan nommé maître est naturellement nommée maîtresse, ex. :

C’est mon père, maîtresse Desmares, qui a voulu venir vous remercier de tout ce que je vous dois.

(A. Gennevraye. La petite Louisette, ch. VI, in Magasin d’Éducation et de Récréation, 1884, 1er semestre, p. 171).

C’est qu’elle partage avec son mari l’aisance qui lui vaut ce titre ; tandis que les épouses respectives de l’avocat, de l’avoué et du notaire ne participent pas à l’office public de leur mari, de sorte qu’elles sont appelées Madame et non maîtresse, de même que leur mari est à la ville appelé Monsieur.

Dans l’usage rural dont nous venons de parler, le caractère un peu inférieur du titre de maître n’était pas complètement effacé. C’est pourquoi, dans ces dernières années, l’usage a perdu du terrain.

En ce qui concerne l’addition du nom ou titre à l’appellatif, maître et maîtresse suivent, dans l’usage, des règles très analogues à celles qui régissent Monsieur, Madame et Mademoiselle.

La règle est l’emploi de l’appellatif seul ; ex. :

On lui dit bonjour, maître ;
De grâce, accordez-nous
La satisfaction d’être
Un moment avec vous.

(La complainte du Juif-Errant).

Vis-à-vis des avocats, avoués et notaires, qui vivent dans un milieu cultivé, c’est bien l’appellatif seul que l’on emploie toujours. Ex. :

Maître, vous avez la parole.

(Courteline. Un client sérieux. Sc. VI., éd. Modern Théâtre, p. 20).

Mais, dans l’usage rural, qui est un usage d’ordre vulgaire, on croit plus poli de faire suivre l’appellatif maître du nom propre de l’allocutaire dès que l’on connaît ce nom propre. On montre ainsi à l’allocataire la notoriété dont il jouit auprès de vous. Ex. :

Maître Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m’accompagner à la mairie ?

(Maupassant. La Ficelle, in Miss Harriett, p. 245).

Comme, d’autre part, les paysans, par une sorte de méfiance que des personnes d’éducation plus raffinée se garderaient de laisser ainsi transparaître, ne donnent pas du maître à quelqu’un qui leur est encore inconnu, l’emploi allocutif de maître seul est à peu près inexistant dans l’usage rural.

Jacques Damourette et Édouard Pichon, Des mots à la pensée. Essai de grammaire de la langue française, tome 1, pp. 557-562.

GALLICA – BIBLIOTHÈQUE NATIONALE DE FRANCE


[1] Ce qui n’empêche d’ailleurs nullement de les appeler délocutivement le Président X. Cf. le maréchal Pétain, le duc de la Rochefoucauld, le colonel Driant, le sergent Bobillot, etc.

[2] Il semble qu’au XVIe siècle, époque à laquelle les questions d’étiquette et de courtoisie mondaine ont pris toute leur importance, l’emploi vocatif de l’appellatif seul fût extraordinairement plus révérentiel que l’emploi de l’appellatif suivi du nom ou même d’un titre. Pierre de Sainct-Julien (apud Branthôme, éd. Prosper Mérimée et Louis Lacour. T. III, p. 245), rapportant que le roi François Io avait repris quelqu’un qui avait adressé la parole au dauphin Henri en disant Monseigneur, ne pense pas que le roi ait voulu par là se moquer d’une marque de respect exagéré donnée à son fils, mais croit plutôt qu’il voulait rappeler que « l’appellation absolue de Monsieur est spéciallement deüe au désigné successeur du roy ». De même, Branthôme (T. VII, p. 320) conte qu’au temps de sa jeunesse, un capitaine n’eût jamais osé se faire appeler Monsieur tout court, mais mon capitaine ou tout au plus Monsieur le capitaine. Il loue M. de Brissac (au T. IV, p. 349) de nie s’être jamais fait appeler Monsieur tout court que par ses domestiques. Même dans son gouvernement de Piémont, il était communément désigné par l’expression Monsieur le maréchal. À cette époque, l’addition du titre même enlevait donc de la majesté à l’appellatif.

[3] L’usage, en parlant aux nobles ayant un titre, est d’employer l’appellatif seul. Il arrive aux familiers d’employer le titre, mais en supprimant l’appellatif et l’article, ex. :

Tu es donc, Marquis, de ces Messieurs du bel air qui ne veulent pas que le Parterre ait du sens commun.

(Molière. La Critique de l’Escole des Femmes. Sc. V).

Cf. l’expression « docteur » pour interpeller un médecin. Elle implique toujours quelque familiarité. Dire au médecin : Monsieur le docteur est strictement vulgaire et implique de la servilité. En l’absence de liens de familiarité réelle, le bon usage veut « Monsieur » en parlant à un docteur en médecine comme à un docteur ès-lettres, ès-sciences ou en droit, comme à un ministre, comme à un marquis, comme à n’importe qui.