La relance de la construction républicaine (1898-1914)

III. La relance de la construction républicaine (1898-1914)
A. L’affaire Dreyfus : une épreuve décisive
1. Une erreur judiciaire
2. Une crise politique
3. La « défense républicaine »
B. La République radicale : une réponse à la crise
1. La politique anticléricale
2. La dégradation des relations avec le Saint-Siège
3. La séparation des Églises et de l’État
C. L’hypothèse de la guerre
1. La montée des tensions
2. Les divisions du pays
3. La crise de l’été 1914

LANGLOIS | CC BY-NC-ND 4.0


III. La relance de la construction républicaine (1898-1914)

L’affaire Dreyfus oppose deux cultures politiques et conduit à la formation d’une nouvelle majorité qui ajoute à la construction républicaine la séparation des Églises et de l’État, mais la question sociale et l’hypothèse de la guerre introduisent de nouvelles divisions.

A. L’affaire Dreyfus : une épreuve décisive

1. Une erreur judiciaire

En dépit de ses protestations d’innocence, le capitaine Dreyfus est condamné, le 22 décembre 1894, à la déportation dans une enceinte fortifiée pour intelligence avec une puissance étrangère. Ses premiers défenseurs acquièrent la certitude qu’il est victime d’une erreur judiciaire sinon d’une machination, mais le gouvernement se refuse à toute révision du procès jusqu’en 1898.

L’accusation repose sur un « bordereau » découvert dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne, une lettre rédigée par un officier français qui dresse une liste de documents livrés à l’attaché militaire allemand. Le conseil de guerre devant lequel comparaît Dreyfus se réunit à huis clos et reçoit communication, à l’insu de la défense, d’un « dossier secret » supposé accablant.

Ses premiers défenseurs s’emploient à démontrer que le procès Dreyfus fut irrégulier et parviennent à identifier l’auteur du bordereau, le commandant Esterhazy. La révision du procès semble désormais possible, mais elle se heurte à l’hostilité de l’état-major qui s’efforce de réunir de nouvelles charges : un officier du service des renseignements fabrique alors un faux qui accable Dreyfus (1896).

Le gouvernement se refuse à toute révision du procès. Il défend l’autorité de la chose jugée, reste convaincu de la culpabilité de Dreyfus et ne veut pas désavouer l’armée afin de ne pas affaiblir la défense nationale. Le président du Conseil, Jules Méline, déclare devant la Chambre des députés : « Il n’y a pas d’affaire Dreyfus » (4 décembre 1897).

2. Une crise politique

La publication du J’Accuse de Zola (13 janvier 1898) ouvre une crise politique, un affrontement qui oppose dreyfusards et antidreyfusards, fournit la matière d’une réflexion sur la conception de la nation et sur les rapports entre justice et raison d’État et définit deux cultures politiques antagonistes.

Les dreyfusards considèrent que l’honneur de la République exige la réparation de l’erreur judiciaire. Ils proclament leur attachement aux droits de l’homme et du citoyen, affirment la primauté du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, placent la justice au-dessus de la raison d’État et défendent son indépendance. Ils croient en l’universalité de l’expérience républicaine et proscrivent tout nationalisme d’exclusion.

Les antidreyfusards les plus virulents appartiennent au nationalisme, un mouvement politique qui trouve son origine dans la crise boulangiste (1887-1889). Les nationalistes s’opposent d’abord à la République parlementaire, préconisent une république plébiscitaire et croient trouver un recours dans l’institution militaire. Ils mêlent l’antiparlementarisme et l’antisémitisme à l’occasion du scandale de Panama (1892-1893). Ils s’engagent dans une campagne contre Dreyfus avant même son premier procès, développent une conception exclusive de la nation, associent le culte de l’armée et l’antisémitisme. Ils se regroupent dans des ligues, lesquelles organisent des réunions publiques et des manifestations de rue qui prennent souvent un tour violent.

L’affrontement ne concerne sans doute que des minorités, principalement urbaines, au moins dans un premier temps, et ne constitue par le principal enjeu des élections législatives de 1898, lesquelles ne modifient pas l’état des forces politiques, mais la crise gagne une bonne partie du pays dans le courant de l’année 1899.

3. La « défense républicaine »

La tentative de coup d’État du 23 février 1899, l’acquittement de Déroulède par une cour d’assises (31 mai) et l’incident d’Auteuil (4 juin) conduisent une partie des républicains modérés à se rapprocher de la gauche radicale et socialiste afin de défendre la République contre la menace représentée par la droite nationaliste antidreyfusarde. Pour justifier son choix, Charles Jonnart, député du Pas-de-Calais, explique en décembre, dans la Revue politique et parlementaire : « Modéré, libéral, oui, je l’ai toujours été, je le suis toujours, mais non pas modérément républicain. »

Après la chute du cabinet Charles Dupuy (12 juin), le républicain modéré Waldeck-Rousseau forme un nouveau gouvernement (22 juin) qui réunit des républicains modérés, des radicaux et même un socialiste indépendant, Alexandre Millerand : c’est le premier socialiste à participer à un « gouvernement bourgeois ». Le cabinet Waldeck-Rousseau reçoit à la Chambre le soutien d’une majorité de gauche qui comprend l’aile gauche des républicains modérés, les radicaux et la plupart des socialistes (26 juin).

Le nouveau gouvernement s’efforce de mettre fin à l’affaire Dreyfus. Saisie en septembre 1898, la Cour de cassation déclare la demande en révision recevable. Elle décide après instruction de casser le jugement de 1894 et renvoie Dreyfus devant un nouveau conseil de guerre (3 juin 1899). Contre toute attente, Dreyfus est condamné une seconde fois (10 septembre 1899). Le gouvernement obtient alors sa grâce du président de la République (19 septembre 1899).

B. La République radicale : une réponse à la crise

À la République opportuniste succède une République radicale. La majorité de « défense républicaine » trouve son unité dans la mise en en œuvre d’une politique anticléricale qui entraîne la rupture avec le Saint-Siège et la séparation des Églises et de l’État.

1. La politique anticléricale

Président du Conseil de 1899 à 1902, le républicain modéré Waldeck-Rousseau accepte le concordat de 1801, mais entend s’opposer à la puissance des congrégations. Propriétaire de la Maison de la bonne presse —une maison d’édition qui publie le journal La Croix — et accusée d’avoir contribué à l’agitation antidreyfusarde, la congrégation des Augustins de l’Assomption — ou Assomptionnistes — fait l’objet d’une perquisition, le 11 novembre 1899, puis d’un procès en janvier 1900. La congrégation est dissoute le 16 mars. La loi du 1er juillet 1901 garantit la liberté d’association, mais soumet les congrégations religieuse à une autorisation législative et autorise leur dissolution par décret. Toute création d’un établissement congréganiste est elle-même soumise à autorisation.

Le Bloc des gauches, qui rassemble toutes les forces politiques favorables à la « défense républicaine », remporte les élections des 27 avril et 11 mai 1902. Au sein de la coalition, les radicaux, désormais rassemblés dans un Parti républicain radical et radical-socialiste (1901), connaissent une forte progression. Afin de laisser la direction du gouvernement à un radical, Waldeck-Rousseau démissionne le 3 juin. Son successeur, le radical Émile Combes, accentue la politique anticléricale. Des milliers d’établissements congréganistes sont fermés à partir de 1902. Les demandes d’autorisation des congrégations sont presque toutes rejetées en 1903. Les récalcitrants sont expulsés par la force. La loi du 7 juillet 1904 interdit tout enseignement congréganiste.

2. La dégradation des relations avec le Saint-Siège

La politique anticléricale provoque un conflit avec le Saint-Siège que vient aggraver la question romaine. L’Italie fait son unité de 1859 à 1861 et acquiert la Vénétie en 1866, mais le Saint-Siège conserve Rome et le Latium. Après la défaite de Sedan, le 20 septembre 1871, l’Italie occupe Rome, puis en fait sa capitale, malgré l’opposition du pape Pie IX (1846-1878). Or le président Loubet accomplit une visite officielle en Italie en avril 1904. Devant les protestations du pape Pie X (1903-1914), la France rompt ses relations diplomatiques avec le Saint-Siège (30 juillet 1904).

La séparation de l’Église catholique et de l’État est désormais inéluctable. Le 4 septembre 1904, dans son discours d’Auxerre, Combes déclare : « Le pouvoir religieux a déchiré le Concordat. En ce qui me concerne personnellement, il n’entre pas dans mes intentions de le rapiécer. Ce serait perdre son temps et duper l’opinion républicaine que de l’essayer. » En octobre, le congrès radical de Toulouse se prononce à l’unanimité pour la séparation. Le 10 novembre, le président du Conseil dépose un projet de loi de séparation des Églises et de l’État devant la Chambre des députés.

3. La séparation des Églises et de l’État

Combes démissionne le 18 janvier 1905, à la suite de l’affaire des fiches — le ministère de la Guerre collectait des renseignements d’ordre politique sur les officiers afin de subordonner leur avancement à leur zèle républicain. Son successeur, Rouvier, présente alors un second projet, mais le texte soumis à la Chambre le 17 mars est avant tout l’œuvre d’Aristide Briand, député socialiste de la Loire, et rapporteur d’une commission parlementaire relative à la séparation nommée en 1903. Votée par les deux chambres et promulguée le 9 décembre 1905, la loi garantit la liberté de conscience et le libre exercice de tous les cultes, mais n’en reconnaît, ni n’en salarie, ni n’en subventionne aucun. Les édifices du culte restent la propriété de l’État, des départements ou des communes, mais sont mis à la disposition d’associations à constituer en vue d’assurer l’exercice du culte. Un inventaire est nécessaire au préalable.

Aristide Briand recherche la conciliation et accepte, au cours de la discussion, une modification de l’article 4 destinée à satisfaire l’Église catholique, mais il se heurte à l’intransigeance du pape. Le 18 février 1906, Pie X condamne la loi de séparation dans l’encyclique Vehementer nos. Le 10 août, dans une seconde encyclique — Gravissimo officii munere —, il interdit la constitution des associations cultuelles. Les catholiques français tentent de s’opposer à la loi et les inventaires donnent lieu à des incidents qui entraînent l’intervention de la force publique. La mort d’un manifestant, le 6 mars 1906, à Boeschepe, dans le département du Nord, provoque la chute du cabinet Rouvier (7 mars 1906).

Son successeur Sarrien désigne Clemenceau comme ministre de l’Intérieur et Briand comme ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes. Dans une circulaire du 16 mars, le premier demande aux préfets de surseoir à l’exécution des inventaires s’ils exigent l’emploi de la force. Malgré l’affaire des fiches et la querelle des inventaires, la gauche remporte les élections des 6 et 20 mai 1906. Le 25 octobre, Clemenceau forme son premier cabinet, conserve le ministère de l’Intérieur et laisse à Briand celui de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes. La loi du 2 janvier 1907 laisse aux catholiques la jouissance des édifices, même à défaut d’association cultuelle, et celle du 28 mars, sur la liberté de réunion, supprime le « délit de messe » puisqu’elle autorise la tenue des célébrations sans déclaration préalable.

C. L’hypothèse de la guerre

1. La montée des tensions

Après le traité de Francfort (10 mai 1871), la France est contrainte à une politique de recueillement, sinon d’abstention. Elle s’engage néanmoins, dans les années 1880, sous la conduite de Jules Ferry, dans une politique coloniale active, mais prend le risque d’entrer en conflit avec le Royaume-Uni, puissance navale, qui poursuit son expansion dans le monde. En 1899, sous la menace de la guerre, elle doit évacuer Fachoda, qu’elle avait occupé, au terme de la mission Congo-Nil (1896-1899). Elle dispose néanmoins, au début du XXe siècle, d’un vaste empire colonial : l’Algérie, conquise à partir de 1830, la Tunisie, sous protectorat depuis 1881, l’Union indochinoise, constituée en 1887, l’Afrique-Occidentale et l’Afrique-Équatoriale françaises, formées respectivement en 1895 et 1910. Confrontée sur le continent à la suprématie allemande, elle parvient à rompre son isolement après l’avènement du nouvel empereur Guillaume II en 1888 et la démission de Bismarck en 1890. Elle se rapproche d’abord de la Russie, avec laquelle elle signe une convention militaire le 17 août 1892, ce qui lui apporte une alliance de revers contre l’Allemagne. Elle se tourne ensuite vers le Royaume-Uni, lui-même menacé par la puissance allemande. Par une série d’accords signés le 8 avril 1904, les deux États parviennent à régler leurs différends coloniaux, ce qui donne naissance à l’Entente cordiale.

Des tensions franco-allemandes se manifestent ouvertement à partir de 1905. Le 31 mars, à l’occasion d’une visite à Tanger — le « coup de Tanger » —, Guillaume II annonce qu’il s’opposera au renforcement de la présence française au Maroc. C’est la première crise marocaine. La France est alors accaparée par la séparation des Églises et de l’État et son allié russe affaibli par des revers dans sa guerre contre le Japon. Le 6 juin, sous la menace allemande, le ministre français des Affaires étrangères, Théophile Delcassé, est contraint de démissionner. En octobre, dans les Cahiers de la quinzaine, Péguy fait de l’événement une « révélation » ; « tout le monde en même temps connut que la menace d’une invasion allemande est présente, explique-t-il, qu’elle était là, que l’imminence était réelle. » Une conférence internationale réunie à Algésiras en 1906 reconnaît, mais limite les ambitions françaises. Une seconde crise marocaine éclate en 1911, avec l’entrée d’une canonnière allemande, le 1er juillet, dans le port d’Agadir — le « coup d’Agadir ». Par le traité du 4 novembre 1911, la France obtient toute liberté au Maroc, mais cède à l’Allemagne des territoires en l’Afrique-Équatoriale ; elle établit son protectorat au Maroc en 1912.

2. Les divisions du pays

La France reste divisée par les séquelles de l’affaire Dreyfus. Victime d’une malveillance criminelle, Zola meurt asphyxié en 1902. Les 6 et 7 avril 1903, à la Chambre des députés, dans un discours de cinq heures, Jaurès démontre l’innocence de Dreyfus et demande la révision du procès de Rennes. Après trois ans d’enquête, la Cour de cassation déclare, dans son arrêt du 12 juillet 1906, « que de l’accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout » et reconnaît son innocence. Le lendemain, la Chambre adopte une proposition de loi relative à la translation des cendres de Zola au Panthéon que le Sénat vote à son tour le 11 décembre, à la suite d’une intervention de Clemenceau. La cérémonie se tient le 4 juin 1908. La même année, L’Action française, une ligue issue de l’antidreyfusisme, transforme sa revue bimensuelle — L’Action française — en journal quotidien, « organe du nationalisme intégral ». Hostile à la République, elle réunit, sous l’influence de Maurras, l’ancien royalisme et le nationalisme des ligues. Le 4 juin 1908, elle manifeste au Panthéon. Présent à la cérémonie, Dreyfus est victime d’un attentat au revolver. « Tout se paie » écrit Léon Daudet, le lendemain, dans L’Action française.

La question sociale divise la société française et contribue à la dislocation du bloc de gauches. La classe ouvrière, en raison de ses conditions de travail et de vie, reste en marge de la « Belle Époque » et l’entrée dans le cabinet Waldeck-Rousseau d’un socialiste indépendant n’apporte pas les améliorations attendues. La catastrophe de Courrières, dans le département du Pas-de-Calais, le 10 mars 1906, cause la mort de 1099 mineurs. Fondée en 1905, à la demande de l’Internationale socialiste, la SFIO fait l’unité des socialistes et se prononce contre toute participation à un gouvernement bourgeois. Elle s’exprime dans L’Humanité, un « journal socialiste quotidien » créé par Jaurès en 1904, et contribue à l’expression des revendications ouvrières, mais sans en avoir le monopole. Créée en 1895, la CGT est une confédération syndicale. Dans la « charte d’Amiens », adoptée en 1906, elle affirme la stricte indépendance des syndicats vis-à-vis de toute organisation politique et leur assigne un double objectif, la satisfaction des revendications immédiates et la transformation radicale de la société — l’expropriation capitaliste, la disparition du salariat et du patronat — par la grève générale. Devant la multiplication des grèves, Clemenceau emploie la force. En juin et juillet 1908, des grévistes sont tués à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. L’Humanité dénonce un crime et condamne « Clemenceau-le-Rouge ».

La loi militaire des trois ans ouvre une nouvelle querelle. La loi du 21 mars 1905 fixait la durée du service militaire actif à deux ans, mais la montée des tensions internationales, les préparatifs allemands et l’atonie démographique de la France — 39,6 millions d’habitants contre 67,4 en Allemagne — conduisent l’état-major à demander une augmentation des effectifs. Le 6 mars 1913, le gouvernement dépose devant la Chambre un projet de loi qui porte la durée du service militaire à trois ans, avec le soutien explicite de Raymond Poincaré, élu à la présidence de la République le 17 janvier. Ardemment défendue par les nationalistes et approuvée par la majeure partie des force politiques, y compris un grand nombre de radicaux, la loi rencontre l’opposition des socialistes et du mouvement ouvrier. Auteur de L’Armée nouvelle (1910), Jaurès n’est pas hostile à la défense nationale, mais il entend substituer une armée de milices à l’armée de caserne. Il est internationaliste, sans rejeter le patriotisme. Une fraction des socialistes, comme les syndicalistes de la CGT, sont en revanche antimilitaristes, sinon antipatriotiques. Tous combattent néanmoins la loi des trois ans, mais sans réunir une majorité. Votée par les deux chambres à l’été, la loi est promulguée le 7 août 1913.

3. La crise de l’été 1914

La crise internationale de l’été 1914 précipite la France dans la guerre. L’assassinat du prince héritier d’Autriche-Hongrie le 28 juin ne soulève pas une grande inquiétude. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1914, le président de la République Poincaré et le président du Conseil Viviani quittent Paris pour Dunkerque où ils s’embarquent pour la Russie. C’est l’ultimatum austro-hongrois à la Serbie, le 23 juillet, qui marque l’entrée dans la crise. Poincaré et Viviani sont de retour en France le 29 juillet, au lendemain de la déclaration de guerre austro-hongroise. Le même jour, devant la menace de guerre générale, le Bureau socialiste international, organe permanent de la IIe Internationale, se réunit à Bruxelles, à la Maison du peuple. Membre de la délégation française, Jaurès quitte Paris le 28, passe la journée du 29 à la Maison du peuple et prononce dans la soirée un discours très attendu au Cirque royal. C’est la mobilisation de la Russie, le 30, et l’ultimatum que lui adresse l’Allemagne, le lendemain, qui transforme la crise austro-serbe en guerre générale. De retour à Paris dans l’après-midi du 30, Jaurès est victime d’un attentat le lendemain, à 21 h 15, et meurt à 21 h 40. Par un décret publié le 1er août, la France fixe le premier jour de la mobilisation au dimanche 2. L’Allemagne lui déclare la guerre le lendemain.

La crise politique est évitée. Les Français n’accueillent pas l’annonce de la mobilisation avec enthousiasme, mais ils font preuve de résignation puis de résolution : la France est victime d’une agression ; la guerre qui commence est une guerre juste, une guerre du droit. Le mouvement ouvrier lui-même se rallie à la défense nationale et le ministre de l’Intérieur Malvy renonce à l’arrestation prévue des antimilitaristes inscrits au carnet B, comme il suspend les mesures prises à l’encontre des congréganistes. Le 4 août, une cérémonie d’adieu à Jaurès se tient à Paris dans la matinée, avant le départ du cercueil pour Albi, et les chambres se réunissent à trois heures de l’après-midi. Dans son édition du 5, L’Humanité reproduit les discours prononcés devant le cercueil de Jaurès. « Cette guerre, nous ne l’avons pas voulue » déclare Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, avant d’ajouter : « Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire ». La même édition rapporte la séance de la Chambre — « une séance historique » — et donne le texte du message adressé au Parlement par le président de la République : la France « sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l’ennemi l’Union sacrée ».

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