L’historien devant le négationnisme : la déclaration du 21 février 1979

La recrudescence du négationnisme, dans les années 1970, place les historiens devant le dilemme suivant : faut-il ou non réfuter les thèses négationnistes ? S’engager dans une discussion, c’est risquer de leur conférer une légitimité scientifique ; s’abstenir, c’est laisser place à la suspicion. Le 21 février 1979, trente-quatre historiens français signent, dans le journal Le Monde, une déclaration rédigée par Pierre Vidal-Naquet et Léon Poliakov. En 1987, dans son livre Le Syndrome de Vichy, Henry Rousso forge le mot « négationnisme », désormais utilisé en histoire, pour désigner le prétendu « révisionnisme ».


Chronologie indicative

28 octobre 1978. — L’hebdomadaire L’Express publie un entretien avec Louis Darquier de Pellepoix, ancien commissaire général aux questions juives sous Vichy ; ses déclarations provoquent une vive émotion : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux. »

1er novembre 1978. — Le « révisionniste » Robert Faurisson (né en 1929) envoie une lettre circulaire à la presse dans laquelle il expose les thèses négationnistes et ses déclarations sont reprises par plusieurs journaux : Le Matin publie un entretien avec lui sous le titre : « Les chambres à gaz : ça n’existe pas » (16 novembre 1978) ; Le Monde lui accorde une tribune intitulée : « Le problème des chambres à gaz ou la rumeur d’Auschwitz » (29 décembre 1978).

15 juin 1985. — Soutenance par l’ingénieur agronome à la retraite Henri Roques (1920-2014) d’une thèse de « littérature comparée » négationniste : elle entend réfuter le témoignage de l’officier allemand Kurt Gerstein sur le gazage des juifs.

13 septembre 1987. — Le président du Front national (1972) Jean-Marie Le Pen (né en 1928) présente les chambres à gaz comme « un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » et ajoute : « il y a des historiens qui débattent de ces questions ».

21 février 1979. — Trente-quatre historiens publient un texte collectif dans le journal Le Monde : « La politique nazie d’extermination : une déclaration d’historiens » ; ils s’adressent à la « génération qui n’a pas reçu le choc de 1945 », mais indiquent que leur texte n’est pas une « réponse à qui que ce soit ».

1980-1987. — L’auteur de la déclaration, avec Léon Poliakov, l’historien de la Grèce ancienne Pierre Vidal-Naquet, publie un article dans la revue Esprit : « Un Eichmann de papier » (septembre 1980) puis un recueil d’articles intitulé Les Assassins de la mémoire (La Découverte, 1987).

La même année 1987, dans son livre Le Syndrome de Vichy, Henry Rousso forge le mot « négationnisme », désormais utilisé en histoire, pour désigner le prétendu « révisionnisme ».


« La politique nazie d’extermination : une déclaration d’historiens »

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il est arrivé à maintes reprises que des publicistes, prenant parfois le titre d’historiens, aient mis en cause la véracité des témoignages sur la politique hitlérienne d’extermination. Ces témoignages avaient, en 1945, une évidence aveuglante. La grande majorité des déportés sont aujourd’hui morts. Il nous reste leurs textes et les archives du IIIe Reich, mais cette documentation n’empêche pas toujours des réflexes qui ne sont « critiques » qu’en apparence. Pour soutenir que le Zyklon B n’exterminait que les poux, il faut en réalité admettre en son for intérieur que les juifs, les Tziganes, au besoin les Slaves ou les hommes épuisés par leur travail n’étaient précisément que des poux.

Cela dit, il est naturel que la génération qui n’a pas reçu le choc de 1945 se pose aujourd’hui des questions. C’est à son usage, et non une réponse à qui que ce soit, que nous publions la présente déclaration. Nous le faisons en notre qualité d’historiens, qui ne nous donne aucun droit mais seulement un devoir, celui d’être, à travers les écoles de pensée auxquelles nous appartenons, les serviteurs de l’humble vérité, une seule mission, celle dont parlait déjà le « père de l’Histoire » : « Empêcher que ce qu’ont fait les hommes, avec le temps, ne s’efface de la mémoire ».

« Des animaux humains »

1. — On évalue généralement à 6 millions le nombre de juifs, à 200 000 le nombre des Tziganes, à 100 000 le nombre d’Allemands considérés comme héréditairement tarés, exterminés au cours de la guerre. Il faut y ajouter plusieurs millions de Polonais, de Russes et d’autres Slaves dont le nombre devait être artificiellement réduit, par la faim, la limitation des naissances ou l’extermination, en fonction des besoins de L’État SS, de son espace vital, et de son mépris pour les « sous-hommes », pour ceux que Himmler appelait les « animaux humains ».

À ces exterminations collectives s’ajoute l’assassinat individuel, par les méthodes les plus variées — y compris l’empoisonnement par gaz — de très nombreux déportés : Allemands antinazis, résistants des pays de l’Europe de l’Ouest — et singulièrement Français — voire prisonniers de droit commun. Certains de ces assassinats relevaient d’une décision « politique », d’autres achevaient des corps désormais incapables de travailler pour la machine de guerre nazie.

2. — La matérialité des faits est établie à la fois par le témoignage de milliers de déportés, par les documents administratifs émanant des archives du IIIe Reich et qui demeurent significatifs, même lorsqu’ils sont rédigés dans ce que Eichmann appelait l’« Amtsprache » (langage administratif), par les aveux circonstanciés des bourreaux enfin.

3. — Cette politique a connu plusieurs étapes. Dès le 1er septembre 1939, Hitler donnait l’ordre de supprimer les malades mentaux allemands qualifiés de bouches inutiles. Six centres d’extermination comprenant des chambres à gaz furent installés en Allemagne (Brandeburg, Grafeneck, Bernburg, Sonnenstein, Hartheim, Hadamar). Devant les protestations publiques du clergé allemand, Hitler fut cependant contraint en août 1941, de suspendre ce « programme d’euthanasie ».

En prévision de l’attaque contre l’Union soviétique, Hitler ordonnait l’extermination, dans les territoires à conquérir, des ennemis raciaux : les juifs, des adversaires idéologiques : les « commissaires » communistes, des éléments « asociaux » : les Tziganes. Cette extermination fut d’abord essentiellement le fait des détachements spéciaux, les « Einsatzgruppen ». Ils ont tué, principalement par fusillade, mais aussi à l’aide de camions comportant un dispositif permettant de gazer les occupants, un nombre difficile à évaluer d’êtres humains, peut-être deux millions. Ces méthodes entraînaient des difficultés psychologiques pour les autorités militaires et civiles, et ne furent pas appliquées en dehors du territoire soviétique, lieu par excellence de la guerre idéologique. Partout ailleurs, l’extermination fut pratiquée grâce à la création d’installations spéciales, principalement sur le territoire polonais. Au cours des premiers mois de 1942, cinq camps d’extermination, en dehors d’Auschwitz qui leur est antérieur et qui se trouvait alors sur le territoire du Reich, furent créés avec toutes les installations nécessaires, et notamment les chambres à gaz, Chelmno[1], Belzec, Sobibor, Treblinka et Maïdanek. Une mise en scène adéquate (camouflage des bâtiments en gare ordinaire, à l’aide d’affiches et d’inscriptions correspondantes) était destinée à donner le change aux victimes, pour prévenir les rébellions désespérées de dernière heure. Parmi tant et tant de témoignages, qui ne peuvent évidemment émaner de ceux qui ont été tués, faut-il rappeler celui du SS Gerstein qui tenta en vain d’alerter, dès 1942, les autorités civiles et religieuses sur ce qui se passait dans ces camps ? Écrit par lui-même, le 26 avril 1945, pour les autorités françaises, dans un français hésitant, son récit, indiscutable sur l’essentiel, de ce qu’il a vu à Belzec, n’en est que plus saisissant : « Moi-même avec le Hauptmann Wirth, police, nous nous trouvons avant les chambres de la mort. Totalement nus, les hommes, les femmes, les jeunes filles, les enfants, les bébés, les à une seule jambe, tous nus passent. Au coin, un SS fort qui, à haute voix pastorale, dit aux pauvres : “Il vous arrivera rien que vivement respirer, cela fait forts les poumons, cette inhalation, c’est nécessaire contre les maladies contagieuses, c’est une belle désinfection !“ — Demandé quel serait leur sort, il leur dit : “Vraiment les hommes doivent travailler, bâtir des rues et des maisons. Mais les femmes ne sont pas obligées. Seulement si elles veulent, elles peuvent aider au ménage ou dans la cuisine.” — Pour quelques de ces pauvres gens, petit espoir encore une fois, assez pour les faire marcher sans résistance aux chambres de la mort, la majorité sait tout, l’odeur leur indique le sort ! — Alors ils montent le petit escalier et — voyant la vérité ! Mères, nourrices, les bébés à la poitrine, nues, beaucoup d’enfants de tous âges — nus — ils hésitent, mais ils entrent dans les chambres de la mort, la plupart sans mot dire, pressés des autres derrière eux, agités par les cravaches des SS. — Une juive, 40 ans environ, les yeux comme des flambeaux, cite le sang de leurs enfants sur leurs meurtriers 1851 . Recevant 5 coups de cravache au visage de la part de Hauptmann de police Wirth lui-même, elle disparaît dans la chambre à gaz. Beaucoup font leurs prières, d’autres disent : “Qui est-ce qui nous donne de l’eau pour la mort ?” (Rite israélitique ?). Dans les chambres, les SS presse[nt] les hommes. “Bien remplir”, le Hauptmann Wirth a ordonné. Les hommes nus sont debout aux pieds des autres. 700-800 à 25 mètres carrés, à 45 mètres cubes ! — Les portes se ferment. »

Auschwitz

Exposant le 20 janvier 1942, devant une quinzaine de hauts fonctionnaires, ce qu’on appelait désormais « la solution finale du problème juif », le ministre de la police, Reinhard Heydrich, se contentait de dire qu’une grande partie des juifs déportés « s’éliminera tout naturellement en raison de son état de déficience physique. Le résidu qui subsisterait en fin de compte — et qu’il faut considérer comme la partie la plus résistante — devra être traité en conséquence« . Il s’agissait là d’un double euphémisme : « traiter en conséquence » signifiait en réalité « gazer » et les éléments les moins résistants, les femmes, les enfants, les vieillards, furent traités en conséquence dès leur arrivée sur les lieux d’extermination.

C’est à Auschwitz que le plan nazi d’extermination fut porté à la perfection. Créé en été 1940, d’abord à l’intention des prisonniers politiques ou criminels polonais ou allemands, ce camp, ce complexe gigantesque plutôt, couvrant quelques dizaines de kilomètres carrés, devint tout à la fois un lieu d’extermination immédiate et un camp de travail aux conditions de travail spécialement inhumaines. L’espérance moyenne de vie des détenus était de six mois. C’est en juin 1941 qu’Himmler chargea Rudolf Hoess, commandant d’Auschwitz, d’y établir un camp d’extermination. Après des expériences préalables effectuées sur des prisonniers soviétiques, Hoess opta pour le gaz « Zyklon B », un produit insecticide dont se servait couramment l’armée allemande. À partir du printemps 1942, les convois de juifs de toutes nationalités, y compris les convois provenant de France, affluèrent à Auschwitz.

Dans chaque convoi, environ les trois quarts des déportés : les enfants, les vieillards, la majorité des femmes, prenaient aussitôt le chemin des chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau. Leurs cadavres étaient incinérés dans de vastes crématoires attenant aux installations d’asphyxie. C’est également à Auschwitz que furent exterminés, pendant l’été 1944, les Tziganes de nationalité allemande. C’est enfin encore à Auschwitz que furent pratiquées de nombreuses « expériences médicales » comportant la dissection in vivo d’êtres humains.

Ces pratiques se poursuivirent jusqu’au mois de novembre 1944. Sur l’ordre d’Himmler, les installations meurtrières, chambres à gaz, fours crématoires, furent alors détruites, comme avaient été détruits, un an auparavant, les équipements analogues des camps polonais — à la seule exception de Maïdanek.

Le camp d’Auschwitz fut évacué devant l’avance soviétique au tout début de 1945. R. Hoess estimait le nombre des victimes à deux millions et demi de gazés, à un demi-million de morts dans le camp proprement dit ; ces chiffres sont certainement exagérés, mais il n’est pas possible d’en donner de sûrs : les SS ne comptabilisaient pas ceux qui étaient immédiatement conduits à la chambre à gaz.

4. — Un témoignage, un document peuvent toujours être suspectés. La critique des textes est une des règles fondamentales de notre profession. Il n’est pourtant pas possible de suspecter un ensemble gigantesque de témoignages concordants, émanant de personnes de toutes les professions, de tous les niveaux d’instruction, témoignages qui, pour nombre d’entre eux, ont été produits en justice au cours de procès, où l’on a vu les magistrats, y compris les magistrats allemands, se faire de plus en plus exigeants quant à la qualité de la preuve, au fur et à mesure que l’impression d’horreur immédiate qui avait marqué la fin de la guerre s’éloignait. Faut-il préciser où ont témoigné tous ceux qui ont participé à quelque niveau que ce soit, au processus d’extermination, depuis les membres du « Sonderkommando » chargés de conduire les victimes à la chambre et de dépouiller les cadavres, jusqu’au commandant d’Auschwitz en personne ?

5. — Un dernier mot pour finir. Chacun est libre d’interpréter un phénomène comme le génocide hitlérien selon la philosophie qui est la sienne. Chacun est libre de le confronter ou de ne pas le confronter avec d’autres entreprises de meurtres, antérieures, contemporaines, postérieures. Chacun est libre de se référer à tel ou tel type d’explication, chacun est libre, à la limite, d’imaginer ou de rêver que ces faits monstrueux n’ont pas eu lieu. Ils ont malheureusement eu lieu et personne ne peut en nier l’existence sans outrager la vérité. Il ne faut pas se demander comment techniquement un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartient de la rappeler simplement, il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz.

Ce texte a été signé par les historiens dont les noms suivent et qui travaillent ou enseignent au Collège de France, au CNRS, dans les universités de Paris et de province, à l’École des hautes études en sciences sociales, à l’École pratique des hautes études : Philippe Ariès, Alain Besançon, Robert Bonnaud, Fernand Braudel, Pierre Chaunu, Monique Clavel-Levêque, Marc Ferro, François Furet, Jacques Julliard, Ernest Labrousse, Jacques Le Goff, Emmanuel Leroy Ladurie, Pierre Levêque, Nicole Loraux, Robert Mandrou, Claude Mossé, Roland Mousnier, Jacques Néré, Claude Nicolet, Valentin Nikiprowetzky, Evelyne Patlagean, Michelle Perrot, Léon Poliakov, Madeleine Rebérioux, Maxime Rodinson, Jean Rougé, Lilly Scherr, Pierre Sorlin, Lucette Valensi, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Edouard Will.

[1] A Chelmno, camp créé en décembre 1941, il ne s’agit pas encore de chambres à gaz fixes, mais d’un garage abritant des « camions à gaz » semblables à ceux qui étaient utilisés en Russie par les Einsatzgruppen.