26 juin 1899. — Déclaration ministérielle de Waldeck-Rousseau devant la Chambre des députés

De 1896 à 1898, le président du Conseil Jules Méline s’appuie sur une majorité de conjonction des centres ouverte à la droite ralliée ou non à la République et qui exclut les radicaux, mais il est contraint à la démission, après les élections législatives des 8 et 22 mai 1898 et l’adoption par la Chambre d’un ordre du jour hostile à toute majorité qui ne serait pas « exclusivement républicaine » (14-15 juin). Son premier successeur, Henri Brisson (28 juin) est affaibli par la démission de trois ministres de la Guerre successifs et démissionne le 26 octobre. Le second, Charles Dupuy (1er novembre), est reconduit après l’élection d’Émile Loubet à la présidence de la République (18 février 1899), mais il n’est pas jugé assez ferme devant la montée de l’agitation nationaliste. Il démissionne après l’adoption d’un ordre du jour dans lequel la Chambre se déclare « résolue à ne soutenir qu’un gouvernement décidé à défendre avec énergie les institutions républicaines et à assurer l’ordre public » (12 juin). Après une crise ministérielle de dix jours, Pierre Waldeck-Rousseau forme un gouvernement qui réunit le général de Galliffet, « massacreur de la Commune », et le socialiste Alexandre Millerand, auteur du programme de Saint-Mandé (22 juin). Sa déclaration ministérielle (26 juin) est hachée par de nombreuses interruptions : « Vive la Commune ! » ; « Nous attendons le bourreau ! » ;  » Vous tremblez ! » Il reçoit néanmoins la confiance de la Chambre, par 262 voix contre 237. Sa majorité — de « défense républicaine » — associe l’aile gauche des républicains modérés, la plupart des radicaux et une partie des socialistes. Dans son édition du 8 juillet, Le Rire publie en première page une caricature de Charles Léandre représentant le mariage de Galliffet et Millerand par Waldeck.

M. le président. — La parole est à M. le président du Conseil.

À l’extrême gauche. — Vive la Commune ! (Bruit prolongé.)

M. le président. — Je vais être obligé de sévir. (Protestations à l’extrême gauche.) Comprenez donc, messieurs, qu’aujourd’hui, plus que jamais, la principale force des partis, de tous les partis, est la possession de soi-même ! (Très bien ! très bien !)

M. Boutard, s’adressant aux ministres. — Vous avez oublié de convoquer M. Deibler ; nous attendons le bourreau ! (Bruit.)

M. le président. Veut-on donc, dès maintenant, m’obliger à suspendre la séance ?

M. Boutard. — Et la prorogation viendra ensuite ! (Applaudissements au centre.)

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre. (Applaudissements à gauche.)

M. Boutard. — Cela m’est parfaitement égal.

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre avec inscription au procès-verbal. (Nouveaux applaudissements) et si vous continuez à interrompre, je consulterai la Chambre. (Très bien ! très bien !)

La parole est à M. le président du Conseil.

M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes. — Messieurs, la Chambre, en exprimant la résolution de ne soutenir qu’un gouvernement décidé à défendre avec énergie…

M. Charles Bernard. — Les intérêts d’Eiffel ! (Applaudissements à droite et sur plusieurs bancs à l’extrême gauche.)

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre. (Applaudissements.)

M. le président du conseil. — …les institutions républicaines…

À droite. — Lesquelles ?

M. le président du Conseil. — …et à assurer l’ordre public, a nettement défini la tâche qui s’impose au nouveau cabinet.

Il n’a d’autre ambition que de l’accomplir.

S’agissant de maintenir intact le patrimoine commun, nous avons pensé que les divisions de parti devaient s’effacer. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Chenavaz. — La République avant tout ! (Bruit.)

M. le président. — Voulez-vous qu’il soit impossible à M. le président du Conseil de continuer ? (Mouvements divers.)

Vous voterez tout à l’heure, messieurs. Écoutez donc maintenant !

M. le président du conseil. — …et que l’œuvre que nous allions entreprendre…

M. Boutard. — En attendant le mur des fédérés ! (Bruit.)

M. le président. — Monsieur Boutard, à la première interruption, je consulterai la Chambre. (Applaudissements au centre. Exclamations à l’extrême gauche.)

Et soyez sûrs, messieurs, que je n’apporte ici qu’une absolue impartialité, une complète probité d’esprit.

Veuillez continuer, monsieur le président du Conseil.

M. le président du conseil. — …et que l’œuvre que nous allions entreprendre exigeait le concours de tous les républicains.

Quand le but est précis et qu’il ne varie point avec les méthodes ou avec les écoles, l’accord devient facile ; les controverses se taisent en présence d’un même devoir à remplir. (Interruptions à l’extrême gauche.)

(M. Zévaès prononce des paroles qui ne parviennent pas jusqu’au bureau.)

M. le président. — Monsieur Zévaès, vous avez déjà donné plusieurs fois le signal du tumulte… (Exclamations à l’extrême gauche.)

À l’extrême gauche. — Tous ! tous !

M. le président. — Oh ! messieurs, vous ne m’intimiderez pas, vous le savez bien. (Applaudissements.)

M. Zévaès. — Ce n’est pas donner le signal du tumulte que d’exprimer ses sentiments, et je continuerai.

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre.

M. le président du conseil. — Mettre fin à des agitations dirigées sous des dehors faciles à percer, contre le régime que le suffrage universel a consacré et qu’il saura maintenir… (Très bien ! très bien ! à gauche.)

M. Pourquery de Boisserin. — Malgré vous, probablement !

M. le président du conseil. — …exiger, dans tous les services, un concours fidèle (Applaudissements à gauche), le courage des responsabilités (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs), telle doit être la première préoccupation du Gouvernement qui se présente devant vous.

Il ne dépendra pas de lui que la justice n’accomplisse son œuvre dans la plénitude de son indépendance. (Applaudissements à gauche et sur divers bancs au centre.)

M. Lasies. — Gros malin ! (Rires à droite.)

M. le président. — Monsieur Lasies, je vous rappelle à l’ordre.

M. Lasies. — Vous êtes sévère ! (Nouveaux rires.)

À gauche. — Mais juste.

M. le président du conseil. — Il est résolu à faire respecter tous ses arrêts. (Applaudissements à gauche.)

Il ne sait pas distinguer entre ceux qui ont la redoutable mission de juger les hommes et, si le vœu du pays est avant tout écouté, c’est dans le silence et le respect que se prépareront ses décisions. (Nouveaux applaudissements à gauche.)

Au premier rang des intérêts les plus étroitement liés à la conservation et à la dignité d’une nation, nous plaçons ceux de l’armée, que la IIIe République a reconstituée sur des bases si fortes et si larges qu’elle est à la fois l’expression même, la sécurité et l’orgueil de la France. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

Nous pensons avec ses chefs les plus illustres et ses guides les plus sûrs que l’inviolable attachement à la discipline est la première et l’essentielle garantie de sa propre grandeur. (Applaudissements à gauche.)

À droite. — Vive Galliffet ! (Bruit.)

M. le président. — Si vous croyez que ces interruptions ajoutent à la force de vos idées, vous vous trompez singulièrement !

M. Cuneo d’Ornano. — Avez-vous jamais vu qu’on ait fait ici quelque chose qui ait ajouté à la force des idées ?

M. le président du conseil. — Nous entendons la défendre avec la même énergie et contre les attaques dont elle serait l’objet et contre les sollicitations qui sont la plus imméritée des injures. (Applaudissements à gauche.)

Nous souhaitons avant tout, et comme tous ceux qui font de l’unité morale de la France la condition même du rôle civilisateur qui lui est assigné, que l’apaisement se fasse. (Exclamations à droite. — Mouvements divers.)

M. le président. — Vous interrompez à chaque instant, messieurs. Êtes-vous si peu maîtres de vous-mêmes ? (Très bien ! très bien !)

M. le président du conseil. — Il se produira promptement si chacun, renonçant à se faire soi-même justice, à préparer ou à dicter des sentences, s’incline devant la loi. (Applaudissements à gauche.)

Pour accomplir l’œuvre qui nous est dévolue, et pour arrêter toutes les mesures qu’elle comporte, nous avons besoin du concours du Parlement et de toute sa confiance. (Interruptions à droite.)

M. Pierre Richard. — Vous tremblez !

M. le président. — Je vous rappelle à l’ordre.

M. Dauzon. — Il n’y en a pas un de vous qui aurait le courage de faire ce que fait M. Waldeck-Rousseau en ce moment.

M. le président. — Vous ne pouvez pas interpeller directement vos collègues: je vous invite au silence.

M. Dauzon. — Je dis qu’il est indigne de dire que M. Waldeck-Rousseau a peur.

M. le président. Je vous rappelle à l’ordre, puisque vous insistez.

M. Charles Bos. — Vous ne rappelez pas à l’ordre les membres de la droite ni du centre.

M. le président. — Je réprime les interruptions partout où elles se produisent. Pour paraître impartial à vos yeux, en ce moment, il faudrait être partial.

M. le président du conseil. — Il nous jugera sur nos actes, non sur des promesses.

C’est le mandat le plus large que nous sollicitons, c’est notre responsabilité la plus entière que nous engageons devant vous.

Nous vous demandons de faire trêve aux discussions irritantes qui servent mal les intérêts du pays et de voter à bref délai les lois nécessaires au bon fonctionnement des services publics. (Exclamations ironiques et interruptions sur divers bancs à droite et au centre.)

M. Pourquery de Boisserin. — Pour pouvoir nous mettre à la porte le plus tôt possible.

M. le président du conseil. — Si nos efforts ne sont pas stériles, la République reprendra bientôt son œuvre de progrès économique et social et nous croirons avoir rempli notre devoir si nous avons de nouveau ouvert la voie…

Au centre. — Au collectivisme !

À l’extrême gauche. — Cela vaudrait mieux qu’à la réaction !

M. le président du conseil. — …à une politique faite, à l’exclusion de tout ce qui a divisé les républicains, de tout ce qui peut les unir. (Vifs applaudissements à gauche et sur divers bancs à l’extrême gauche. – Bruit.)


La caricature de Charles Léandre dans Le Rire

« WALDECK-ROUSSEAU. — Au nom de la loi, je vous unis ; puissiez-vous, brillant Galliffet, conquérir le cœur du pudique Millerand. »

Le Rire du 8 juillet 1899