Les États-Unis et le monde depuis 1991

Les États-Unis et le monde depuis les « Quatorze Points » du président Wilson (1918)

III. Une hyperpuissance dans un monde multipolaire (depuis 1991)

A. La recherche d’un nouvel ordre mondial
1. Le « nouvel ordre » selon le président Bush
2. Le « nouvel ordre » selon le président Clinton
3. Un « nouvel ordre » qui reste introuvable au tournant du siècle

B. L’impasse de l’unilatéralisme : guerre globale contre le terrorisme et crise financière systémique
1. Les attentats du 11-Septembre
La « guerre globale contre le terrorisme »
3. Une crise financière systémique

C. Un nouveau recul de l’interventionnisme : Obama et Trump
1. Obama : un désengagement mesuré
2. Trump : un désengagement plus marqué, nationaliste et unilatéraliste
3. La fin du « siècle américain » ?

LANGLOIS | CC BY-NC-ND 4.0


III. Une hyperpuissance dans un monde multipolaire (depuis 1991)

La fin de la Guerre froide s’explique avant tout par le délitement de l’« empire soviétique », mais fait des États-Unis la seule superpuissance et donne au système des Nations unies, après quatre décennies de semi-paralysie, l’occasion de renouer avec sa vocation première. Dans des circonstances nouvelles, les États-Unis retrouvent des questions anciennes. Sont-ils la « cité sur la colline[1] » (exceptionnalisme) ? Doivent-ils agir seuls, dans un monde qui serait unipolaire, puisqu’ils sont devenus une « hyperpuissance » (unilatéralisme) ? Doivent-ils au contraire composer avec un monde multipolaire et faciliter la renaissance du système des Nations unies (multilatéralisme) ? Leur appartient-il d’accomplir une mission dans le monde (idéalisme) ? Sont-ils au contraire une puissance comme une autre (réalisme) ? Doivent-ils continuer d’intervenir dans les affaires du monde (internationalisme, interventionnisme) ou se désengager (isolationnisme) ?

A. La recherche d’un nouvel ordre mondial

1. Le « nouvel ordre » selon le président Bush

Le règlement de la crise irakienne (1990-1991) ouverte à l’été 1990 par l’invasion du Koweït[2] donne au président républicain Bush[3] (1989-1993) l’occasion de promouvoir un « nouvel ordre mondial » : employée dans un discours prononcé devant le Congrès le 11 septembre, l’expression se rapporte non pas à l’état du monde en 1990, mais à ce qu’il pourrait devenir, un ordre sous direction états-unienne, mais respectueux des institutions et des règles internationales.

Sollicité, le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une série de résolutions : la première exige le retrait irakien (résolution 660, 2 août 1990) ; la douzième (résolution 678, 29 novembre 1990) autorise le recours à la force pour l’imposer (à partir du 15 janvier 1991). Confrontés à un refus irakien, les États-Unis réunissent une coalition placée sous leur commandement : bombardements aériens à partir du 17 janvier 1991 ; opération terrestre à partir du 24 février. La « guerre du Golfe » se termine le 28 février 1991 : l’Irak accepte toutes les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, mais Saddam Hussein conserve le pouvoir.

Le président Bush, en dépit de sa rhétorique, n’est pas wilsonien, ni même reaganien. C’est un réaliste. Il intervient dans la crise parce que la stabilité de la région et les intérêts des États-Unis sont menacés, mais il se borne à rétablir le statu quo. Il veille à ne pas déstabiliser la région, entend maintenir l’unité de la coalition réunie par les États-Unis et ménager l’Union soviétique en voie de transformation. Au sein du gouvernement, le courant néo-conservateur désapprouve son attitude : il considère l’Irak comme une « puissance hostile » et formule la stratégie de la « guerre pré-emptive », laquelle consiste à attaquer l’adversaire avant qu’il ne soit lui-même prêt à le faire.

2. Le « nouvel ordre » selon le président Clinton

Le démocrate Bill Clinton (né en 1946) remporte l’élection présidentielle de 1992 (président de 1993 à 2001). Plus wilsonien que son prédécesseur, il entrevoit la portée des transformations induites par la mondialisation et se donne pour ambition de préparer l’entrée des États-Unis dans le XXIe siècle. Il s’efforce de formuler une doctrine novatrice. À l’endiguement des décennies de guerre froide succèdent l’engagement et l’élargissement : les États-Unis doivent promouvoir la démocratie et le libre-échange par une action volontariste. Sa doctrine n’est pas vraiment nouvelle : elle s’inscrit dans la tradition de la « porte ouverte » et de l’internationalisme wilsonien.

Invading new markets (1998) : la date et le sens du dessin d’Andy Singer

Les États-Unis et le monde dans les années 1990

Servi par une croissance économique soutenue pendant ses deux mandats (1993-2001), le président Clinton conduit une diplomatie commerciale active jugée plus propice au rayonnement des États-Unis que la voie militaire. Il substitue, dit-on, la géo-économie à la géopolitique. Plusieurs accords de libre-échange entrent en vigueur sous sa présidence (1993-2001). L’Alena est signé par son prédécesseur (1992), mais il est ratifié par le Congrès à la fin de l’année 1993, au terme d’un débat difficile (entrée en vigueur le 1er janvier 1994). Le premier sommet de la CEAP[4] se réunit sous sa présidence dans une île du Puget Sound en 1993 et envisage la création d’une vaste zone de libre échange Asie-Pacifique. L’Acte final du cycle de l’Uruguay, négocié dans le cadre du GATT, est signé l’année suivante (Marrakech, 15 avril 1994) et donne naissance à l’OMC (1er janvier 1995). Le Ier Sommet des Amériques se réunit à Miami en décembre 1994 et envisage la création d’une zone de libre-échange panaméricaine. L’éclatement de la « bulle Internet » (dot-com bubble) en 2000 montre néanmoins que la croissance états-unienne des années 1990 reste fragile.

Le président Clinton facilite le règlement de plusieurs conflits internationaux en se donnant un rôle de médiateur, mais recourt à la force militaire en ex-Yougoslavie : accord israélo-palestinien de Washington (13 septembre 1993), voyage en Irlande du Nord en 1995 et soutien au processus de paix, levée du siège de Sarajevo[5] à la suite des accords de Dayton (Ohio, 1er-21 novembre 1995) et d’une campagne de bombardements de l’OTAN (29 août-14 septembre 1995), retrait des troupes serbes du Kosovo à la suite d’une nouvelle campagne de bombardements (24 mars-10 juin 1999).

3. Un « nouvel ordre » qui reste introuvable au tournant du siècle

Pourvus de l’« hyperpuissance », les États-Unis doivent néanmoins composer avec un monde multipolaire : la Fédération de Russie, qui recueille l’héritage de la défunte Union soviétique, la Chine, qui obtient la rétrocession de Hong Kong (1er juillet 1997) et de Macao (19 décembre 1999), les deux grands vaincus de 1945, l’Allemagne et le Japon, qui aspirent à retrouver un véritable rôle international, l’Europe communautaire, qui poursuit sa construction (traité de Maastricht, 7 février 1992), des puissances ascendantes comme le Brésil et l’Inde, etc.

Les États-Unis contribuent sans doute au développement du multilatéralisme, mais veillent aussi à ne prendre aucun engagement contraire à leur intérêt bien compris ou à leur liberté d’action. Ils s’opposent à la création de la Cour pénale internationale : le statut de Rome (17 juillet 1998) qui l’institue est adopté par les représentants de 120 États, mais les États-Unis votent contre, avec six autres États dont Israël, l’Irak et la Chine. Le président Clinton finit par signer le statut (31 décembre 2000), mais formule des réserves qui interdisent sa ratification à bref délai. Son gouvernement participe à la conférence de Kyoto (1er-11 décembre 1997) et signe le protocole, mais il se heurte à l’opposition du Congrès. Son successeur, dans les deux cas, adopte une attitude résolument hostile.

La réflexion géopolitique états-unienne témoigne des incertitudes de la fin du siècle. À l’été 1989, Francis Fukuyama formule l’hypothèse de la « fin de l’histoire » : le dénouement de la Guerre froide marquerait « le point final de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain » (“The End of History?”, The National Interest, été 1989). À l’automne, Samuel Huntington lui répond dans un article intitulé “No Exit: The Errors of Endism” (The National Interest, automne 1989). L’année suivante, Joseph Nye explique que les relations internationales reposent de plus en plus sur le « pouvoir de convaincre » (soft power), non plus sur le seul « pouvoir de contraindre » (hard power), ce qui garantirait la pérennité de la puissance états-unienne (Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, 1990). Dans le courant de la décennie, Fukuyama et Huntington développent leurs thèses dans deux livres traduits dans des dizaines de langues : The End of History and the Last Man[6], 1992 ; The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order[7], 1996.

B. L’impasse de l’unilatéralisme : guerre globale contre le terrorisme et crise financière systémique

1. Les attentats du 11-Septembre

Les attentats du 11-Septembre[8] frappent les États-Unis huit mois après l’entrée en fonction d’un nouveau président, George W. Bush (2001-2009), fils du premier président Bush (1989-1993), républicain comme lui, mais dont les orientations, en politique extérieure, sont différentes.

Les attentats sont meurtriers et spectaculaires. Ils causent la mort de près de 3 000 personnes à New York et Washington, provoquent l’effon-drement des deux tours du World Trade Center et la dévastation d’une partie du quartier d’affaires. Ils frappent les États-Unis sur leur propre sol, soixante ans après Pearl Harbor[9], et touchent des lieux qui symbolisent leur puissance : Manhattan, le Pentagone. Les télévisions du monde entier en diffusent les images et le choc qu’elles provoquent est planétaire. Dans Le Monde du 13 septembre 2001, Jean-Marie Colombani intitule son éditorial : « Nous sommes tous américains ».

Préparés par l’organisation Al-Qaida, ils constituent, pour les États-Unis, une menace d’un genre nouveau, une menace asymétrique, d’ordre sécuritaire, non pas une véritable menace stratégique. Al-Qaida est une organisation terroriste mondialisée, multinationale et transnationale, dépourvue d’enracinement territorial ou national. Elle dispose de camps d’entraînement en Afghanistan, certes, mais elle réunit des combattants de nationalités différentes et dispose de relais dans plusieurs pays du monde. Elle ne défend pas une cause nationale, ne s’inscrit pas dans un territoire particulier et ne s’appuie pas sur une armée conventionnelle.

2. La « guerre globale contre le terrorisme »

Le président Bush répond aux attentats par une « guerre globale contre le terrorisme ». Les États-Unis attaquent l’Afghanistan (2001) et l’Irak (2003). L’intervention en Afghanistan est présentée par les États-Unis comme un acte de légitime défense prévu par l’article 51 de la charte des Nations unies. Le Conseil de sécurité approuve l’opération et l’OTAN lui apporte son concours. Les États-Unis bombardent le pays et les adversaires des talibans s’emparent de Kaboul (13 novembre 2001), mais Oussama ben Laden parvient à leur échapper. L’attaque de l’Irak (2003) est plus difficile à justifier et relève d’une décision unilatérale. Les États-Unis parviennent néanmoins à réunir une coalition, entrent à Bagad (9 avril 2003) et capturent Saddam Hussein (14 décembre 2003). Les arguments utilisés pour justifier l’intervention n’étaient pas fondés : l’Irak ne possédait plus d’armes de destruction massive et n’entretenait pas de relations avec l’organisation Al-Qaida.

Les prérogatives du pouvoir exécutif sont renforcées. Une résolution votée par le Congrès autorise l’emploi de la force militaire dans la guerre contre le terrorisme (14 septembre 2001). Le USA Patriot Act[10] (26 octobre 2001) renforce les pouvoirs de la police sur le territoire national. Une série de mesures définit la catégorie des « combattants ennemis illégaux[11] » : les prisonniers capturés dans la guerre contre le terrorisme sont privés des garanties prévues par les conventions de Genève, peuvent être détenus sans jugement et soumis à des interrogatoires extrêmes. La création de prisons extra-territoriales, hors du territoire états-unien, à Guantanamo par exemple, prive en outre les détenus des droits garantis par la Constitution comme l’habeas corpus.

Influencée par le néo-conservatisme, sa politique peut être présentée comme un « wilsonisme botté[12] » (Pierre Hassner) : un « wilsonisme » puisqu’elle attribue aux États-Unis une mission dans le monde en raison de leur hypothétique supériorité morale ; un « wilsonisme botté » puisqu’elle croit en l’efficacité de la force militaire et méconnaît les règles ou les institutions internationales (unilatéralisme). Elle entraîne en définitive une dégradation de la « puissance douce » des États-Unis, en témoigne le scandale de la prison d’Abou Ghraib (Irak) en 2004.

3. Une crise financière systémique

La crise financière qui éclate aux États-Unis en 2007 est dite « systémique » puisqu’elle trouve son origine dans la globalisation financière et affecte l’économie mondiale dans son entier. Elle témoigne à la fois des risques de la globalisation financière, des limites du modèle de croissance et de consommation états-unien et des lacunes de la gouvernance économique mondiale.

Après l’éclatement de la « bulle Internet » (2000), le marché immobilier états-unien connaît à son tour une bulle spéculative que facilitent la politique de crédit bon marché de la Réserve fédérale et l’essor des « subprimes », des prêts immobiliers à risque accordés à des ménages dépourvus de revenus suffisants. La titrisation (la transformation d’une créance en titre financier) permet en principe de réduire le risque, mais elle contribue à sa dissémination. La crise commence en 2007, s’aggrave l’année suivante et se propage dans le monde entier : retournement du marché immobilier, crise des « subprimes », crise du système bancaire (faillite de la banque Lehman Brothers, 15 septembre 2008), crise de la dette publique, récession mondiale etc.

La « crise des subprimes » affaiblit le leadership états-unien. Elle touche Wall Street, c’est-à-dire le cœur de la globalisation financière. Elle affaiblit le principal centre d’impulsion de l’économie mondiale et contribue à l’évolution de celle-ci vers le polycentrisme. Elle souligne les failles de la globalisation financière néo-libérale voulue par les États-Unis depuis les années 1980. Elle nourrit la critique de l’unilatéralisme et conduit à la réunion d’un premier sommet du G20 (Washington, 14-15 novembre 2008).

C. Un nouveau recul de l’interventionnisme : Obama et Trump

1. Obama : un désengagement mesuré

Le président Obama (2009-2017) rompt avec la rhétorique guerrière de son prédécesseur et reçoit le prix Nobel de la paix avant même la fin de sa première année à la Maison-Blanche (9 octobre 2009). Il entend renouveler le leadership états-unien, mais se préoccupe avant tout des questions intérieures (nation building at home) : en matière extérieure, il adopte une politique de retenue, sinon de désengagement (light footprint strategy, leading from behind), que les circonstances ne lui permettent pas de conduire à son terme.

Opposé à l’attaque de l’Irak (Chicago, 2 octobre 2002), il met fin à la guerre au cours de son premier mandat : les dernières troupes états-uniennes quittent le pays en 2011. Ébauché la même année, le retrait d’Afghanistan s’achève en 2014, mais une mission destinée à assister l’armée afghane reste sur place. Le nouveau président poursuit la lutte contre le terrorisme international. La traque d’Oussama ben Laden trouve son terme en 2011 : retrouvé au Pakistan, le chef d’Al-Qaida est tué au cours d’une opération aéroportée dirigée contre sa résidence (2 mai 2011). Des assassinats ciblés, exécutés par des drones, frappent des terroristes au Pakistan, au Yémen ou en Somalie (light footprint strategy). La prison de Guantanamo n’est pas fermée, en dépit des intentions initiales : elle abrite 45 détenus en 2017, contre 242 en 2009.

Le désengagement reste incomplet en raison de la multiplication des crises. Devant le soulèvement libyen et sa répression (2011), le président consent à intervenir, mais sous mandat de l’ONU, au sein d’une coalition et sans en prendre le commandement (leading from behind). Dans les crises syriennes et irakiennes (2011-2014), Barack Obama cherche à éviter l’intervention avant de s’y résoudre. À l’été 2013, il renonce à frapper le régime syrien, malgré l’utilisation par celui-ci de l’arme chimique[13]. Les États-Unis finissent néanmoins par intervenir militairement à partir de 2014 : frappes aériennes, envoi de forces au sol. Mossoul, dernier bastion de l’« État islamique » en Irak, tombe le 9 juillet 2017.

La diplomatie états-unienne entend désormais se tourner vers l’Asie orientale (stratégie du pivot). Elle s’efforce à la fois de nouer un dialogue avec la Chine et d’endiguer sa montée en puissance en se rapprochant de différents pays asiatiques. L’accord de libre-échange transpacifique conclu en 2016 marque l’aboutissement de ces efforts : il réunit douze pays des deux rives du Pacifique, mais exclut la Chine. La portée du redéploiement reste cependant incertaine en raison du réengagement forcé au Proche et au Moyen-Orient et de la politique extérieure ambitieuse du président chinois Xi (depuis 2012).

L’Europe, apparemment reléguée au second plan, reste une préoccupation en raison des tensions avec la Russie lors de la crise de Crimée (2014) et des risques de désintégration de l’Union européenne (retrait du Royaume-Uni, référendum du 23 juin 2016.). Le rapprochement avec Cuba contribue à resserrer les relations des États-Unis avec le continent dans son entier : rétablissement des relations diplomatiques (20 juillet 2015) et voyage du président Obama à Cuba (20-22 mars 2016), première visite d’un président dans l’île depuis Coolidge en 1928.

Le président Obama plaide pour le multilatéralisme et en respecte les institutions, mais sa politique reste pragmatique. L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (14 juillet 2015) est négocié par le groupe « P5+1 » ou « E3+3 », soit six États, outre l’Iran[14] (multilatéralisme sélectif ou minilatéralisme). L’accord de Paris sur le climat (12 décembre 2015) est en revanche multilatéral (195 États), mais sa conclusion est permise par des négociations bilatérales sino-américaines. Avec la Chine, le président Obama constitue une sorte de condominium mondial, le « Groupe des deux » (G2).

2. Trump : un désengagement plus marqué, nationaliste et unilatéraliste

Élu en 2016, contre toute attente, et par une minorité d’électeurs, le républicain Donald Trump (président en 2017) n’est pas plus interventionniste que son prédécesseur, mais il donne au désengagement des États-Unis une orientation différente, populiste, nationaliste et unilatéraliste.

Il rompt ostensiblement avec la politique du président Obama, comme avec des engagements plus anciens : retrait de l’accord de Paris sur le climat (1er juin 2017), retrait de l’Unesco (12 octobre 2017), retrait de l’accord de Vienne sur nucléaire iranien (8 mai 2018), retrait du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (20 octobre 2018). Sa politique commerciale est protectionniste : retrait de l’accord de libre-échange transpacifique (23 janvier 2017), remplacement de l’Aléna par l’AEUMC (30 novembre 2018), critiques, sinon menaces, à l’encontre de l’OMC. Contre l’immigration latino-américaine, il entend construire un mur continu à la frontière mexicaine (3 145 km) et déploie des troupes pour la garder à la veille des élections de mi-mandat (6 novembre 2018).

Au Proche et au Moyen-Orient, il adopte une position ouvertement pro-israélienne, mais entend réduire la présence militaire des États-Unis dans les pays en crise. Il reconnaît Jérusalem comme la capitale d’Israël (6 décembre 2017) au risque de rompre avec l’Autorité palestinienne et de s’interdire toute possibilité de médiation entre les parties. Il annonce le retrait des forces américaines de Syrie (19 décembre 2018) au risque de laisser le champ libre à la Russie et à l’Iran, d’abandonner les Kurdes à la menace turque et de priver Israël d’un soutien dans la région. Au cours d’une visite éclair en Irak (26 décembre 2018), il s’emploie à justifier sa décision, annonce une réduction de la présence militaire en Afghanistan et déclare : « Les États-Unis ne peuvent pas continuer d’être le gendarme du monde ».

3. La fin du « siècle américain » ?

Barack Obama et Donald Trump s’opposent à tous égards, mais leurs deux présidences témoignent également de la tentation du repli qui habite désormais les États-Unis et d’une tentative de redéfinition de leur rapport au monde.

Selon l’historienne Maya Kandel, la politique étrangère états-unienne traverserait une triple crise depuis une décennie : « crise de légitimité, crise de crédibilité, crise de moyens[15] ». La perte de légitimité serait intérieure et internationale : à l’intérieur, explosion des inégalités, désindustrialisation, détérioration des infrastructures, endettement de l’État, fin du consensus bi-partisan ; à l’extérieur, rejet de l’unilatéralisme, contestation de la mondialisation à l’américaine, montée de l’anti-américanisme. La perte de crédibilité résulterait de l’échec des guerres en Afghanistan et en Irak, comme de la crise financière de 2007-2008, une crise d’origine états-unienne qui précipite l’économie mondiale dans la récession. L’état de guerre permanent conduirait enfin à une « crise de moyens ».

La crise toucherait la puissance économique et militaire (pouvoir de contraindre, hard power), comme la « puissance douce » (pouvoir de convaincre, soft power), et pourrait marquer la fin du « siècle américain ». Dans son éditorial du 17 février 1941, Henry Luce donnait à l’exceptionnalisme américain un sens étendu : l’exemplarité, l’exercice du leadership délaissé après la Première Guerre mondiale, la volonté d’établir un système de sécurité internationale et de répandre la démocratie dans le monde, mais aussi l’expansion de l’économie de marché, de la société de consommation et de la culture de masse, par l’élargissement des classes moyennes, sur le modèle américain. C’est la voie dans laquelle s’engagent les États-Unis à partir de la Seconde Guerre mondiale.

Le désengagement en cours tire les leçons de la crise, mais il est de nature différente, sinon opposée, pour chacun des deux présidents. Le premier continue de se référer à l’exceptionnalisme, mais lui rend sa signification première — l’exemplarité, non pas la mission — et souligne la pluralité de l’expérience américaine, comme son aptitude à surmonter les fractures qui marquent son histoire. Le second rejette l’exceptionnalisme. Il vante la force matérielle de son pays, mais l’exonère de toute obligation morale : les États-Unis doivent se borner à la stricte défense de leurs intérêts, y compris par des moyens de force, puisqu’ils restent les plus puissants.

LANGLOIS | CC BY-NC-ND 4.0


[1] La formule trouve son origine dans un sermon prononcé par le puritain anglais John Winthrop (1588-1649) au cours de la traversée qui le conduit en Amérique (1630) : “For we must consider that we shall be as a city upon a hill” ; il s’inspire du Sermon sur la montagne : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée. » (Matthieu, 5, 14.)

[2] Se reporter au polycopié de première : « Un conflit armé : la guerre du Golfe (1990-1991) ».

[3] Ne pas confondre : 1. George Herbert Walker Bush (né en 1924), vice-président de 1981 à 1989, président de 1989 à 1993 (41e) ; 2. George Walker Bush (né en 1946), gouverneur du Texas de 1995 à 2000, président de 2001 à 2009 (43e).

[4] CEAP (1989) : Coopération économique Asie-Pacifique ; en anglais : APEC, Asia-Pacific Economic Cooperation.

[5] Le siège de Sarajevo commence en mai 1992 : la ville se situe dans une vallée et elle est entourée par des montagnes sur lesquelles s’établissent les forces serbes qui bombardent la ville pendant près de quatre ans, causant régulièrement des victimes dans la population civile.

[6] Traduction française : La Fin de l’histoire et le dernier homme, 1992.

[7] Traduction française : Le Choc des civilisations, 1997. Le livre trouve son origine dans un article publié par la revue Foreign Affairs en 1993 : The Clash of Civilizations?

[8] Se reporter au polycopié de première : « Un acte terroriste : le 11-Septembre ».

[9] La comparaison est fréquente après le 11-Septembre, mais les deux événements sont très différents.

[10] USA Patriot Act : Uniting and Strengthening America by Providing Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism ; Unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés nécessaires à l’interception et à l’obstruction du terrorisme. Le Monde, 28 octobre 2001.

[11] Unlawful enemy combatants. Samuel F. Wells, « Une présidence en temps de guerre ? Étude de la centralisation du pouvoir aux États-Unis après le 11 septembre 2001 », Vingtième siècle, n° 97, 2008, pp. 11-12.

[12] Pierre Hassner, « États-Unis : la force de l’empire ou l’empire de la force », Cahiers de Chaillot, n° 54, Paris, septembre 2002, p. 43.

[13] Le 20 août 2012, Barack Obama trace une « ligne rouge » dans la question syrienne : l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement syrien justifierait une intervention militaire états-unienne. Le 30 août 2013, après une attaque chimique dans la banlieue de Damas, il renonce à ordonner des frappes.

[14] « P » pour permanent, « E » pour Européen : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie et Chine) et l’Allemagne ; à ces six États s’ajoute l’Union européenne.

[15] Maya Kandel, Les États-Unis et le monde de George Washington à Donald Trump, Paris, Perrin, 2018, pp. 163-169.