Le communiqué conjoint sino-américain de Shanghai (28 février 1972)

Le communiqué conjoint sino-américain de Shanghai est publié le 28 février 1972 au terme de la visite en Chine du président Nixon (21-28 février 1972). Il présente la particularité de juxtaposer les positions respectives — et antagonistes — des deux États. On trouvera ci-dessous une traduction française du communiqué reproduite dans la revue Politique étrangère en 1973.

Sur l’invitation du premier ministre de la République populaire de Chine Chou En-laï [Zhou Enlai], le président des États-Unis d’Amérique Richard Nixon a effectué une visite en République populaire de Chine du 21 au 28 février 1972. Le Président était accompagné de Madame Nixon, du secrétaire d’État américain William Rogers, de l’assistant du président le Dr Henry Kissinger et d’autres fonctionnaires américains.

Le président Nixon a rencontré le 21 février le président du Parti communiste chinois Mao Tsé-toung [Mao Zedong]. Les deux dirigeants ont procédé à un échange de vues sérieux et franc sur les relations sino-américaines et les affaires mondiales.

Lors de cette visite, le président Nixon et le premier ministre Chou En-laï [Zhou Enlai] ont eu des discussions amples, sérieuses et franches sur la normalisation des relations entre les États-Unis d’Amérique et la République populaire de Chine ainsi que sur les autres sujets intéressant les deux parties. En outre, le secrétaire d’État William Rogers et le ministre des Affaires étrangères Ki Peng-fei [Ji Pengfei] ont mené des entretiens dans le même esprit.

Le président Nixon et sa suite ont visité Pékin et sont allés voir des établissements culturels, industriels et agricoles ; ils ont fait en outre un voyage à Hang-tcheou [Hangzhou] et à Changaï [Shanghai], où, tout en poursuivant des discussions avec les dirigeants chinois, ils ont visité des lieux intéressants similaires.

Les dirigeants de la République populaire de Chine et des États-Unis d’Amérique trouvent bénéfique l’occasion qui leur a été donnée, après tant d’années de manque de contacts, de se faire connaître franchement leurs points de vue respectifs sur diverses questions. Ils ont fait le tour de la situation internationale qui a enregistré d’importants changements et de grands bouleversements, et ont exposé leur position et leur attitude respectives.

La partie chinoise déclare ceci : Là où il y a oppression, il y a résistance. Les pays veulent l’indépendance, les nations veulent la libération et les peuples veulent la révolution ; c’est d’ores et déjà devenu un courant irrésistible de l’Histoire. Tous les pays, grands ou petits, doivent se traiter d’égal à égal ; les grands pays ne doivent pas malmener les petits pays, les pays forts ne doivent pas malmener les pays faibles. La Chine ne sera jamais une superpuissance ; elle s’oppose à l’hégémonie et à la politique du plus fort sous toutes leurs formes. La partie chinoise déclare qu’elle soutient résolument tous les peuples et nations opprimés dans leur lutte pour la liberté et la libération, que le peuple d’un pays, quel qu’il soit, a le droit d’opter, conformément à sa propre volonté, pour le système social de son choix, de défendre son indépendance, sa souveraineté et son intégrité territoriale, et de combattre l’agression, l’intervention, la mainmise et la subversion venues de l’extérieur. Toutes les troupes étrangères doivent être renvoyées dans leurs propres pays. La partie chinoise affirme son ferme soutien aux peuples vietnamien, lao et cambodgien dans les efforts qu’ils déploient pour atteindre leur objectif ; elle affirme son ferme soutien à la proposition en sept points du Gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud-Vietnam et aux précisions données en février 1972 sur les deux questions clés contenues dans cette proposition, ainsi qu’à la déclaration commune de la Conférence au sommet des peuples indochinois. Elle soutient fermement le programme en huit points formulé le 12 avril 1971 par le Gouvernement de la République populaire démocratique de Corée pour l’unification pacifique du pays, ainsi que sa prise de position pour l’abolition de la « Commission des Nations Unies pour l’unification et le relèvement de la Corée ». Elle combat fermement la résurrection du militarisme japonais et son expansion à l’étranger, et soutient fermement le désir du peuple japonais d’édifier un Japon indépendant, démocratique, pacifique et neutre. Elle est fermement d’avis que l’Inde et le Pakistan doivent retirer immédiatement, en conformité avec les résolutions de l’ONU sur la question indo-pakistanaise, la totalité de leurs troupes respectives en deçà de leur frontière et de la ligne de cessez-le-feu à Jammu et au Cachemire, et soutient fermement le gouvernement et le peuple pakistanais dans leur lutte pour préserver leur indépendance et leur souveraineté, ainsi que le peuple de Jammu et du Cachemire dans sa lutte pour le droit à l’autodétermination.

La partie américaine déclare ceci : La paix en Asie et celle dans le monde exigent des efforts en faveur de la réduction des tensions immédiates aussi bien que de l’élimination des causes fondamentales de conflit. Les États-Unis œuvreront pour une paix juste et sûre : juste, parce qu’elle répond à l’aspiration des peuples et nations vers la liberté et le progrès ; sûre, parce qu’elle écarte le danger d’une agression étrangère. Ils soutiennent la liberté individuelle et le progrès social pour tous les peuples du monde, à l’abri de la pression et de l’intervention extérieures. Ils sont persuadés qu’il est profitable aux efforts pour la réduction des tensions d’améliorer la communication entre les États ayant des idéologies différentes de manière à diminuer les risques de confrontation découlant d’un accident, d’un mécompte ou d’une mésentente. Les pays doivent se traiter avec un respect mutuel et être prêts à s’engager dans une compétition pacifique, laissant les actes juger en dernier ressort. Aucun pays ne doit s’estimer infaillible, et chaque pays doit être disposé à réexaminer, pour le bien général, sa propre attitude. Les États-Unis soulignent qu’il faut permettre aux peuples d’Indochine de décider de leur destin sans intervention extérieure : l’objectif primordial et constant des États-Unis, c’est une solution négociée ; la proposition en huit points formulée le 27 janvier 1972 par la République du Vietnam et les États-Unis constitue une base pour la réalisation de cet objectif ; en l’absence d’un règlement négocié, les États-Unis envisagent de retirer finalement toutes les forces américaines de cette région, conformément au but — l’autodétermination de chaque pays indochinois. Les États-Unis maintiendront leurs liens étroits avec la République de Corée ainsi que leur appui à celle-ci ; ils soutiendront les efforts de la République de Corée pour rechercher le relâchement de la tension et l’élargissement de la communication dans la péninsule coréenne. Les États-Unis attachent la plus grande importance à leurs relations amicales avec le Japon ; ils continueront à développer les liens étroits qui existent actuellement. Conformément à la résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies en date du 21 décembre 1971, les États-Unis sont pour la prolongation du cessez-le-feu réalisé entre l’Inde et le Pakistan, ainsi que le retrait de toutes les forces militaires jusqu’à leurs propres territoires et respectivement de l’un et l’autre côté de la ligne de cessez-le-feu à Jammu et au Cachemire : ils soutiennent le droit des peuples sud-asiatiques de bâtir leur propre avenir dans la paix et à l’abri de la menace militaire, sans que cette région devienne un objet de rivalité entre les grandes puissances.

Il existe entre la Chine et les États-Unis des différences essentielles quant à leurs systèmes sociaux et à leurs politiques étrangères. Cependant, les deux parties sont d’accord que les États, quels que soient leurs systèmes sociaux, doivent régler leurs relations en conformité avec les principes suivants : respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les pays, non-agression contre les autres pays, non-intervention dans les affaires intérieures des autres pays, égalité et avantages réciproques ainsi que coexistence pacifique. Les différends internationaux doivent être tranchés sur cette base, sans recourir à la force ou à la menace de la force. Les États-Unis et la République populaire de Chine sont prêts à observer ces principes dans leurs relations mutuelles.

Vu ces principes régissant les relations internationales, les deux parties déclarent ce qui suit :

— La progression vers la normalisation des relations entre la Chine et les États-Unis est conforme aux intérêts de tous les pays ;

— Les deux parties souhaitent réduire le danger d’un conflit militaire international ;

— Aucune des deux parties ne doit rechercher l’hégémonie dans la région d’Asie et du Pacifique ; les deux parties s’opposent l’une et l’autre aux efforts tentés par un autre État quelconque ou par un groupe d’États pour s’assurer un telle hégémonie ; et

— Aucune des deux parties n’est disposée à négocier au nom d’une tierce partie, quelle qu’elle soit, ni à parvenir avec l’autre partie à un accord ou à une entente dirigés contre d’autres États.

Les deux parties estiment que ce serait aller à rencontre des intérêts des peuples du monde qu’une grande puissance quelconque s’abouche avec une autre pour s’opposer à d’autres pays, ou que les grandes puissances partagent le monde en sphères d’intérêt.

Les deux parties ont passé en revue les graves différends existant depuis longtemps entre la Chine et les États-Unis.

La partie chinoise réaffirme sa position : La question de Taïwan est le problème clé qui entrave la normalisation des relations sino-américaines ; le Gouvernement de la République populaire de Chine est l’unique gouvernement légal de la Chine ; Taïwan est une province chinoise, qui a été restituée à la patrie, il y a longtemps ; la libération de Taïwan relève des affaires intérieures de la Chine, dans lesquelles aucun autre pays n’a le droit d’intervenir ; et toutes les forces et installations militaires américaines doivent être retirées de Taïwan. Le gouvernement chinois s’oppose fermement à toute activité visant à créer « une Chine et un Taïwan », « une Chine avec deux gouvernements », « deux Chine » ou « un Taïwan indépendant », à toute activité préconisant que « le statut de Taïwan reste à déterminer ».

La partie américaine déclare ceci : Les États-Unis réalisent que les Chinois des deux côtés du détroit de Taïwan soutiennent tous qu’il n’y a qu’une Chine et que Taïwan fait partie de la Chine. Le gouvernement américain n’élève pas de contestations à propos de cette position. Il réaffirme l’intérêt qu’il porte au règlement pacifique de la question de Taïwan par les Chinois eux- mêmes. Ayant cette perspective en vue, il affirme l’objectif final qui est de retirer toutes les forces et installations militaires américaines de Taïwan. En attendant, il réduira progressivement ses forces et ses installations militaires à Taïwan au fur et à mesure de la diminution de la tension dans cette région.

Les deux parties s’accordent pour estimer qu’il est souhaitable d’élargir la connaissance mutuelle entre les deux peuples. A cette fin, elles ont traité des secteurs spécifiques des domaines tels que la science, la technologie, la culture, les sports et le journalisme, dans le cadre desquels les contacts et les échanges entre les peuples seraient mutuellement avantageux. Chacune des deux parties s’engage à faciliter le développement ultérieur de tels contacts et échanges.

Les deux parties considèrent le commerce bilatéral comme étant un autre secteur susceptible de leur procurer des avantages réciproques, et expriment l’avis unanime que les relations économiques basées sur l’égalité et les avantages réciproques sont dans l’intérêt des deux peuples. Elles sont convenues de faciliter le développement progressif des échanges commerciaux entre les deux pays.

Les deux parties s’entendent pour demeurer en contact par divers canaux, y compris celui qui consiste à envoyer de temps à autre un représentant supérieur américain à Pékin afin de mener des consultations concrètes pour promouvoir la normalisation des relations entre les deux pays et poursuivre l’échange de vues sur les problèmes d’intérêt commun.

Les deux parties espèrent que les résultats obtenus durant cette visite ouvriront de nouvelles perspectives aux rapports des deux pays. Elles sont convaincues que la normalisation des relations entre les deux pays non seulement correspond aux intérêts des peuples chinois et américain, mais aussi contribue à la détente de la situation en Asie et dans le monde.

Le président et Madame Nixon, ainsi que le groupe américain expriment leur appréciation pour l’hospitalité gracieuse qui leur a été réservée par le gouvernement et le peuple de la République populaire de Chine.

La traduction est reproduite en annexe d’un article de François Joyaux, « La Chine populaire dans les relations internationales », Politique étrangère, no 4, 1973, disponible dans la bibliothèque numérique Persée :

Annexe I

La photo de la rencontre entre Mao et Nixon à Zhongnanhai (21 février 1972) dans les collections de la National Archives and Records Administration (NARA) :

President Richard Nixon Shaking Hands with Chairman Mao Tse-tung